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Roman

  • Vous devriez écrire

    assouline,le paquebot,roman,littérature française,le georges philippar,croisière,histoire,1932,lecture,conversation,culture,extrait,ecriture« – Vous savez quoi, Bauer ? Vous devriez écrire, franchement, vous qui êtes toujours dans les livres.
    Ma force, c’est de ne pas me prendre pour ce que je ne suis pas : un artiste, ou l’égal d’un créateur. Même si mon commerce concerne intimement les choses de l’esprit, et qu’il s’exerce dans la sphère de la rareté et d’un certain luxe, le pacte que les libraires experts passent avec l’esprit ne les dispense pas d’être des commerçants. Un jour, le plus répandu d’entre nous, assurément le plus puissant, qui s’était laissé à publier quelques livres signés de son « nom à consonance », fut élu à l’Académie française, honneur qui n’était pas sans rapport avec sa situation mondaine. Le jour de sa réception sous la coupole, je dus aux aléas du placement de me retrouver assis parmi des invités du « parti des ducs ». Lorsque mon ami et confrère pénétra dans le bâtiment au son des roulements de tambour de la garde républicaine, j’entendis mes voisins se gausser à la remarque pleine de morgue de l’un d’eux : « Tiens, c’est bien la première fois à l’Académie qu’un fournisseur n’entre pas par la porte de service ! » Dans ce pays, si d’aventure vous oubliez qui vous êtes et d’où vous venez, ne vous inquiétez pas : il y aura toujours quelqu’un pour vous le rappeler. »

    Pierre Assouline, Le Paquebot

  • Marseille-Yokohama

    Pierre Assouline a publié en 1989 une biographie d’Albert Londres. Le grand reporter français est cité dès la première page du Paquebot (2022), chronique de la première traversée Marseille-Yokohama, aller et retour, du Georges Philippar en 1932 : « on passe par Marseille comme s’il s’agissait d’une porte, celle-là même qui figure sur le blason de la ville, j’avais lu cela un jour sous la plume d’Albert Londres et l’image m’avait plu. » Celui-ci embarquera à Shangaï.

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    Source : RTS

    Heureux de voyager sur le « grand bateau blanc et beau comme un cygne », bien que sujet au mal de mer, Jacques-Marie Bauer fait connaissance sur le pont avec Armin de Beaufort qu’il avait « entraperçu sur le quai avec une femme qui ne pouvait être que la sienne, tant ils ne paraissaient faire qu’un ». « Un cosmopolitisme du meilleur goût, fin, raffiné, discret. » L’homme a le bout de deux doigts enveloppé dans le coton, il s’est un peu brûlé en changeant une lampe de place dans sa cabine, un court-circuit probablement.

    « Si tout paquebot a partie liée avec le théâtre, le huis clos n’en est pas la seule raison. Le pont-promenade fait office de scène, et les cabines de coulisses. […] Passagers et équipage sont en représentation, chacun dans le rôle qui lui est assigné par la société ; mais, selon qu’il s’en échappe, le détourne, le travestit avec plus ou moins de réussite, et selon que l’homme maîtrise ou non les circonstances, la pièce que constitue toute croisière devient une comédie ou vire au tragique. »

    Partis pour quarante-trois jours de traversée, les gens « se reniflent et se devinent » dès le premier  jour. Bauer, pour éviter d’être dérangé, garde un roman entrouvert sur les genoux, « arme de dissuasion, douce mais efficace ». Idem le soir au dîner, seul à une petite table dans un coin, son livre posé devant lui : « Après, j’aurais tout le loisir de redevenir l’animal social que je savais être. Pour l’heure, je voulais juste voir sans être vu. » La salle à manger est un lieu d’observation idéal, révélant les manières, toute une panoplie de comportements.

    Et pourtant, d’un simple « Vous permettez ? », une jeune femme plante une chaise face à la sienne : son grand-père a préféré dîner dans sa cabine. Elle repère aussitôt La Montagne magique sur sa table – « mêmes initiales que les Messageries maritimes, MM ! Quel sens de la synchronisation ! Quel chic ! » Salomé Pressagny, vingt-quatre ans, porte un nom que Bauer connaît, celui d’un commandant de marine ; c’est son grand-père. Elle sera la première complice de cette traversée. Quand Bauer le rencontrera sur le pont, Pressagny n’hésitera pas à comparer le bateau à un piège semblable au Bazar de la Charité, vu ses matériaux hautement inflammables.

    Salomé se plonge elle aussi dans la lecture d’un gros volume : Stultifera navis mortalium, une adaptation latine de Das Narrenschiff de Sébastian Brant, l’original en allemand du XVe siècle – La Nef des fous. Elle travaille à une nouvelle traduction. Le thème du naufrage rôde sur le paquebot. Le voyage leur offrira le temps d’échanger sur la littérature, qui les passionne tous les deux.

    Cherchant à « organiser l’ennui, cette araignée silencieuse, et à dérouter la routine afin que notre petit monde ne sombrât pas dans l’apathie généralisée », Bauer propose aux passagers intéressés de se retrouver après le déjeuner au fumoir pour converser en français, ils seront une dizaine la première fois. Un petit homme, Hercule Martin, lance une question à propos de la sécurité sur le bateau, qui inquiète certains : problèmes techniques avant le départ, défauts de l’installation électrique, trop de boiseries pour le luxueux décor art Déco.

