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art

  • Hors des règles

    Pamuk Benim Adım Kırmızı.jpg« Le peintre, cette nuit-là, assis avec mon Oncle à la lumière de la chandelle, avait peint avec zèle cette miniature étrange, hors des règles, qui ne ressemblait à aucune des scènes habituelles et connues, parce que mon Oncle le payait toujours bien, mais aussi, plus encore, parce qu’il était séduit par cette étrangeté. Car tout comme mon Oncle, le peintre était parfaitement incapable de dire quelle histoire ornait et illustrait ce cheval. Ce que mon Oncle attendait de moi, à plus ou moins longue échéance, c’était que j’écrive, que j’invente les histoires allant avec ces miniatures, moitié vénitiennes moitié persanes, pour les pages qu’il faisait peindre : en regard. C’était la condition impérative au remariage de Shékuré avec moi, mais rien d’autre ne se présentait à mon esprit que les satires du conteur, au café des artistes. »

    Ohran Pamuk, Mon nom est Rouge

  • Le Livre secret

    Entre ses Carnets dessinés découverts en mai dernier dans la jubilation et son dernier roman du siècle dernier, Mon nom est Rouge, que je projetais de relire depuis longtemps, il existe une filiation dont je ne soupçonnais pas la profondeur : Orhan Pamuk est un écrivain passionné par l’image, les couleurs, la peinture. L’intrigue de Benim Adım Kırmızı, traduit du turc par Gilles Authier, se déroule dans l’Istanbul de la fin du seizième siècle, autour d’un atelier où d’excellents miniaturistes travaillent à illustrer un livre secret pour le Sultan.

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    Chaque chapitre donne la parole à un narrateur différent. Le premier à donner son point de vue, si l’on peut dire, est le cadavre de l’un d’eux, Monsieur Délicat, mort au fond d’un puits. La recherche de son assassin et de la raison de ce meurtre sera le fil le plus visible du roman. C’est en 1591 que Le Noir, ancien apprenti, revient de Tabriz, rappelé par son Oncle. Istanbul sous la neige lui semble plus petit, plus pauvre. Il y a foule au cabaret où un conteur satiriste a affiché au mur le dessin d’un chien « croqué en vitesse et sur une méchante feuille, mais d’un art consommé », et lui prête sa voix.

    « Les chiens parlent pour ceux qui savent les entendre. » Le chien conteur évoque Husret Hodja, un prédicateur venu d’Erzurum qui dénonce à la grande mosquée leur « allégeance coupable à des livres qui se réclament faussement de l’Islam » et accuse « notre peuple très cré-chien, vindieu ! de traîtrise et de mécréance ». Que peindre et comment peindre, voilà un autre fil que l’auteur va tirer du début du roman jusqu’à la fin.

    L’Oncle a fait revenir Le Noir pour qu’il se joigne à la confection du livre de miniatures en écrivant le texte qui correspond aux dessins. Dans cet « ouvrage qui doit rester confidentiel », l’Oncle voudrait intégrer ce qu’il a lui-même découvert à Venise : « l’image de quelqu’un » sur le mur d’un palais, qui l’a fasciné. Peinte non pour illustrer un récit, mais racontant sa propre histoire, « un objet pour lui-même ». Il rêve de faire représenter le Sultan de cette manière – un « portrait » – et voilà que le meilleur de ses enlumineurs à la feuille d’or vient d’être tué.

    Shékuré, la fille de l’Oncle, a deux fils : Orhan, six ans, et Shevket, sept ans, toujours à se disputer. Rêvant de revoir sa cousine, douze ans après avoir été amoureux d’elle, Le Noir se laisse accoster par Esther, une colporteuse juive, qui lui indique la fenêtre où pourrait apparaître le visage aimé. Shékuré était tombée amoureuse de lui comme Shirine de Khosrow, les héros d’une célèbre histoire d’amour d’origine persane, mais en avait épousé un autre, parti à la guerre quatre ans plus tôt et jamais revenu. Son beau-frère Hassan l’avait alors gardée chez lui avec ses enfants. Ne voulant pas être traitée en servante, Shékuré était retournée vivre avec eux chez son père. Le Noir et elle pourront-ils un jour se remarier un jour, comme ils le souhaitent ? Cette intrigue amoureuse est un autre fil de la trame.

