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éducation - Page 3

  • A moi

    Dillard poche.jpg« A la fin du printemps, je vis enfin une amibe. […] Avant même d’observer, je me ruai au rez-de-chaussée. Mes parents étaient encore à table et buvaient leur café. Eux aussi pouvaient, s’ils voulaient, voir la célèbre amibe. Je leur dis avec enthousiasme que tout était prêt, qu’ils devaient se dépêcher avant que la goutte ne sèche. C’était la chance de leur vie.

    Mon père, renversé dans sa chaise, avait étendu ses longues jambes. Ma mère, en pantalon bleu, les jambes croisées, fumait une Chesterfield. Mes sœurs avaient disparu. C’était une soirée chaude ; les fenêtres de la salle à manger s’ouvraient sur les rhododendrons en fleur.

    Dillard couverture originale.jpgMa mère me regarda chaleureusement. Elle me fit comprendre qu’elle était ravie que j’aie trouvé ce que je cherchais, mais qu’elle et mon père buvaient leur café et qu’ils ne descendraient pas au sous-sol.

    Elle ne me dit pas, mais je le compris sur-le-champ, qu’ils avaient leurs buts (le café ?) et que j’avais les miens. Elle ne me dit pas, mais j’en pris conscience à ce moment-là, que l’on entreprend ce que l’on entreprend par passion personnelle.

    Elle venait, en gros, de me remettre ma vie entre les mains. Les années qui suivirent, mes parents me complimentèrent pour mes dessins, mes poèmes ; ils me fournirent des livres, du matériel de dessin, des équipements de sport, ils m’écoutèrent raconter mes ennuis et mes enthousiasmes, ils surveillèrent mon emploi du temps, discutèrent avec moi, s’informèrent, mais jamais ils ne voulurent participer à mon activité de détective, parler de mes lectures, poser des questions sur mon travail en classe, mes devoirs ou mes examens, venir voir les salamandres que j’attrapais, m’écouter jouer du piano, assister à mes parties de hockey sur gazon, ni s’intéresser avec moi à ma collection d’insectes, ni à celle de timbres, de minéraux ou de poèmes. C’était à moi de remplir mes journées et mes nuits. »

    Annie Dillard, Une enfance américaine

  • L'enfance d'Annie D.

    Comment grandit-on ? Dans Une enfance américaine (1987, traduit de l’anglais par Marie-Claude Chenour et Claude Grimal), Annie Dillard revient sur son enfance à Pittsburgh (Pennsylvanie), où elle est née en 1945. Après avoir lu son roman L’amour des Maytree, sa vie dans l’écriture (En vivant, en écrivant), son fameux Pèlerinage à Tinker Creek, j’étais curieuse de découvrir ses débuts dans la vie. Elle y dévoile une enfance privilégiée, des racines géographiques, et surtout l’éducation que lui ont donnée ses parents.

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    Trois grands cours d’eau arrosent sa ville natale : l’Allegheny venant du nord, la Monongahela, du sud, se mêlent à l’Ohio pour continuer vers l’ouest. « En 1955, j’avais dix ans, les lectures de mon père lui montèrent à la tête. » Après des années à lire et relire La Vie sur le Mississipi, « il partit de Pittsburgh et descendit le fleuve ». Il adorait le jazz Dixieland. Délaissant sa vie d’entrepreneur, sa femme et ses trois filles (dix ans, sept ans, six mois), il comptait gagner La Nouvelle-Orléans sur son sept-mètres. Mais après une halte dans sa famille à Louisville, Kentucky, après six semaines, « il vendit le bateau et prit l’avion pour rentrer chez lui. »

    « Je commençais juste à m’éveiller, tout juste. Les choses changeaient autour de moi. Le nouveau bébé, Molly, qui était très amusant, venait d’être installé dans une ancienne chambre d’amis. Le monde extérieur dans son immensité apparut soudain et se remplit de choses qui apparemment avaient toujours été là : la minéralogie, le travail de détective, l’entomologie, les étangs et les cours d’eau, l’aviation, la société. » Le réveil des enfants de dix ans. « La conscience fond sur l’enfant comme une hirondelle de mer touche le sol l’ombre de ses pattes tendues ; très précisément, doigt après doigt. » C’est un des fils rouges d’Annie Dillard de repérer ces prises de conscience qui ont changé à jamais sa vision du monde.

