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autobiographie

  • Failles

    vanessa schneider,la peau dure,récit,littérature française,autobiographie,portrait,michel schneider,famille,éducation,père,culture« Quand tu t’es soulagé de toute ta noirceur, tu tournes les talons, nous laissant seuls, hébétés, meurtris, ne sachant que faire de ces phrases assénées comme des gifles, de toute cette violence, devinant peut-être dans ton comportement des failles profondes qui ne nous concernent pas. Nous savons aussi que, comme avec maman, tu reviendras plus tard, contrit, honteux, débordant d’excuses emberlificotées. Tu étais fatigué, énervé, tu n’aurais pas dû parler comme ça, tu ne pensais pas ce que tu avais dit, et puis si tu étais aussi exigeant, c’était pour notre bien. Enfin, tu demanderas pardon et des câlins, et évidemment on te pardonnera, et évidemment on te câlinera, n’était-ce pas toi que ces horribles scènes avaient rendu le plus malheureux de tous ? »

    Vanessa Schneider, La peau dure

    Bandeau de couverture : photo de Michel et Vanessa Schneider

  • Héritage paternel

    Publié l’été dernier, La peau dure de Vanessa Schneider est un récit autobiographique. A la mort de son père, elle a hérité des dossiers qu’il lui avait montrés quelques mois plus tôt : « Tu trouveras le nécessaire là-dedans, je veux que tu t’occupes de tout quand je ne serai plus là. » Elle y a trouvé une pochette à son nom, contenant un livre de Sándor Márai (écrivain qu’ils aimaient tous les deux) : Ce que j’ai voulu taire.

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    Michel Schneider, relisant les pages de son livre où il évoque son grand-père,
    pris en photo par son fils, chez lui, sous les yeux de son petit-fils (document de l’auteur).
    Source : "Inventaire – Les mille et une nuits de Michel Schneider" par Jean-Paul Enthoven dans Le Point

    Michel Schneider (1944-2022) appartenait, comme elle l’écrit au début, à la génération des « enfants de l’après-guerre et soixante-huitards glorieux, recyclés avec aisance dans la machine du pouvoir, colosses éclatants qui saturaient les ondes médiatiques et occupaient les postes les plus convoités avec un ravissement non dissimulé. » Comme d’habitude, avant de mourir, c’est sur elle qu’il comptait, jugeant sa fille plus « solide » que les autres. Ses cendres avaient été dispersées comme il le souhaitait dans la forêt à proximité de leur maison de campagne.

    Vanessa Schneider entreprend le portrait de son père à la fois « pur produit de son époque » et « petit dernier d’une famille particulièrement déglinguée ». Sa grand-mère Marthe, « issue de la haute bourgeoisie roumaine exilée à Paris au début du XXe siècle », avait épousé à quinze ans l’héritier d’une famille de brasseurs strasbourgeois, Laurent Schneider, un mariage arrangé. Marthe ignorait que son mari préférait les hommes. « Il avait ses amants, elle avait les siens. » Après leurs deux fils, elle avait eu cinq autres enfants de différents « géniteurs » que son mari avait reconnus comme les siens. Toute leur fortune avait été balayée par la guerre. Avec son frère Georges, Michel fuyait la maison à bicyclette pour s’éloigner des drames et des disputes. « Cette famille du chaos, papa, je l’avais décrite dans mon deuxième roman, Tâche de ne pas devenir folle. »

    Mais il y avait la musique (le piano de Schneider et le violon de Marthe) et les livres : « il y aurait toujours ça, la littérature, les mots et les notes pour sortir de la fange et se tracer un chemin. » Tâchant d’assembler « les pièces d’un immense puzzle », sa fille reconstitue la vie de son père comme elle peut, sa personnalité surtout. Sa phrase préférée était : « Je fais ce que je veux. » « Il ne supportait aucune contrainte, aucune contradiction, aucune injonction » et réagissait violemment aux questions de sa femme ou de ses enfants sur son emploi du temps.

    Quand elle était enfant, Vanessa oscillait entre fierté et malaise quand ses camarades de classe découvraient les portraits de Mao et de Marx aux murs de leur appartement, puis les tentures indiennes et les coussins afghans : son père était maoïste et jouait son rôle de révolutionnaire, apprenait le chinois, lui qui dirigeait « la prévision du ministère des Finances ». A la mort de Mao, elle l’avait vu pleurer pour la première fois.

