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Roman - Page 5

  • Laboratoire mental

    shafak,elif,trois filles d'eve,roman,littérature anglaise,religion,turquie,oxford,culture« A chaque intervention, Peri se renfonçait un peu plus dans son siège, rapetissant à vue d’œil. Elle aurait aimé disparaître complètement. Il lui semblait de plus en plus évident que le professeur Azur avait sélectionné les étudiants moins selon les mérites de leur bilan académique qu’en fonction de leurs histoires et ambitions personnelles. Il n’y avait pas deux étudiants venus d’horizons similaires, et les divergences entre eux étaient si manifestes qu’elles pouvaient facilement tourner à la bagarre. Peut-être était-ce cela que cherchait Azur : un conflit – ou quantité de conflits. Peut-être qu’il expérimentait sur les étudiants sans que ceux-ci en aient conscience, comme s’ils étaient une portée de souris qui s’agitaient et grattaient fébrilement entre les murs de son laboratoire mental. Si c’était le cas, que voulait-il donc tester – une nouvelle idée de Dieu ? »

    Elif Shafak, Trois filles d’Eve

  • Les questions de Peri

    Elif Shafak met sans doute un peu d’elle dans ses héroïnes qui, d’un roman à l’autre, se posent plein de questions. Trois filles d’Eve (2016, traduit de l’anglais (Turquie) par Dominique Goy-Blanquet, 2018) tourne autour d’une question essentielle déjà abordée (très différemment) dans Soufi, mon amour, même si la romancière turque (qui vit à Londres) raconte surtout ce qui arrive à Nazperi Nalbantoglu, appelée Peri, trente-cinq ans, une « bonne personne » aux yeux de sa famille et de ses amis stambouliotes : « Bonne épouse, bonne mère, bonne maîtresse de maison, bonne citoyenne, bonne musulmane moderne, voilà ce qu’elle était. »

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    « Le temps, comme un tailleur adroit, avait raccordé par des coutures invisibles les deux tissus qui gainaient la vie de Peri : ce que les gens pensaient d’elle, et ce qu’elle pensait d’elle-même. » Très vite, la narratrice la plonge dans une situation problématique qui fait découvrir au lecteur les tumultes de sa vie intérieure et la renvoie à son autre moi secret : la Peri étudiante à Oxford, celle qui aimait courir tous les jours, celle qui garde sur elle une photo d’alors, où elle est en compagnie de deux autres étudiantes – et du professeur Azur.

    Avec sa fille de douze ans en pleine crise d’hostilité, Peri est coincée dans la folle circulation d’Istanbul. Adnan, son mari, l’attend à un dîner mondain dans le « manoir balnéaire » d’un riche homme d’affaires. Elle préférerait de loin rester à la maison avec un bon roman, mais « la solitude était un privilège rare à Istanbul ». Par erreur, elle a jeté son sac de luxe (un faux) sur le siège arrière et laissé les portes de sa Range Rover déverrouillées ; pendant qu’elle attend le feu vert pour avancer, un vagabond surgit et vole son sac. Sans réfléchir, elle laisse sa fille en lui disant de l’attendre avec les portes fermées et se lance à sa poursuite.

    Entre 1980 et 2016, Trois filles d’Eve déroule plusieurs séquences de la vie de Peri. « La dernière-née des Nalbantoğlu » a grandi dans un quartier populaire sans se sentir privée de rien, sinon de sérénité, entre ses parents « aussi incompatibles que la taverne et la mosquée ». Mensur, son père, abuse du raki ; il aime discuter politique, déplorer l’état des choses, honore la mémoire d’Atatürk. Selma, sa mère, a changé sous l’influence d’un prédicateur ; elle se couvre complètement la tête et veut ramener les gens dans le droit chemin d’Allah, son mari en premier lieu. La religion a divisé la famille en deux : Selma et le fils cadet, Mensur et le fils aîné ; Peri, « tiraillée » entre les deux, ne veut offenser personne.

    Quand son frère aîné, gauchiste, se fait arrêter et condamner pour appartenance à une organisation communiste illicite, le conflit entre ses parents monte encore d’un cran et Peri entame sa propre « querelle avec Dieu ». S’il ne leur vient pas en aide, c’est qu’il n’est pas tout-puissant ou bien qu’il n’est pas miséricordieux. En colère, Peri s’interroge sur la nature de Dieu. Pour l’apaiser, son père lui offre un carnet et l’encourage à y écrire ses pensées sur Dieu, écrire, effacer, pour éviter les idées noires. Il la soutient dans ses études, elle est bonne élève, et c’est lui qui va l’inscrire à Oxford, convaincu de ses grandes capacités : « Il n’y a que les jeunes comme toi qui peuvent changer le destin de ce vieux pays fatigué. »