    Une première partie évoque le Pittsburgh de ses cinq ans, en 1950, quand « chaque femme restait seule dans sa maison, comme une pièce de monnaie dans un coffre-fort », avec leurs enfants. Sa mère s’occupait de tout, leur tenait compagnie au jardin à regarder les formes des nuages et trouver à quoi ils ressemblaient. A cette époque, Annie Dillard n’aimait pas aller au lit, « car alors une chose pénétrait dans ma chambre » – impossible de respirer normalement. Une nuit, elle comprend de quoi il s’agit : une voiture passait « et dans le pare-brise reflétait la lumière du réverbère ». La raison pouvait l’emporter sur l’imagination.

    De cette année-là, elle garde aussi la vision, après une grande tempête de neige, d’une fillette du quartier patinant sur la rue, un spectacle « beau et étrange » : « Elle virevoltait sur ses patins dans le cône de lumière jaune (du réverbère) – éclairée et silencieuse. » Révélation de la beauté et du mystère à l’extérieur, tandis qu’à l’intérieur sa famille, à la fenêtre, ressentait la paix et le confort. Une des « quelques scènes flottantes de la petite enfance », avant le temps de la compréhension et de la cohérence.

    La mère d’Annie Dillard, anticonformiste, avait « du goût pour les choses modernes » : table basse à la Jean Arp, mobile en fer noir dans le style de Calder, reproduction de Gauguin au mur et sur un guéridon, premier objet d’art acheté, « une sculpture Yoruba en bois, une femme abstraite à longue tête et seins pointus ». Elle aimait aussi les mots, les expressions et s’amusait à utiliser des « écossaissismes » glanés dans les vieilles familles de Pittsburgh, presque toutes « irlando-écossaises ». « Son langage était un mélange extraordinaire et imprévisible de vieilles blagues, de cris du cœur, de jeux de mots anciens et récents, de confessions théâtrales, de reparties spirituelles, de petits « écossaissismes », de refrains de chansons de Frank Sinatra, de régionalismes désuets et d’exhortations morales. »

    Très tôt, Annie Dillard a le goût de la marche : « Ma mère m’avait laissée libre de me promener dans les rues dès que j’avais su par cœur notre numéro de téléphone. » Elle apprend à connaître les rues de son quartier, les parcourt aussi à bicyclette, jusqu’à Frick Park, près de deux cents hectares de bois « au cœur du Pittsburgh résidentiel » que traverse un seul sentier. Son père lui interdit d’y aller, à cause des clochards, mais elle s’y promène souvent. « Avant de vouloir lire, je voulais marcher. Le texte que je lisais, c’était la ville ; le livre que j’imaginais, c’était une carte. »

    Ses parents adorent les histoires drôles, les blagues ; son père note sur un petit carnet noir celles qu’il veut retenir. « Se souvenir d’une plaisanterie était une obligation morale. » Il faut aussi savoir bien les raconter, un art à maîtriser si l’on veut faire rire. « Notre mère préférait le genre staccato, grand style. Si notre père savait baratiner, elle savait condenser. Un type va voir le psychiatre. « Vous êtes fou. – J’aimerais une autre opinion. – Vous êtes moche. »

    Longtemps, avec sa sœur Amy, Annie Dillard dînait le vendredi soir chez les parents de son père, servis par Henry en veste blanche d’uniforme. Enfant unique élevée dans un certain luxe, Oma « avait quelque chose de victorien ». En robe de coton et sandales plates lorsqu’elle résidait dans leur maison au bord du lac Erié, en ville « elle s’habillait », arborait ses bijoux, portait du violet et du vert, « impressionnante ». « Si Oma avait de l’argent à ne savoir qu’en faire, nous étions persuadées, nous, d’avoir bon goût. Oma possédait une sculpture en verre soufflé bleu et vert représentant deux cygnes enlacés, pleine de bulles ; nous avions un mobile de Calder en métal noir. Oma avait un domestique et une dame de compagnie. Nous avions « quelqu’un pour nous aider ». Notre « aide » buvait dans les mêmes verres que nous. »