    Elle relit les livres de son père – romans, récit, critique musicale ou littéraire, essais biographiques – pour trouver des pistes, des clés. Elle se souvient de « l’exaltation pétillante » chez eux pour célébrer l’élection de Mitterrand en 1981. Une année décisive : son père est introduit à la prestigieuse Cour des comptes. La même année, il publie son premier livre de psychanalyse. Fini les cafétérias, ils fêtent son ascension à la Closerie des Lilas. A l’approche de la quarantaine, en plus de son poste de haut fonctionnaire, il s’est installé à mi-temps comme psychanalyste, collabore à des revues, donne quelques cours.

    Ils quittent leur barre HLM, fréquentent d’autres magasins. « La révolution s’est arrêtée aux portes du foyer. Mon père rapporte l’argent, ma mère s’occupe des enfants, des courses et des repas. » Le dimanche soir, il donne à sa femme l’argent pour les dépenses de la semaine, en liquide. Quand elle dit vouloir travailler, il s’y oppose. « J’aime être craint », une autre de ses phrases. « Tes fâcheries rythmaient ta vie sociale et la nôtre. » Parfois il était drôle, blagueur, parfois il faisait n’importe quoi pour attirer l’attention sur lui.

    Les siens s’émancipent pourtant : sa femme s’inscrit à un cours d’anthropologie à l’université, sa fille récolte des bonnes notes pour qu’il lui « fiche la paix ». Une fois le bac passé, il l’oriente vers le concours de Sciences Po, alors qu’elle veut être journaliste. Il déteste les femmes écrivains, les femmes de pouvoir. Marilyn Monroe est la seule sur qui il écrit (deux livres), il admire son intelligence et son goût pour la littérature et les idées, la psychanalyse. Quand sa fille publie un premier roman, La Mère de ma mère (2008), il ne supporte pas qu’elle fasse comme lui, se met en colère, critique sa manière d’écrire.

    Le titre La peau dure vient d’une expression que son père répétait souvent : « J’ai la peau dure ». Il avait mis du temps à admettre sa maladie, à en parler. Deux ans après la mort de son père – « L’homme aux livres » (Le Point) , pour terminer son récit – « Un portrait aimant et lucide » (Le Monde) –, Vanessa Schneider dresse une liste de son héritage paternel, du « goût des mots » à « la peau dure. »

  • Enseigner

    akira mizubayashi,une langue venue d'ailleurs,récit,autobiographie,apprentissage,japon,france,montpellier,paris,tokyo,culture,extrait« Je commençai donc à enseigner le français. Gagner ma vie en enseignant le français, l’objet d’une passion indestructible, c’était le bonheur. Dans un pays comme le Japon où, dans le contexte de l’hégémonie excessive de l’anglais, le français, comme d’ailleurs d’autres langues, n’a pas véritablement le statut de « langue vivante » dans les collèges et les lycées, le cours de français en université, dans toute sa gamme allant de la grammaire élémentaire à l’analyse de textes littéraires, était pour moi – et il l’est toujours – moins l’occasion solennelle de donner des connaissances que le moment de rencontre avec des jeunes gens où je mettais tous les moyens en œuvre pour transmettre mon amour du français, ma passion inépuisable pour cette langue, pour la littérature bâtie sur elle ou en elle, et enfin pour tout l’univers social et humain qui n’est tel que par la médiation de la langue qui m’habite mais que je contemple, en même temps, de l’extérieur. Mon rôle consiste en effet, non pas à instruire les étudiants en les dotant de connaissances fatalement fragmentaires, mais plutôt à susciter et provoquer chez eux le désir de sortir d’eux-mêmes pour aller à la rencontre de l’espace de ces connaissances mêmes. »

    Akira Mizubayashi, Une langue venue d’ailleurs

  • Habiter le français

    Dans Une langue venue d’ailleurs (2011), texte antérieur à la trilogie d’Ame brisée, Akira Mizubayashi retrace le parcours qui l’a mené à « habiter » la langue française, langue apprise, étudiée, et surtout passionnément aimée. Né en 1951 « dans une petite ville de province du nord du Japon », il navigue depuis ses dix-neuf ans entre le japonais, la langue de ses parents, la sienne, et le français, également la sienne parce qu’il a décidé de se l’approprier et de s’y installer, par choix.

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    Avant le début des cours à l’université des langues et des civilisations étrangères de Tokyo, le premier juin 1970 (au lieu du premier avril à cause des événements de 1968-1969 qui l’avaient saccagée), il a profité des deux mois de « liberté totale » pour suivre à la Radio nationale japonaise un cours de français, et le « récital à deux voix » des invités français, Nicolas Bataille et Renée Lagache, l’a enchanté.

