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autobiographie - Page 2

  • Ironique

    banks,voyager,récits de voyage,littérature américaine,autobiographie,caraïbes,culture,tourisme« Ce qu’il y a de plus tristement ironique, dans les Caraïbes, c’est que sans tourisme de masse les gens des îles meurent de faim, mais qu’avec ce tourisme ils détruisent cela même dont ils font la promotion et qu’ils vendent : les plages, les récifs coralliens, la faune et la flore, les forêts pluviales des montagnes, les paysages désertiques, toutes ces merveilles naturelles qui, depuis des millénaires, depuis que les premiers êtres humains partis du bassin de l’Orénoque ont pagayé vers le nord le long de cette chaîne d’îles, remplissent les visiteurs d’un émerveillement proche de l’effroi religieux. L’archipel dans son ensemble, depuis les Antilles néerlandaises proches des côtes d’Amérique du Sud jusqu’aux îles Vierges des Etats-Unis, est un système écologique extrêmement complexe et fragile. La vitalité et la chaleur de ses peuples, ainsi que la beauté de la terre, de la mer et du ciel, voilà ce qui nous y attire et nous guérit. »

    Russell Banks, Voyager

    Photo source, détail (Le Globetrotteur)

     

  • Banks voyageur

    Voyager de Russell Banks (1940-2023) est un recueil de récits de voyage (2016, traduits de l’américain par Pierre Furlan, 2017) dont certains ont été publiés dans des revues et magazines. C’est aussi le titre du texte qui en constitue la première partie, de quelque cent cinquante pages, soit la moitié du livre. En voici le premier paragraphe :

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    Photo de couverture : Russell Banks en 1962

    « Un homme qui s’est marié quatre fois a bien des explications à fournir. Surtout, peut-être, s’agissant d’un homme originaire du Nord de la Nouvelle-Angleterre, âgé de quelque soixante-quinze ans, qui depuis son adolescence a toujours rêvé d’évasion, de jeunesse perpétuelle, d’incalculables richesses, de renouveaux érotiques, narcotiques ou sybaritiques, de grandes aventures amoureuses, de mystère et d’intrigues, et qui, très souvent, a dirigé ces rêves vers les Caraïbes. »

    Cette entrée en matière de l’auteur du Livre de la Jamaïque « un roman, j’y tenais, pas des Mémoires » – annonce le récit d’un voyage « d’île en île dans les Caraïbes » tous frais payés que lui a proposé un magazine new-yorkais pour en rendre compte dans ses pages, « trente îles en soixante jours ». Tenté, Banks a « négocié » un congé sabbatique avec son université et, en cours de divorce, a emmené avec lui Chase, dont il souhaitait faire sa quatrième épouse.

    « Ainsi, pour la première fois, Chase et moi avons, ensemble, été des voyageurs. Pas des touristes. Des voyageurs. » Une distinction sur laquelle il insistera à plusieurs reprises, se démarquant de la plupart des Américains et des Européens qui, écrit-il, ne visitent pas grand-chose et ne vont pas « là où aucun voyage organisé n’est encore passé ». Voyager en raconte chaque étape, durant l’hiver 1988 et le début du printemps : déplacements, hôtels, histoire des lieux, population, paysages… Et, pour ce premier voyage en amoureux où il convient d’« exhumer ses secrets » et de « se les révéler à soi-même », Russell Banks relate peu à peu sa vie sentimentale, en réponse aux questions de Chase.

    Pleine d’intérêt pour qui s’intéresse aux Caraïbes et à la manière de les découvrir, cette longue narration jour après jour, doublée de l’histoire de ses mariages, m’a moins intéressée que les récits de la seconde partie, surtout à partir de « Rêves de temps premiers », une randonnée en solitaire dans le parc national des Everglades, pour lui un voyage dans le temps « pour voir et imaginer de nouveau la planète sans ses milliards d’êtres humains », sa voiture de location climatisée devenant « machine à explorer le temps ». Le rythme de la marche ralentit l’allure du récit, ouvre à de belles descriptions de la nature, de la lumière, d’un monde qu’habite une beauté paisible, nourrissante.