    La deuxième partie fait place à l’histoire de Pittsburgh et à sa richesse industrielle – « Nous les enfants, nous jouions autour des énormes demeures de pierre pâle des nababs, calmes comme des tombes, légèrement en retrait dans leurs parcs ombragés. » Un manuel de dessin donne à la fillette des clés pour dessiner d’après nature : « Apprendre à dessiner, c’est en fait apprendre à voir. » Elle dessine son gant de base-ball pendant des jours et des jours. Puis à la bibliothèque, elle trouve Le Guide des étangs et des cours d’eau, plein de conseils pratiques, et l’amour de la lecture.

    Ecole, uniforme, garçons, cours de danse obligatoires. « Nous étions tous là, garçons et filles, plongés par la conspiration de nos aînés dans une vérité sociale stupéfiante : nous devions faire connaissance. C’était ça le cours de danse. » Annie Dillard découvre leurs différences, les garçons accumulant des informations sur un monde extérieur à l’école, contrairement aux filles. « Quelque chose les attendait, eux les garçons, nous en avions tous le sentiment sans savoir de quoi il s’agissait. » A elle, il faudra plus de temps pour se projeter dans l’avenir : « Juste un jour, je voulais trouver une tâche qui exigerait toute la joie que je sentais en moi. »

    Une collection de minéraux va décupler son goût de l’observation, puis une collection d’insectes, et aussi le microscope. « Tout m’attirait ; le monde visible m’expédiait, pleine de curiosité, vers les livres ; et les livres me renvoyaient, prise de vertige, vers le monde. » Ignorante du malheur, de la souffrance, des privations, elle pense alors pouvoir résoudre tous les problèmes qu’elle rencontrerait. « Tout était simple : il suffisait de trouver une tâche à accomplir, d’étudier le sujet à fond et de se lancer. »

    Quand on lui donne à lire des livres sur la seconde guerre mondiale, elle en est bouleversée, profondément. C’est au musée d’histoire naturelle qu’elle se sent le plus à l’aise. Au musée des beaux-arts, elle voit en 1961, à seize ans, la sculpture qui a gagné le prix de l’Exposition internationale : l’Homme qui marche, de Giacometti – « ce personnage idéal dont la forme correspondait à la vie intérieure et dont le nom sonnait très indien ».

    La troisième partie d’Une enfance américaine montre son intérêt grandissant pour les sciences et les arts, mais c’est le temps de la métamorphose : à ses yeux, plus rien ne va, ni en Amérique, ni dans sa famille, ni en elle-même. Elle se retrouve devant le juge pour enfants, se fait renvoyer de l’école. Annie Dillard qui aime tant sentir la vie lui chatouiller le visage « comme un gros pinceau » va bientôt vivre sa propre existence, hors du cocon familial.

  • Kaboul des femmes

    Les Cerfs-volants de Kaboul (2003), Khaled Hosseini les a dédiés à ses deux enfants, Harris et Farak, « le noor » (la lumière) de ses yeux, et aux enfants afghans. Mille soleils splendides (2007, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Bourgeois) porte quasi la même dédicace, mais cette fois « aux femmes afghanes ». Mariam et Laila en sont les deux héroïnes et incarnent la situation terrible des femmes en Afghanistan au XXe siècle – le récit va de 1973 à 2003 – et encore aujourd’hui.

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    La prison, un espace de liberté pour les Afghanes ? (Le Figaro Madame) Photo © Sonia Naudy

    Mariam a cinq ans lorsque sa mère Nana, pour la première fois, la traite de « harami » (bâtarde) sous le coup de la colère. Plus tard, elle comprendra que cela désigne « quelqu’un de non désiré, qui n’aurait jamais droit comme les autres à une famille, une maison, et à l’amour et à l’approbation des gens. » Pourtant son père Jalil, qui lui rend visite une heure ou deux chaque jeudi, l’appelle « petite fleur » et lui raconte de belles histoires de leur ville, Herat, où elle est née en 1959 – elle l’adore. Il a trois femmes et neuf enfants légitimes, « tous de parfaits étrangers » pour Mariam.

