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essai - Page 45

  • Re/lire Amin Maalouf

    C’est après les attentats du 11 septembre 2001 à New York que j’ai lu pour la première fois Les identités meurtrières d’Amin Maalouf. Cet essai de 1998 reste pour moi un phare, tant son propos éclaire la question de l’identité et les malaises, les conflits de notre époque qu’il appelle « le temps des tribus planétaires ». Après l’incrédulité, l’émotion, la révolte, j’y ai trouvé alors apaisement et encouragement. 

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    Amin Maalouf, novembre 2013 © Claude Truong-Ngoc (Wikimedia Commons)

    Je l’ai relu souvent, stimulée par la réaction enthousiaste de mes élèves de rhétorique, pour la plupart de familles belges d’origine marocaine ou turque, que j’entends encore me dire : « C’est la première fois qu’on lit un livre qui parle de nous » et aussi « Faites-le lire aux élèves de l’an prochain, c’est un livre qu’il faut avoir lu. »

    Les attentats de janvier 2015 à Paris, l’extraordinaire rassemblement qui l’a suivi, les réactions diverses au slogan « Je suis Charlie », la montée de l’islamisme radical dans le monde, tout cela m’a fait reprendre ce Maalouf en Livre de poche pour y chercher à nouveau des clés pour une meilleure compréhension. 

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    Amin Maalouf, né en 1949, commence par décrire sa situation personnelle : Libanais arabophone, il a quitté son pays à 27 ans pour s’installer en France en 1976. Rien ne l’agace plus que la question de savoir s’il se sent plus français ou libanais. Ni l’un ni l’autre, ni moitié moitié ! Son identité est faite, comme pour chacun, de différentes appartenances et il refuse d’en choisir une seule : « mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne. »

    Issu d’une famille arabe et chrétienne, Libanais et Français, Maalouf considère que ceux en qui cohabitent des appartenances violemment opposées peuvent justement devenir des traits d’union entre les cultures, au contraire de ceux qui ont une conception étroite de l’identité qui mène à la haine et aux massacres. 

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    Non seulement notre identité est constituée d’une foule d’éléments mais celle-ci se construit tout au long de notre vie, cette combinaison unique d’appartenances diverses évolue avec l’expérience et la hiérarchie entre ces éléments peut aussi varier dans le temps. L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle évolue au contact des proches et des autres, en fonction des « blessures de la vie ». Les identités deviennent « meurtrières » quand on exclut, quand on divise le monde en deux camps : « eux » et « nous ».

    Le témoignage, les exemples personnels donnés par Amin Maalouf tout au long de son analyse donnent à cet essai une grande force, en plus des faits d’histoire ou d’actualité pour illustrer ses propos. Son point de vue original pour décrire le statut des migrants, les rapports entre Occident et Orient, les grandes religions est particulièrement utile pour mieux comprendre les enjeux géopolitiques et sociaux de notre siècle. 

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    Quand il compare l’évolution au cours des siècles du christianisme et de l’islam (faut-il rappeler que ce mot seul désigne la religion musulmane, et non « l’islamisme », sa dérive intégriste et idéologique ?), il cherche les raisons pour lesquelles le christianisme, longtemps intolérant, a fini par respecter davantage la liberté personnelle, alors que l’islam, longtemps modèle de cohabitation pacifique, a pu évoluer vers l’intolérance, voire le totalitarisme.

    Le contexte social et économique doit être pris en compte, les crispations nées de la domination de la civilisation occidentale, la méfiance envers la modernisation, la mondialisation vue comme une américanisation du monde. Dans « Le temps des tribus planétaires », Amin Maalouf explique pourquoi l’appartenance religieuse est de plus en plus mise en avant et propose des pistes pour dépasser cette situation, « un code de conduite, ou tout au moins un garde-fou pour les uns et les autres ». 