    Ses recherches pour un roman l’amènent à séjourner sur l’île de Gorée, minuscule, à quelques kilomètres au large de Dakar. « C’est un lieu préindustriel : pas de voitures, même pas de vélos, rien que des charrettes à bras. » On peut encore bien imaginer son aspect à l’époque de l’esclavage. De nombreux Afro-Américains y visitent la « maison des Esclaves », mais Banks estime ne pas avoir sa place en ce lieu de pèlerinage. Ce n’est que quelques jours avant son départ que l’écrivain, sur l’insistance d’un barman, « grand et beau Wolof qui connaissait l’histoire de son peuple », qu’il ira la visiter : « Vous devriez y jeter un coup d’œil. Ça vous apprendrait quelque chose. » (La maison des Esclaves)

    Les derniers oiseaux de paradis racontent un voyage aux îles Seychelles. C’est un très beau récit illuminé par la vision d’une espèce d’oiseau en particulier. Vous vous rappelez l’oiseau-dragon au « nom fabuleux d’engoulevent oreillard » dans Psychopompe d’Amélie Nothomb ? L’éblouissement du romancier devant le tchitrec des Seychelles (il n’en resterait que quatre-vingts et nulle part ailleurs que dans la minuscule île de La Digue) n’est que le premier des moments intenses vécus dans ce « jardin d’Eden originel ».

    Ecosse, Alaska, alpinisme dans les Andes (en milieu de cinquantaine) et même dans l’Himalaya (à soixante-douze ans) – dans un récit judicieusement intitulé Vieux bouc –, les voyages de Russell Banks nous révèlent sa manière d’aborder le monde, les autres, et sans doute une part de lui-même. Un de ses cinq meilleurs livres selon Le Figaro, peu après son décès en janvier 2023. Une œuvre très personnelle de ce « champion de la fuite », comme l’écrit Geneviève Simon dans La Libre.

  • A corps perdu

    Thomas Patti Smith.jpg« Près de quinze ans après la performance d’Allen Ginsberg, Patti Smith, lors de sa lecture à St. Mark’s Church, se jette elle aussi à corps perdu. Elle n’est pas sûre que ses poèmes soient à la hauteur, elle doute, elle a peur, mais elle renverse ces poids morts en ressorts. Elle pense à Rimbaud, elle veut réussir pour lui, pour l’énergie qu’il lui communique, elle se sent électrifiée et elle électrifie. Accompagnée à la guitare par Lenny Kaye, elle laisse le souffle, elle laisse le rock la diriger. Elle pulvérise la bulle d’intériorité de la langue, sa protection isolante. Elle dira plus tard qu’elle a cherché à insuffler l’immédiateté et l’attaque frontale du rock’n’roll dans le mot écrit.
    Poètes et écrivains dans la mouvance du Poetry Project acceptent la loi du spectacle : on capte le public dès les premières mesures, ou c’est raté. »

    Chantal Thomas, East Village Blues

    Photo : Patti Smith, Chelsea Hôtel, New York City, 1971

  • Retour à New York

    Le goût de Chantal Thomas pour New York se raconte dans East Village Blues, un récit autobiographique. Elle y est de retour en juin 2017, sous l’égide de Rimbaud et de Kerouac (épigraphes). Au chauffeur de taxi qui l’emmène vers l’East Village, elle indique l’adresse de l’appartement prêté par une amie : du quinzième étage, elle peut voir les clochers de Grace Church et de St. Mark’s Church.