    Sa mère et elle vivent à l’écart dans une minuscule maison en torchis avec une seule fenêtre, où pas grand monde ne leur rend visite – Nana déteste les visiteurs en général . Le mollah Faizullah qui vient enseigner le Coran à Mariam une ou deux fois par semaine, heureusement, lui montre de l’affection. Mariam lui confie qu’elle voudrait aller à l’école, mais Nana refuse : « Il n’y a qu’une chose à savoir : tahamul. Endure. »

    Jalil possède un cinéma et pour ses quinze ans, Mariam désire qu’il l’emmène voir Pinocchio. Son père se montre réticent, plus encore quand elle exprime le souhait de rencontrer ses frères et sœurs, mais promet de venir la chercher le lendemain. Il ne vient pas. Mariam décide, pour la première fois, de descendre de la montagne en direction d’Herat. En ville, elle cherche la maison paternelle, où on refuse de la laisser entrer. Le chauffeur de son père, la trouvant encore devant la porte le lendemain matin, la ramène chez elle et n’a pas le temps de lui cacher l’horreur qui les attend : Nana s’est pendue à un arbre.

    Alors il faut bien que son père l’accueille, mais ce sera de courte durée. On la marie à un cordonnier de Kaboul, Rachid, veuf depuis dix ans et dont le fils s’est noyé. Mariam comprend qu’on veut l’éloigner, proteste, puis s’incline quand son père organise le mariage. Elle le vénérait, désormais elle ne veut plus le voir.

    Rachid exige que Mariam porte une burqa si elle veut sortir de la maison. En ville, elle croise des femmes qui n’en portent pas et se maquillent, prend conscience de « son physique quelconque, de son manque d’ambitions et de son ignorance ». Quand Rachid exige son dû conjugal, c’est sans égards pour elle, jusqu’à ce qu’elle soit enceinte, ce qui le rend fou de joie à l’idée d’avoir un garçon. Mais une première fausse couche change tout : Rachid, désormais, sera de mauvaise humeur, méprisant, irascible et brutal.

    En 1978, l’assassinat de Mir Akbar Khyber est suivi d’un coup d’Etat : Kaboul « appartenait au peuple désormais ». Cette nuit-là naît une petite fille, Laila, un peu plus bas dans la rue de Rachid et Mariam, âgée alors de dix-neuf ans. Laila, elle, aura la chance d’aller à l’école, encouragée par son père, de nouer une amitié pour la vie avec Tariq, un garçon de onze ans qui a perdu la moitié d’une jambe. Elle aime apprendre toutes sortes de choses en classe avec son professeur, une prosoviétique au chignon sévère qui refuse de se couvrir la tête et l’interdit à ses élèves, soutenant l’égalité entre femmes et hommes.

    Le père de Laila enseignait à l’université, mais les communistes l’ont renvoyé. Quand elle apprend la mort de ses deux fils à la guerre, la mère de Laila ne s’en remet pas. Tout le temps couchée, elle ne parle que pour chanter leurs louanges et se lamenter. Laila n’existe pas pour elle. Heureusement son père s’occupe d’elle, l’emmène avec Tariq voir les deux bouddhas de Bamiyan, fier du « fabuleux héritage culturel » de leur pays. Vu la situation politique, il envisage d’emmener sa famille vivre au Pakistan et puis, peut-être, aux Etats-Unis, où il ouvrirait un restaurant afghan, par exemple. Mais son épouse veut rester au pays pour lequel ses fils ont donné leur vie. Laila rêve de rejoindre un jour Tariq, parti avec son père au Pakistan.

    Mille soleils splendides raconte l’histoire de ces deux femmes dont les destinées vont se lier, pour le meilleur et pour le pire, à la suite d’un bombardement sur Kaboul où les différentes factions qui se disputent le pouvoir se livrent une guerre incessante. A travers les épreuves qu’elles traversent, dans une société où les femmes perdent leurs droits et leurs libertés, et dans leur vie privée aussi, Khaled Hosseini montre sans fioritures l’évolution de son pays natal livré à la barbarie.