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    Murshid al-Shirazi (calligraphe), Khosrow découvre Shirin se baignant,
    miniature persane créée vers 1550 à Chiraz, en Perse

    Le lecteur fait connaissance avec les trois autres peintres de l’atelier surnommés Papillon, Cigogne et Olive par Maître Osman qui les a tous formés et connaît leur spécialité. Chacun incarne une des questions clés de leur art : la question du style et de la signature, la question du Temps dans la peinture, la question de la cécité et de la mémoire – en particulier chez les vieux miniaturistes aux yeux usés. Outre les discussions sur la miniature traditionnelle comparée à la peinture occidentale, nous découvrons la vie quotidienne de ces artistes à Istanbul, leur maisonnée, leur famille, leur mode de vie en privé et en public.

    Il est aussi question des rêves, du sexe et de la mort dans Mon nom est Rouge. Cela fait beaucoup et on se demande où l’auteur nous mène quand vers le milieu de ce gros roman, tout prend clairement corps dans deux chapitres clés : « Je suis votre Oncle » où celui-ci, en grand danger, s’entretient avec l’assassin de Délicat et « Mon nom est Rouge », qui répond à la question : « qu’est-ce donc qu’être une couleur ? »

    Le dernier dessin caché du livre pour le Sultan, si on le retrouve, apportera-t-il une révélation ? Mon nom est Rouge demande une lecture attentive des descriptions, des détails des miniatures persanes, l’écoute patiente des histoires vécues ou fictives racontées dans des livres rappelant d’autres livres, il faut s’y intéresser pour ne pas s’y perdre. A travers peut-être le plus oriental de ses romans, Orhan Pamuk nous convie dans un espace-temps qui n’est pas sans lien avec les lignes de friction entre Orient et Occident aujourd’hui.

    Comme l’écrit Belinda Canonne dans une belle étude sur Mon nom est Rouge, « la forme du roman imite celle du Livre secret que doivent réaliser ces miniaturistes ». Ces Mille et une nuits de la miniature offrent à la fois de l’action, du suspense, des sentiments et des réflexions. Orhan Pamuk (qui prête son prénom au fils préféré de Shékuré) fournit à la fin de ce roman foisonnant une chronologie en guise de repères pour ce voyage passionnant à Istanbul, entre images et imaginaire. 

  • Peintres belges

    Antica Namur (15) Gouweloos 2.jpgExposées à Antica Namur, voici trois œuvres signées par des peintres belges.

    La photo ne rend pas exactement les couleurs de ce tableau de Jean Gouweloos où j’ai aimé le geste du modèle qui ajuste son chapeau en souriant face au miroir – mouvement et expression qui donnent vie au sujet.
    Ce peintre bruxellois également affichiste a peint des paysages, des marines, et beaucoup de portraits féminins charmants (à découvrir ici).

    Jean Gouweloos (1868-1943) 

    Antica Namur (22) Spilliaert.jpg

    Cette aquarelle de Léon Spilliaert m’a plu par sa simplicité. Je n’en ai pas noté les références, excusez-moi. Où a-t-il peint ce petit clocher entouré d’arbres ?* C’était en mai 1932 (daté en bas à gauche). J’admire comme les couleurs du ciel et de l’eau se répondent, comme la lumière s’y répand. Une œuvre de plus sur ce blog du peintre ostendais qui m’est cher.

    Léon Spilliaert (1881-1946), Vue de l’église de Mariekerke*
    située à Sint-Amands (près de Puurs), grâce aux indications de Cléanthe
    en commentaire sur une autre aquarelle très proche, visible ici.

    Antica Namur (2) Delvaux L'atelier sans cadre.jpg

    L’atelier de Paul Delvaux, aquarelle et encre, tranche avec ses peintures les plus connues, au dessin précis, comme ses vues de gares. Le peintre assis porte un chapeau, le modèle nu occupe une place centrale. A gauche, des visiteurs à l’atelier, deux ou trois, la femme au dos découvert étant peut-être un autre modèle. L’à-peu-près des couleurs fluides donne une impression bien plus libre que ses huiles sur toile au rendu « fini ».