    Quand Peri est arrivée à Oxford avec ses parents, Selma l’a tout de suite mise en garde contre Shirin, l’étudiante iranienne de deuxième année qui les a accueillis : grande, maquillée, séduisante. Celle-ci, sa future voisine de chambre au collège, se révèle audacieuse dans tous les domaines. C’est elle qui parle la première à Peri du professeur Azur, qui lui a « ouvert les yeux » dans un cours sur Dieu qu’elle lui recommande. Peri a bien trop à découvrir, à lire, à étudier, pour envisager de s’inscrire à un séminaire en plus. Oxford la ravit : la beauté des bâtiments anciens, le silence (inconnu à Istanbul), l’ivresse de vivre une étape importante de sa vie. Elle s’achète une paire de baskets pour courir et le jogging devient une habitude quotidienne, sa meilleure manière de s’alléger de ce qui la préoccupe.

    Durant « la semaine des débutants », elle fait la connaissance de Mona, une étudiante égypto-américaine qui porte le foulard. En deuxième année, celle-ci est bénévole dans diverses associations et milite pour le féminisme. Peri, Shirin, Mona : les trois filles d’Eve sont très différentes. Peri n’est pas facilement à l’aise avec les autres, que ce soit là-bas quand elle était étudiante ou à Istanbul, à cette soirée où sa fille, qui a récupéré le polaroïd tombé du sac de sa mère où elle est photographiée en leur compagnie, la met mal à l’aise en l’exhibant. Une des invitées croit y reconnaître un professeur d’Oxford licencié après un scandale avec une étudiante et met Peri sur la sellette, celle-ci prétend ne pas le connaître.

    Or elle a fini par croiser le chemin du professeur Azur, elle a même été admise à son cours, le plus surprenant de ceux qu’elle a suivis, le plus passionnant aussi, bien qu’il l’ait souvent mise mal à l’aise. Le roman d’Elif Shafak distille peu à peu le passé de Peri, qui cherche sa voie entre les certitudes de Mona et les insolences de Shirin, lit énormément, curieuse de tout et inquiète d’elle-même. Comme avec ses parents, elle est toujours à la recherche d’une voie médiane. La vie étudiante lui permet de se familiariser avec d’autres modes de vie. Les onze étudiants d’Azur ont été sélectionnés pour entrechoquer leurs convictions sur Dieu et apprendre à ne pas se focaliser uniquement sur la religion qui ne fait que « diviser et brouiller l’esprit ».

    La romancière maintient le suspense sur près de six cents pages, tant à propos de ce qu’a vécu Peri à Oxford que sur la soirée stambouliote qui tourne mal. A travers une histoire très romanesque, Elif Shafak illustre dans Trois filles d’Eve les tensions de la famille et de la société turques, la découverte excitante de la vie universitaire, les choix de vie des jeunes femmes. Ecrire ce roman a été éprouvant pour cette « citoyenne du monde », comme elle se définit dans une vidéo sous-titrée sur le site de l’éditeur, « émotionnellement et intellectuellement », mais elle a voulu porter dans la sphère publique ces débats qui ont lieu, faute de liberté d’expression, dans la sphère privée.

    Inquiète de la régression actuelle en Turquie et dans les pays musulmans, où les femmes ont beaucoup à perdre, elle a donné la parole à Shirin, Mona et Peri, « la pécheresse, la croyante et la déboussolée », sans chercher à faire passer une morale ou un message. Cette façon originale d’aborder la question de Dieu m’a plu, Elif Shafak la reliant aux « aspirations d’une jeunesse en quête de vérité et de liberté. »

  • Un bureau

    pirzâd,on s'y fera,roman,littérature persane,iran,condition de la femme,famille,travail,amour,maison,téhéran,culture« Sur le guéridon, au centre du hall, était posé un grand vase en cristal rempli d’arums blancs. Arezou ouvrit une porte sur la droite, pénétra dans le corridor qui menait aux chambres, passa devant trois portes closes : la pièce de la télévision, sa chambre de jeune fille, le bureau de son père. Quand ils avaient fait construire cette maison, son père avait dit : « Un bureau ? Mais, madame, pourquoi faire ? Moi, je travaille à l’agence. » Mah-Monir, qui feuilletait un magazine, avait relevé la tête en regardant fixement son mari : « Toutes les maisons nobles ont un bureau ! Nous aussi, nous en aurons un. » Son père avait éclaté de rire : « Alors, nous voilà nobles ! Eh bien ! Va pour un bureau ! » Mah-Monir avait jeté sa revue de décoration sur la table : « Toi, tu es devenu noble, moi, je le suis de naissance. »

    Zoyâ Pirzâd, On s’y fera

  • Une agence à Téhéran

    Zoyâ Pirzâd m’avait charmée en décrivant la vie quotidienne en Iran à travers des personnages attachants dans C’est moi qui éteins les lumières ou Un jour avant Pâques. On s’y fera (traduit du persan (Iran) par Christophe Balaÿ) est un roman d’une atmosphère et d’un ton très différents, il comporte de nombreux dialogues.