    Bauer prend mentalement des notes sur chacun des passagers observés – « Je pourrais vouer des journées entières à l’observation des gens qui passent, ici sur ce pont comme à Paris aux terrasses des cafés, sans jamais avoir l’impression de perdre mon temps. » A certains, il donne des surnoms : Oblomov, Buddenbrook, Mme Verdurin… Au fumoir, l’actualité inquiétante finit par entrer dans la conversation : « Le malheur absolu, pour moi, ce serait la victoire de l’idée nationaliste en Europe. » Des passagers allemands accusent ceux qui critiquent Hitler de noircir le tableau.

    Bauer faisant commerce de livres rares, il voyage pour acheter ou livrer des trésors de bibliophilie, on l’interroge souvent sur tel ou tel écrivain. Zweig, par exemple, qu’il juge bien loin du génie littéraire de Thomas Mann et dont il n’apprécie pas « l’éloge de la fuite et de la neutralité ». Ils ont le même âge et se sont rencontrés à la Bibliothèque nationale à Paris. S’il est sévère pour l’écrivain, Bauer admire sa grande collection de manuscrits et d’autographes littéraires.

    Mélange de faits et de fiction, Le Paquebot, récit d’une croisière historique jusqu’à sa fin dramatique, pourrait sembler monotone – lecture, piscine, repas, conversations… Mais Assouline sait camper des personnages et dépeindre les relations sociales durant le temps suspendu de la traversée, ici à l’époque de la montée des nationalismes en Europe.

    * * *

    Désolée pour la fermeture temporaire du blog ces derniers jours, liée aux failles de sécurité qui ont posé problème sur de nombreux sites.
    Il passe à un sujet par semaine pour un certain temps, merci pour votre fidélité.

    Tania

  • Scandale

    krasznahorkai,le baron wenchkeim est de retour,roman,littérature hongroise,hongrie,société,culture« Scandale à la gare, écrivez ça ! dit le rédacteur en chef aux journalistes qui se tenaient devant lui, le vrai scandale n’est pas dans les discours, même si on peut en dire quelques mots, cela ne ferait pas de mal au maire d’apprendre ce que l’opposition pense de lui mais, écoutez-moi, le vrai scandale, c’est cette pauvre Marika, en effet, que s’est-il passé ? demanda-t-il en écartant les bras, ce qui s’est passé, c’est que monsieur le baron n’a même pas remarqué le prétendu grand amour de sa vie, moi, je me tenais juste à côté, et j’ai tout vu, ils ont obligé cette pauvre femme à attendre jusqu’à la fin […]
    bref, quand il
    [le maire] lui a annoncé qu’ils allaient le conduire au château en calèche, c’est seulement à ce moment-là qu’il s’est souvenu de Marika, qu’elle était là, et qu’il ne l’avait toujours pas présentée, et alors il lui a dit, mot pour mot, écrivez-le ! cher monsieur le baron, voici Marika, sur quoi, poursuivit le rédacteur en chef en levant énergiquement son index, avec lequel il balaya ensuite l’air d’un geste las, comme pour y chasser un grain de poussière, le baron a hoché la tête et n’a même pas accordé un seul regard à cette pauvre femme, il est passé à côté d’elle comme un somnambule  […] »

    László Krasznahorkai, Le baron Wenckheim est de retour

  • Le fameux baron

    Depuis Petits travaux pour un palais, je découvre dans le désordre l’œuvre de László Krasznahorkai. Le baron Wenckheim est de retour (2016, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, 2023) s’ouvre en guise d’« avertissement » sur le long monologue d’un chef d’orchestre aux musiciens, du pur Krasznahorkai, penseront les lecteurs habitués à ses longues phrases. Il leur conseille de ne rien dire mais de maîtriser leurs instruments, de les faire parler, « de leur faire représenter quelque chose ».

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    Voici un cabanon « protégé du monde extérieur » par un panneau de polystyrène, où un homme regarde si la fille qui se tient à trente mètres et qui soulève un écriteau au-dessus de sa tête dès qu’elle aperçoit son père a levé le camp ou non. Il a envie de hurler contre les journalistes qu’elle a entraînés là avec elle, cette « morveuse » qui le traite d’« ordure », mais s’efforce de garder son calme. Toute la ville parle de ce qui se trame dans la Ronceraie entre « le professeur, un homme autrefois renommé mais qui avait complètement perdu la tête » et sa fille arrivée à l’improviste – il a fini par leur tirer dessus.

    Ajoutons une bande de motards avides d’animation et se faisant appeler les « Forces locales, dans ce pays où régnait un chaos total, où plus rien ne fonctionnait dans la capitale, au Parlement, dans les tribunaux, dans la police, et dans l’administration ». Ce professeur expert dans les mousses « n’aimait personne et personne ne l’aimait, et cela lui convenait parfaitement », il se sentait impuissant contre la bêtise humaine et avait abandonné ses recherches scientifiques après avoir aperçu de sa fenêtre une longue file de gens qui attendaient l’ouverture du Penny Market, parce que « les tomates en grappe et la bouteille d’un demi-litre de Coca-Cola y étaient en promotion ». Cela l’avait rendu fou, en plus du souhait de la ville de faire de lui un citoyen d’honneur.