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    S’il défend l’universalité des droits fondamentaux, l’auteur s’inquiète aussi du risque d’appauvrissement culturel, d’uniformisation. Contre la tentation du fatalisme ou du désespoir, il ouvre une série de voies pour plus de respect mutuel entre les hommes, entre les cultures, en insistant sur l’apprentissage des langues. « Car c’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. »

    Amin Maalouf dont les romans nous enchantent, membre depuis 2011 de l’Académie française, parle ici en humaniste, sans attitude béate ni complaisance. A tous ceux qui s’inquiètent de l’avenir, de l’évolution du monde, je recommande cet essai lumineux, moins de deux cents pages pour mieux comprendre l’autre et mieux se situer dans les remous du présent. Les identités meurtrières, un indispensable dans votre bibliothèque, un livre à lire, à relire, à offrir – n’hésitez pas.

     

  • Accordés

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    « Rien ne m’aura jamais semblé plus doux que ces stations immobiles assises ou étendues, auprès d’êtres diversement aimés – ou mêmement aimés –, au cours desquelles on ne se voit pas l’un l’autre, mais contemple les mêmes choses, le corps restant toujours, pour des raisons variées, suprêmement présent (je n’avais rien oublié, dans le cas dont il s’agit, des longues semaines d’hôpital), mais avec l’illusion de n’être pour un moment que deux regards accordés. »

     

    Marguerite Yourcenar, « L’Italienne à Alger » (Le tour de la prison).

     

  • Yourcenar au Japon

    Marguerite Yourcenar (1903-1987) était une grande voyageuse, comme l’a bien montré Michèle Goslar dans Marguerite Yourcenar – Le bris des routines. En 1983, l’écrivaine confiait à son éditeur qu’elle comptait rassembler des récits de voyage sous un titre emprunté à Zénon : « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ? » (L’Œuvre au noir)  

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    Marguerite Yourcenar, Tôkyô, 1982

    Le tour de la prison, quoique posthume (1991), se présente dans l’ordre qu’elle avait elle-même déterminé. Il s’agit principalement de voyages au Japon, à l’exception de trois des quatorze récits. On y a joint sa conférence de Tôkyô, « Voyages dans l’espace et voyages dans le temps » dont je vous ai cité la belle phrase finale précédemment.

     

    Après avoir évoqué « Bashô sur la route », Yourcenar, guidée par un ami japonais dans la banlieue de Kyôtô vers « une des dernières étapes du poète » Rakushisha, « coquille à demi éclatée », la maisonnette d’un ami qui l’hébergea, préservée « grâce aux dons de quelques lettrés qui pourvoient à son entretien ». « Feutré de silence, c’est un lieu idéal pour la méditation. »

     

    Apprenant que le train « qui traverse en quatre jours le continent », de Montréal à Vancouver, risque d’être supprimé, Marguerite Yourcenar le déplore : « Avec le transsibérien, ce train est le seul qui relie deux mondes » (« D’un océan à l’autre », de l’Atlantique au Pacifique). A peine cinq pages pour cette traversée, mais de belles observations, des souvenirs du même trajet fait antérieurement, « en filigrane ».

     

    D’autres voyages en Amérique sont contés, et dans « Bleue, blanche, rose, gaie », ses impressions de San Francisco se mêlent à une réflexion sur la tolérance de plus en plus affirmée envers « le peuple gai », terme qu’elle écrit avec « i » et sous lequel elle voit réapparaître « la Gaya Scienza des troubadours occitaniens et des poètes de la cour de Frédéric II ».

     

    Une croisière – « Dix-sept jours fluides entre San Francisco et Yokohama, dont seize sur l’eau pâle et lisse » – donne l’occasion d’observer les autres passagers, « cette bizarre classe de vagabonds riches » : yoga, piscine, bridge, mondanités, bars… D’une Anglaise, charmante, veuve, qui a choisi un jeune barman comme cavalier servant, elle note que « cette femme est royale, comme tout être qui ne nuit à personne et fait ce qui lui plaît ». Le chapitre débouche sur une superbe méditation à partir d’une « pierre de rêve » qui lui donne son titre : « L’air et l’eau éternels ».