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    Édifice Ettehâdiyeh
    (Source : La trace de l’histoire dans les anciennes maisons de Téhéran)

    A nouveau, les femmes y jouent les premiers rôles : Arezou, une femme divorcée, indépendante, dirige l’agence immobilière depuis la mort de son père ; avec sa fille Ayeh, étudiante à l’université, la relation est tendue, et aussi avec Mah-Monir, sa mère qui aime tout régenter et prend volontiers le parti de sa petite-fille contre elle. Arezou peut compter, au bureau et en privé, sur l’appui d’une amie, Shirine, qui se charge d’écarter les appels téléphoniques importuns.

    Un de leurs clients, monsieur Zardjou, est à la recherche d’un appartement « haut de plafond, et qui plus est dans un immeuble en briques, lumineux, spacieux, avec de grandes chambres, un salon donnant sur la montagne », bref, cet homme exigeant rêve d’un bien de caractère, quasi introuvable. Shirine persuade Arezou d’aller lui montrer une maison ancienne disposant d’une belle cour avec des kakis.

    La vieille maison plaît effectivement à Zardjou qui prend son temps pour la visiter, pose des questions, demande même son avis sur la couleur qu’elle conseillerait pour les murs. Arezou, impatiente, a l’impression de perdre son temps, laisse tomber son téléphone qui se casse. Elle râle intérieurement, mais tout va changer quand Zardjou conclut sur le pas de la porte : « J’achète ».

    Arezou et Shirine vont souvent manger ensemble, elles ont leurs habitudes dans les restaurants. Quand Arezou lui raconte cette visite, Shirine la surprend en lui disant que cet homme courtois « en pince » sans doute pour elle. Arezou a l’habitude d’entendre sa mère proposer de bons partis pour Ayeh, elle s’étonne que son amie, opposée par principe au mariage, la pousse dans les bras d’un homme.

    Pour Shirine, il n’est pas question d’un nouveau mari ; elle voit Zardjou comme « une aspirine » pour Arezou : quelqu’un qui l’apaiserait avec de gentilles attentions, des fleurs, des gâteries, sans plus. Les échanges entre ces deux femmes actives (comme on dit) qui se disent tout (jusqu’à un certain point) sont révélateurs de la façon dont elles se débrouillent pour conserver leur liberté malgré les contraintes sociales auxquelles elles doivent encore se soumettre.

    On s’y fera dépeint un mode de vie bourgeois contemporain dans une ville de Téhéran livrée aux promoteurs immobiliers, où subsistent çà et là des traces de vie à l’ancienne. Les relations conflictuelles d’Arezou avec sa mère et avec sa fille, sa nervosité permanente contrastent avec le calme et la patience de Zardjou. Celui-ci, prévenant, va peu à peu bouleverser ses habitudes, ses préjugés, sa manière de considérer les autres.

    Zoyâ Pirzâd raconte leur histoire sur un ton très familier. On la lit jusqu’au bout par curiosité et on découvre à travers ces vies de femmes une société iranienne pas si éloignée de la nôtre qu’on ne pourrait l’imaginer. Ce roman laisse moins de place à la délicatesse par laquelle cette romancière m’avait touchée jusqu’à présent. Dans un entretien au Monde, elle confiait son souci de « ne jamais ennuyer le lecteur ». Pour résumer mon impression sur On s’y fera, j’emprunterai un titre à Heinrich Böll : un « portrait de groupe avec dame », à l’iranienne.

  • Sans réfléchir

    JCO couverture.jpg« J’avais épargné à Minette le dessin raciste. Elle ne savait rien de la Vénus hottentote parce que je l’avais détruite, déchirée en morceaux, quelques minutes après l’avoir découverte sur le sol.

    Quiconque était responsable, quiconque haïssait Minette, habitait certainement Haven Hall. C’était, sans doute, c’était sûrement la ou les mêmes personnes qui avaient pris son anthologie de littérature et l’avaient endommagée. Personne d’autre n’aurait pu accéder aussi facilement à notre appartement du troisième, et personne d’autre ne pouvait avoir autant d’animosité envers Minette. […]

    L’une des traditions révérées du Schuyler College était son code de l’honneur. On signait un serment, on jurait de ne pas tricher et de ne pas protéger celles qui trichaient. Ne pas signaler une tricherie était presque aussi grave que de tricher. Les étudiantes qui violaient le code de l’honneur étaient sévèrement punies, du moins en théorie. J’avais donc peut-être eu tort de ne pas signaler le dessin raciste. J’avais réagi impulsivement, sans réfléchir. »

    Joyce Carol Oates, Fille noire, fille blanche