    Sa cuisinière, qui connaît sa cachette, lui a apporté une tarte de sa spécialité pour l’avertir du grand événement : le retour imminent du baron Wenckheim par le train de Budapest. On attend impatiemment cet homme parti vivre en Argentine et désireux de revoir son pays natal. (En fait, il est ruiné par ses dettes de jeu. Sa famille a réussi à lui épargner la prison ou l’hôpital psychiatrique et s’est chargée de rapatrier ce vieil homme très maigre et très grand, à l’air bizarre.)

    Déjà dans le train, on essaie de s’approcher de lui par curiosité. Le bouche à oreille laisse entendre que grâce à son retour, la prospérité va revenir et tous les problèmes sociaux se régler. Le maire de sa ville lui organise un accueil triomphal à la gare, avec la chorale des femmes, la bande de motards comme escorte et une vraie calèche tirée par quatre chevaux pour l’emmener dans un château devenu orphelinat qu’on s’est empressé de vider pour l’y loger. Marietta, son amour d’enfance, jouera un rôle de premier plan à la gare.

    Résumer ce roman est une gageure. Non seulement l’histoire est abracadabrante, mais le point de vue, le narrateur change tout le temps, sans transition, d’un paragraphe à l’autre. Chacun ou chacune raconte tout ce qui lui passe par la tête, dans un style parlé et familier, sauf le baron, apeuré et quasi silencieux. Lire ce récit à la fois réaliste et fantaisiste implique de se laisser captiver par une logorrhée souvent cocasse et excessive. Il faut de la patience pour le suivre.

    Chaque séquence se déroule comme au ralenti, en détail, avec des incidentes, des redites ; les coq-à-l’ âne incessants empêchent l’intrigue d’avancer. De nombreux éléments loufoques participent au spectacle de cette dégradation tant politique que sociale. « Le comique des situations et des personnages se marie à l’écœurement face au monde tel qu’il est dans un pays – le sien – que l’écrivain sarcastique juge à la dérive. » (Nicolas Weill dans Le Monde)

    J’aurais voulu souscrire à l’entrée en matière de l’article de Maurice Mourier : « Vous tenez entre les mains un chef-d’œuvre qu’il vous a été impossible de quitter avant son ultime vocable, que faites-vous ? Chez moi, la tentation est grande de renvoyer les lecteurs, que je souhaite innombrables, à la toute dernière ligne des Chants de Maldoror : « Allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire », avant de prendre un repos bien gagné après avoir été bercé/ballotté, enchanté/écrasé par les longues déferlantes d’une prose enlevée loin des trivialités du quotidien par la monstrueuse puissance de l’imagination. » (En attendant Nadeau)

    Mais… Contrairement à La mélancolie de la résistance ou au Dernier loup, d’une centaine de pages, Le baron Wenckheim est de retour en compte près de six cents. Je n’écris ici que sur des livres que j’ai appréciés et lus jusqu’au bout. Cette fois, je l’avoue, je n’ai pas tenu au-delà de la moitié de ce roman au déroulement quasi démentiel. Krasznahorkai y livre à la fin (sur sept pages) sa « bibliothèque de partitions », une liste inachevée des matériaux utilisés pour l’écrire. Un roman à reprendre un jour pour le terminer. En voici un compte rendu plus encourageant d’une lectrice passionnée par l’écrivain hongrois, prix Nobel de littérature (Book’ing).

  • Une voix

    ddamas,strange,roman,littérature française,belgique,écrivain belge,transgenre,chant,voix,société,musique,culture,identité,extrait« Je m’arrête. Je regarde Soledad. Elle m’ordonne de m’asseoir. J’obéis. Elle ne me complimente pas, juste : « J’ai entendu quelque chose, Monsieur. » Elle demande pourquoi j’ai choisi Schumann. J’explique que j’ai grandi avec l’enregistrement de cet air que Maman chantait. Elle veut savoir comment je suis arrivé jusqu’à elle. « Mon professeur de solfège dit que vous êtes un grand maître. » Elle doute que j’aie la force de la suivre : « Je suis dure comme les pierres, il ne faudra pas se plaindre. » Je murmure que je suis prêt à tout donner. Il y a un silence, Soledad sourit pour la première fois : « Monsieur, vous m’avez arraché le cœur avec ce stupide Bocelli. » Mon corps se déplie. Son visage se durcit à nouveau : « Vous avez une voix, mais personne ne l’a prise pour en faire quelque chose. Vous ressemblez à un palais où le marbre traîne à terre. Il faut tout construire, Monsieur. » En me raccompagnant à la porte, elle m’annonce que je ne dois pas m’inquiéter pour l’examen d’entrée, ce sera une formalité. »

    Geneviève Damas, Strange

    Photo : entrée du Conservatoire de Bruxelles