    Paul Delvaux (1897-1994), L'atelier, aquarelle et encre de Chine sur papier

    Dans un catalogue de 1997, Laurent Busine soulignait la technique du peintre différente « quand sa main tient la plume et le pinceau qu’elle conduit sur le papier ». L’aquarelle garde les traces du travail, les repentirs, « alliés à la liberté d’inspiration et à l’improvisation » – « comme une scène où l’artiste se montre dans un rôle : l’aquarelliste dans la doublure du peintre. » (Paul Delvaux, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique)

    « Le premier mérite d’un tableau est d’être une fête pour l’œil »  : cette citation dEugène Delacroix s’affiche sur le site de Remarkable paintings, galerie présente à Antica Namur ; vous y trouverez un beau diaporama de peintures belges et hollandaises du XIXe au début du XXe siècle.

  • A Namur pour Antica

    Au salon des antiquaires de Namur, dès l’entrée, on est frappé par tout ce qui brille dans les stands, l’argenterie ancienne, les bijoux, les objets dans les vitrines… Le portail d’Antica Namur vous en donne un aperçu. Le mobilier ancien et les arts décoratifs sont ici à la fête, présentés par plus de cent galeries européennes. Voyez par exemple cet ensemble de porcelaines de Chine. Les pièces exposées vont de l’art ancien, qui domine, jusqu’aux XIXe et XXe siècles.

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    A la galerie Lamy, j’ai reçu quelques explications sur deux éléments de statues anciennes représentant Bouddha qui m’avaient attirée. Le geste de la main au bout d’un bras sino-tibétain en bronze doré et laiton (16e/17e s.) m’intriguait : l’index (ciel) posé sur le pouce (terre) forme un cercle, symbole de la vie, entre ciel et terre. Une fleur est gravée sur la paume de l’autre main, d’un rare grand bras en bronze incrusté de cuivre (Tibet, dynastie Yuan, 13e/14e s.). Vous trouverez des photos de détails en cliquant sur les liens.

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    Deux bras en bronze (liens ci-dessus)

    La galerie Ming-ki, spécialisée dans les arts de la Chine ancienne et de l’Amérique précolombienne, présentait un amusant vase sifflet en terre cuite noire. Quelle modernité dans cet objet daté de 1000 – 1450 après J.-C., originaire de la côte septentrionale du Pérou (Chimu) ! J’ai admiré là aussi cette grande grenouille en guise de pectoral, en or, encore plus ancienne, 800 – 1200 après J.-C. (Panama ou Costa Rica, Gran Chiriqui).

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    Vase sifflet à deux chambres et avec perroquet, 1000 – 1450 après J.-C,
    terre cuite, côte septentrionale du Pérou (Chimu)

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    grande grenouille en or archéologique comme pectoral,
    800 – 1200 après J.-C., (Panama ou Costa Rica, Gran Chiriqui).

    « La vraie pépite de cette année tient dans le petit stand partagé par Artwins et Le Cloître de l’art, deux galeries sœurs, sises dans la cour du 16, rue Grange Batelière à Paris, à 150 mètres de l'Hôtel Drouot. Artwins, c'est Catherine Thieffry. Le Cloître de l'Art, c'est Salomé Fischer » a écrit Philippe Farcy dans La Libre. J’ai passé un bon moment à regarder là des œuvres très intéressantes. Parmi des « dessins, estampes et tableaux essentiellement du XIXe siècle, s’inscrivant dans une veine ‘fin-de-siècle’, à la fois symboliste mais également romantique », Artwins expose un dessin aux crayons de couleur, délicat et ravissant : Femme au balcon de Raoul-Henri Dreyfus (ci-dessous). Lisez, s’il vous plaît, le beau commentaire de la galeriste.

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    Raoul-Henri Dreyfus, Femme au balcon
     circa 1910, crayons de couleur, 18,5 x 24 cm 

    La seconde galeriste, me voyant lire les vers écrits à l’encre sous une gouache au cadre en bois et métal spectaculaire, m’a présenté d’autres gouaches superbement encadrées de cet artiste (cadres art nouveau en bois), chacune accompagnée de quelques vers écrits. On peut charger sur le site le catalogue qui en présente quelques-unes sous le titre « Dans l’univers poétique de W. Ingold ». Ce sont des illustrations pour un projet de recueil intitulé « à travers la nuit des temps », vers 1920, juste après la première guerre mondiale, sur une thématique à la fois funèbre et poétique. J’aimerais en apprendre plus sur ce peintre méconnu. Bravo en tout cas à ces deux galeristes pour leur belle cohérence artistique. J’espère les revoir à la Brafa.