     

    A partir de là, c’est le Japon non des touristes mais d’une érudite dont le regard va et vient entre le pays d’aujourd’hui et celui d’hier : « Edo, Tôkyô superposés », avec le beau jardin d’un hôtel bâti à la place d’une vieille résidence princière où elle admire un petit temple bouddhique puis « les vrais dieux, les objets d’art véritables, chatoyants et sinueux, avivant ou modifiant à chaque pulsation leurs couleurs de pierres précieuses, (…) les carpes et les dorades de l’étang miniature, moins poissons qu’esprits des eaux. »

     

    Marguerite Yourcenar fréquente les théâtres, assiste à des spectacles de kabuki – « le kabuki m’a rendu l’appétit perdu » –, de bunrak (marionnettes) et bien sûr de , « l’un des deux ou trois triomphes du théâtre universel ». Elle visite la maison de Mishima qui a fait l’éloge des Mémoires d’Hadrien. Se souvient d’un jeune homme, lors d’un entracte au théâtre, lui offrant trois chrysanthèmes (sans doute pris à une grande composition florale dans le foyer) pour la remercier d’avoir écrit sur le grand écrivain japonais.

     

    De belles surprises nous attendent dans « Le tour de la prison » : l’endroit improbable où Yourcenar est conviée dans « une maison de thé japonaise du style le plus pur », une soirée dans les boîtes de nuit, un coup de cœur dans une boutique de vêtements, l’art du jardin japonais… 

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    Tombe de Marguerie Tourcenar, Mount Desert
    Photo le mani d'oro / Sur les traces de Marguerite Yourcenar - On Marguerite Yourcenar's path

    En Yourcenar la conteuse réside aussi une philosophe pour qui même une chambre banale peut abriter un miracle, une grâce : « non pas un instant de bonheur, car le bonheur ne se compte pas par instants, mais la soudaine conscience que le bonheur nous habite. »

  • Sorcellerie

    antelme,robert,l'espèce humaine,récit,témoignage,essai,nazisme,camp,kommando,ss,gandersheim,1944-45,seconde guerre mondiale,travail forcé,humanisme,culture« Francis est revenu près de ma paillasse. Les autres dormaient. Une petite veilleuse qu’on avait posée sur le montant du lit faisait une tache jaunâtre dans le noir. Francis avait envie de parler de la mer. J’ai résisté. Le langage était une sorcellerie. La mer, l’eau, le soleil, quand le corps pourrissait, vous faisaient suffoquer. C’était avec ces mots-là comme avec le nom de M… qu’on risquait de ne plus vouloir faire un pas ni se lever. Et on reculait le moment d’en parler, on le réservait toujours comme une ultime provision. Je savais que Francis, maigre et laid comme moi, pouvait s’halluciner et m’halluciner avec quelques mots. Il fallait garder ça. Pouvoir être son propre sorcier plus tard encore, quand on ne pourrait plus rien attendre du corps ni de la volonté, quand on serait sûr qu’on ne reverrait jamais la mer. Mais tant que l’avenir était possible, il fallait se taire. »

     

    Robert Antelme, L’espèce humaine

  • L'espèce humaine

    Dans la littérature concentrationnaire, j’avais jusqu’à présent laissé de côté le témoignage de Robert Antelme (1917-1990). Pour présenter L’espèce humaine, le survivant du camp de travail forcé écrivait en 1947 : « Je rapporte ce que j’ai vécu. L’horreur n’y est pas gigantesque. Il n’y avait à Gandersheim ni chambre à gaz, ni crématoire. L’horreur y est obscurité, manque absolu de repère, solitude, oppression incessante, anéantissement lent. Le ressort de notre lutte n’aura été que la revendication forcenée, et presque toujours elle-même solitaire, de rester, jusqu’au bout, des hommes. » 

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    © Linda Van der Meeren, Gegrift / Gravé