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    « Les aubes d’arrivée ont une puissance singulière. » Dès le premier matin, elle retrouve sur Broadway Cozy Soup’n’Burger, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où elle avait ses habitudes. New York est un « havre pour les noctambules ». Et le plaisir de marcher : « La passion me revient, le luxe de marcher pour marcher, de croiser des corps, des visages, de scruter des fenêtres, de déchiffrer au passage un titre de journal, un graffiti incendiaire, de saisir au vol un souffle d’air, une phrase, un geste étrange, un rire pour soi. Je marche dans une ville qui me fut familière. »

    Chantal Thomas le professe : elle adore voyager. Pas forcément loin, assez pour « dévier de la routine », « se décaler par rapport aux horaires ordinaires ». Cette vocation remonte à la lecture de Sur la route de Kerouac, coup de foudre partagé avec son amie Sandra en classe de philo. Après le bac, elles avaient fait leur sac, « direction l’Espagne avec le vague plan de poursuivre en Afrique du Nord » en autostop. Puis ce sera le Pérou, « en camionstop ».

    Leur vol de retour comprenait une escale à New York. Dans un bar, une fille noire au « port de reine » leur avait conseillé d’aller à Staten Island, « une jolie excursion, gratuite, idéale pour une unique visite à New York ». Après la merveilleuse vue de Manhattan, « çà et là scintillante », depuis le ferry pris à la nuit tombante, la peur et la fatigue s’étaient emparées d’elles dans un hôtel miteux sur l’île, avant qu’elles retrouvent sur le bateau du retour la vision fascinante des gratte-ciel.

    En juin 1976, Chantal Thomas était retournée à New York, peu après sa soutenance de thèse sur Sade sous la direction de Roland Barthes. Cynthia, une Américaine qui avait laissé son numéro de téléphone à Sandra, à la voix sympathique, l’avait accueillie dans son appartement– « et c’était mieux que la porte du paradis. » Tout l’enchante, l’hospitalité de l’Américaine enjouée, la vue sur des arbres côté cour, l’accumulation de plantes dans cet appartement étriqué d’un immeuble en briques rouges.

    Avec les clés, Cynthia lui donne aussi les conseils de prudence pour vivre dans ce quartier de Little Ukraine, chaleureux et dangereux. Et les autres clés de la vie new-yorkaise, de jour, de nuit, des week-ends enfiévrés. « Car, en arrivant dans l’East Village et en plongeant dans son atmosphère de parties, je n’avais fait que me fondre dans un mouvement, une sorte de carrousel ou de cirque, pas toujours brillant mais acharné à poursuivre. »

    East Village Blues nous invite dans le bain de jouvence de Chantal Thomas. Elle retrouve ce qui a marqué ses précédents séjours, les endroits liés aux écrivains libertaires, aux poètes, à la Beat Generation et a fait sien leur « unique enjeu » : « garder l’intensité, ne pas perdre la note, la pousser jusqu’au bout des limites du souffle ». Au contraire de Paris, on appose peu de plaques commémoratives dans l’East Village à présent transformé par la gentrification, mais la voyageuse a ses bonnes adresses notées dans un carnet.

    Les « photos de graffitis, prises par Allen S. Weiss entre 2015 et 2017 sur les murs d’immeubles qui allaient être rénovés, ou carrément détruits » (article de Sophie Joubert dans France-Amérique) donnent le tempo dans ce récit des flâneries d’une femme libre, audacieuse, qui ne craignait pas la vie de bohème et ses aléas. On reconnaît Andy Warhol sur la photo de couverture.

    Rencontres, lectures, souvenirs s’y assemblent comme les menus objets dans les Shadow Boxes de Joseph Cornell au MoMA : des collages de petits riens ramenés de brocantes à Manhattan – « des boîtes à la fois minuscules et infinies, riches en merveilles incalculables de ne tenir que par le prisme de l’imagination ». Le New York de Chantal Thomas est à la fois mythique et personnel, libérateur.

  • Tout rejeter

    Edouard Louis Points nouvelle couverture.jpg« Je ne pense pas que les autres – mes frères et sœurs, mes copains – aient souffert autant de la vie au village. Pour moi qui ne parvenais pas à être des leurs, je devais tout rejeter de ce monde. La fumée était irrespirable à cause des coups, la faim était insupportable à cause de la haine de mon père.
    Il fallait fuir. »

    Edouard Louis, Pour en finir avec Eddy Bellegueule

     

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