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    W. Ingold, gouache sur carton, fixée sur papier, circa 1920,
    poème à la plume et à l'encre en bas :

    Le ciel est bleu, les derniers voiles
     Des brumes d’hier se sont enfuis 
    Et la paix sous l’œil des étoiles
     Bénit ceux que la mort réunit

    Autre découverte, chez Florian Kolhammer au stand toujours très soigné, des « reliefs Art Nouveau » de Georg Klimt (vers 1900). Le frère cadet de Gustav Klimt s’était formé à Vienne à la ciselure et à la sculpture. Outre « Demeter et Dyonisos » illustrés sur le site de la galerie, j’ai aimé les deux profils sur cette paire de reliefs « sécessionnistes ».

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    Georg Klimt, paire de reliefs sécessionnistes, vers 1900,
    cuivre finement ciselé et plaqué argent, 25,5 x 35,5 cm

    Comme souvent, aux salons d’antiquaires, on pense suivre les allées systématiquement et puis on a l’œil attiré à droite, à gauche, et finalement on réalise qu’on n’est pas passé partout. Deux heures n’y suffisent pas. J’aurais dû imprimer le plan des stands qui n’était pas distribué sur place. Et préparer ma visite sur internet, exposant par exposant, comme conseillé. Où ai-je vu cette peinture de Frans Gaillard si ensoleillée ? Je ne sais plus. Peu importe. Je vous montrerai d’autres tableaux dans le prochain billet.

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    Frans Gaillard (1861-1932)

    Beaucoup de vases de René Lalique étaient exposés à la galerie BG Arts, dont le vase Ceylan aux perruches mises en relief par l’opalescence. J’ignorais que Lalique avait aussi fabriqué des bracelets.

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    René Lalique, statuette Suzanne en verre opalescent moulé-pressé, vers 1925

    Nous nous sommes arrêtés devant sa Suzanne (verre opalescent moulé-pressé, vers 1925) où une danseuse déploie joliment son voile, illustration de couverture de l’édition spéciale de Paris Match pour Antica Namur. L’effet visuel est très joli, le visage stylisé un peu décevant.

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    Gustav Gurschner, Lampe de table Jugendstil, 1890-1899,
    bronze patiné et nacre coque marmoratus, H. 53 cm x 21 x 19,5cm

    Voici pour terminer une lampe Jugendstil (1898) de Gustav Gurschner (Autriche, 1873-1970) – avec une coquille « Turbo marmoratus » (gastéropode marin de la famille des escargots turbans). La notice d’Antiques Emporium indique que cette lampe Art Nouveau en bronze patiné est couronnée d’une coquille naturelle et irisée qui sert d’abat-jour : « De la base aux formes dynamiques s’élève une élégante figure féminine, qui se confond gracieusement avec le bronze et la coquille dans un geste fluide qui respire à la fois la force et le raffinement. »

  • Etudes

    Laurens Degas La petite danseuse Stock.jpg« Les nombreuses esquisses préparatoires montrent les difficultés techniques rencontrées par le sculpteur. Il a réalisé vingt-six études de la Petite danseuse, nue ou vêtue, en adoptant une vingtaine de points de vue différents. Il a du mal, par exemple, à représenter le pied gauche vu de dos, s’y reprend à plusieurs fois, il ne faut pas qu’il ait l’air déformé. Et comment parvenir à ce que la courbe des bras semble naturelle de quelque côté qu’on les regarde ? De plus près, il exécute aussi de nombreux dessins du visage de Marie. Sur les Quatre études de danseuse, on la voit de face, jolie brune aux joues rondes, aux yeux grands ouverts, au regard profond. Sans doute est-on là au plus juste de sa véritable apparence, tandis que sur les autres dessins ses traits sont plus vulgaires. »

    Camille Laurens, La petite danseuse de quatorze ans