    Robert Antelme appartenait au même groupe de résistants que Marguerite Duras, épousée en 1939. Elle échappe au guet-apens, aidée par Jacques Morland (François Mitterand), mais lui est arrêté et se trouve depuis le mois d’août à Buchenwald, dans un block affecté en majorité à des Français. Le premier octobre 1944, ils savent qu’ils vont partir – « C’était mauvais, on le savait, le transport » – une peur abstraite pour les nouveaux qui ne savent alors rien de l’histoire du camp : « Ignorants des fondements et des lois de cette société, ce qui apparaissait d’abord, c’était un monde dressé furieusement contre les vivants, calme et indifférent devant la mort. »

     

    Une soixantaine d’hommes sont rassemblés dehors au lever du jour, on leur donne « un vêtement rayé bleu et blanc, un triangle rouge sur la gauche de la poitrine, avec un F noir au milieu, et des galoches neuves. » Rasés, propres, ils attendent des heures, avant de marcher jusqu’à la gare du camp, de s’entasser dans un wagon à bestiaux, pour une destination inconnue, « vers le Nord ».

     

    Une fois arrivés à Bad Gandersheim, ils sont logés d’abord dans une vieille église transformée en grange. Là un nouveau tri : les spécialistes, puis ceux qui pourraient faire des corvées dans l’usine, puis les autres, comme lui, qui ne savent rien faire et qui travailleront dehors « à charrier des poutres, des panneaux, à monter les baraques dans lesquelles le kommando devait loger plus tard. »

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    © Linda Van der Meeren, Buchenwald

    Là-bas, dans le monde des vivants, on se sait mortel, mais on travaille, on mange, on agit pour mettre cette certitude à distance. « Nous sommes tous, au contraire, ici pour mourir. C’est l’objectif que les SS ont choisi pour nous. Ils ne nous ont ni fusillés ni pendus mais chacun, rationnellement privé de nourriture, doit devenir le mort prévu, dans un temps variable. Le seul but de chacun est donc de s’empêcher de mourir. » Dans l’obscurité, quand on échappe à la surveillance, on ne fait rien. On rentre les mains dans les poches pour les réchauffer, jusqu’à ce qu’un kapo crie : « Hände !... (Les mains !) » – seuls les SS ont le droit de garder les mains dans leurs poches.

     

    Antelme raconte le travail absurde – ils sont censés fabriquer des carlingues d’avions Heinkel –, les coups, les privations, la promiscuité, la faim, les poux… L’énorme machine nazie, malgré qu’elle s’y efforce tous les jours, ne peut pas « muter notre espèce », même quand « la figure et le corps vont à la dérive », même quand on est réduit à manger des épluchures. Il observe les comportements des uns et des autres, la solidarité, les vols – « il n’y avait que la haine et l’injure qui pouvaient distraire de la faim. »

     

    Après « Gandersheim », deux cents pages environ sur trois cents, « La route » et « La fin » racontent la longue marche mortelle après l’évacuation du camp (les malades, à qui on promet l’hôpital, seront assassinés dans un  bois) puis le train vers Dachau, et enfin, leur libération. Les soldats américains, gentils et respectueux, sont néanmoins incapables de comprendre ce qu’ils ont vécu – « effroyable », « inimaginable », il faudra se contenter de ces mots-là. 

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    Linda Van der Meeren invite à son exposition "La Grande Guerre. 100 oeuvres pour cent ans de guerre"
    du dimanche 9 au dimanche 16 novembre, de 13h à 18h, à Denderleeuw.

    L’espèce humaine, le seul livre qu’ait écrit Robert Antelme juste après la guerre, dédié à sa sœur morte en déportation, est plus qu’un témoignage. Au vécu, il mêle une réflexion sur ce qu’il observe, ce qu’il éprouve. Les SS, dans leur apparent triomphe, ont fabriqué la conscience « irréductible ». « C’est ici qu’on aura connu les estimes les plus entières et les mépris les plus définitifs, l’amour de l’homme et l’horreur de lui dans une certitude plus totale que jamais ailleurs. »