    L’insatisfaction qu’il ressentait devant « le vide des mots » autour de lui dans la société japonaise – des formules toutes faites, « des mots privés de tremblement de vie et de respiration profonde » – faisait de lui un solitaire. (Petit éloge de l’errance décrit ce conformisme social qui l’étouffait et lui a fait chercher du sens ailleurs.) Un texte du philosophe Arimasa Mori, découvert à la fin du lycée lors d’un examen blanc, sur l’expression authentique, nourrie d’une expérience profonde, lui ouvre la voie : ce philosophe « prit le risque de refaire sa vie, de renaître à une langue qui n’était pas la sienne et à la culture qui en est indissociable ».

    La famille était son refuge. Son père à qui il confie son désir d’enregistrer les leçons de français à la radio lui achète un magnétophone (qui coûtait environ le quart de son salaire). Jusqu’à son départ pour la France, Akira Mizubayashi a enregistré ces leçons sur bandes, les passait et repassait, « paroles d’abord entendues, puis reproduites à l’identique dans et par [sa] propre bouche ». Son père, professeur de physique dans un lycée, était très attentif aux études de ses deux fils : l’aîné fut initié à la musique occidentale, au piano puis au violon ; le cadet choisira « cette autre musique qu’est la langue française », un chemin de vie si imprégné par l’influence de son père qu’il écrit : « Le français est ma langue paternelle. »

    A rebours des « maux de langue » ressentis au lycée, Akira Mizubayashi, imprégné chez lui d’écoute musicale, s’émerveille de certains opéras de Mozart, Les Noces de Figaro en particulier. Il tombe amoureux du personnage de Suzanne. Ainsi naît sa curiosité pour le XVIIIe siècle et, sous l’influence d’Arimasa Mori, pour Jean-Jacques Rousseau.

    En troisième année d’université, encouragé par son père à se présenter à un concours, l’étudiant obtient une bourse d’études en France, pour deux ans, à Montpellier. L’immersion l’enchante : il découvre le français parlé, les tournures familières, la conversation facile avec les autres, sans les codes distants des Japonais vis-à-vis de personnes étrangères à leur famille.

    Quand vient le temps des vacances, il décide de ne pas bouger, heureux d’approfondir sa connaissance des lieux, de consacrer du temps à son mémoire sur Rousseau. Il s’inscrit à un cours d’été pour étudiants étrangers : un cours de grammaire « d’une intensité pédagogique assez rare » lui servira plus tard dans son propre enseignement. Heureux de l’intérêt d’Akira, ce professeur lui offrira à la fin une vieille édition du Bon Usage de Grevisse, qu’il conserve sur son bureau.

    Il fait aussi la connaissance d’une jeune fille « au foulard rose », Michèle, une angliciste qui réside à la cité universitaire – « le début d’une longue histoire ». Il lit les livres marquants de la critique littéraire (Barthes, Poulet, Richard, Genette, Starobinski). Certaines pages de Jean-Pierre Richard dans Littérature et sensation le touchent beaucoup, à propos des « effets d’ordre musical » dans le plaisir du texte, qui lui rappellent sa jeunesse : « Ma langue paternelle est ainsi devenue un vrai instrument de musique comme le violon l’était pour mon frère. »

    Akira Mizubayashi raconte avec simplicité et enthousiasme toute sa formation en France, sa vie entre Paris et Tokyo après Montpellier. Marié avec Michèle, professeur à Tokyo, il compare leurs expériences linguistiques, parle du choix de parler à leur fille Julia-Madoka chacun sa langue d’origine et même de la compréhension étonnante de leur chienne Mélodie dans les deux langues. Une langue venue d’ailleurs est un récit d’apprentissage formidable et l’autobiographie d’un honnête homme qui ne sent ni japonais ni français, une « étrangéité » qu’il revendique.

  • Variation

    Soseki A travers la vitre 2001.jpg« Puisque je vis parmi les humains en ce bas monde, je ne puis me résoudre à un total isolement. Je suis bien obligé, pour une raison ou pour une autre, d’avoir affaire à autrui. […]
    Je ne veux pas faire confiance à quelqu’un de mauvais. Mais je ne veux pas non plus blesser quelqu’un de bon. Or, les gens qui apparaissent devant moi ne sont pas tous des méchants et ne sont pas davantage tous des bons. Il faut donc que mon attitude varie en fonction de ceux à qui j’ai affaire.
    Cette variation est nécessaire pour tout le monde et du reste tout le monde la pratique. Mais marche-t-on vraiment sans risque sur une ligne singulière et délicate, où aucune erreur n’est permise, en accord parfait avec l’autre ? C’est là que se troublent mes grandes interrogations. »

    Sôseki, A travers la vitre