    Né en Afghanistan en 1965, fils d’un diplomate afghan et d’une prof de farsi réfugiés aux Etats-Unis en 1980, romancier et médecin, Hosseini a travaillé en 2006 pour le Haut-commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés ; il consacre une postface à la situation dramatique des réfugiés afghans – encore des millions – et de toutes les autres personnes déplacées à travers le monde.

    « Nul ne pourrait compter les lunes qui luisent sur ses toits / Ni les mille soleils splendides qui se cachent derrière ses murs. » Le titre tiré de ces vers de Saib-e-Tabrizi (poète persan du XVIIe siècle) que le père de Laila aimait, renvoie aussi à l’indomptable énergie de ces femmes humiliées, enfermées, brutalisées. Vivre, survivre est leur combat, pour échapper un jour à l’enfer, c’est leur espoir.

  • Don du verbe

    Lanoye couverture.jpg« Ma Pit Germaine possède le don du verbe, enrichi par la puissance d’une mémoire infaillible. Elle n’arrête pas de parler une seule seconde. Calme, imperturbable et dans les moindres détails, elle relate sa journée : qui elle a vu, à quelle autre personne ça lui a fait penser et ce qui est arrivé jadis à cette dernière, récit qu’elle tient d’une troisième qui était mariée à un quatrième, mais ces deux-là sont maintenant en bagarre à cause d’une cinquième personne, qui est justement le fils ou la fille d’une sixième, à qui, tiens, elle a parlé la semaine dernière quand elle était en route pour… Etcetera. Un flot irrépressible de récits, dont chacun a un centre bigarré et pittoresque, un début peu clair caché dans un récit précédent et une fin tout aussi indécise faisant déjà entièrement partie du récit suivant.
    Elle est l’inventrice de ce que j’appelle le racontage automatique. »

    Tom Lanoye, Les boîtes en carton

  • Les boîtes de Lanoye

    « Petit branleur du Plat pays », titrait Le Monde des livres à propos du roman de Tom LanoyeLes boîtes en carton (Kartonnen dozen, 1991), traduit en français par Alain van Crutgen en 2013, bien après La langue de ma mère qui l’a fait connaître aux francophones. Titre ironique et approprié pour ce récit d’inspiration autobiographique centré sur les émois d’un adolescent homosexuel. L’auteur, né en 1958, publiait de la poésie depuis 1980, mais selon la quatrième de couverture, c’est ce roman « qui fit connaître Tom Lanoye en Flandre ».

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    « Ceci est la révélation d’un amour banal et de son pouvoir dévorant » – l’amour de Z. au début des années septante. Le narrateur l’a rencontré lors d’un voyage bon marché organisé par les Mutualités Chrétiennes quand il avait dix ans. A la réunion de présentation de ce séjour en Ardenne, chaque enfant a reçu « deux feuilles de carton brun ultrasolide » à plier pour en faire une valise – modèle obligatoire pour tous, par souci d’égalité. C’est la première des boîtes en carton du roman où Lanoye raconte trois voyages, avec les « affections psychosomatiques » et les « images » qui y sont liées.

    Le garçon s’y amuse tellement qu’il n’écrit pas comme promis aux « quatre femmes qui (l)’avaient élevé et fait entrer dans ce monde » : sa sœur, cinq ans de plus que lui, pour qui il est une « poupée vivante » et un allié contre trois frères « trop vieux pour jouer avec elle » ; Wiske, « amie de la maison », qui passe presque tout son temps chez eux et l’emmène au cinéma ; sa mère, qui a hésité à se faire opérer après le quatrième enfant, d’où son statut de « tardillon », et a pour principes « le sens du devoir, l’ardeur au travail, la nourriture saine et des sous-vêtements propres chaque jour » ; enfin Pit Germaine, sœur aînée de sa mère et marraine du frère aîné, « l’inventrice » du « racontage automatique » ou « la chroniqueuse magnifique ».

    Ces quelques lignes peinent à rendre la faconde de Tom Lanoye pour faire vivre son petit monde sous nos yeux, camper une ambiance de famille, avant de revenir à ce camp de vacances à l’époque où Z. lui semblait un « alter ego », petit, cheveux noirs, souple et sportif, quasi son frère jumeau. La première chose qu’il a vue, le soir au dortoir, c’était son pyjama rouge foncé bordé de bleu en tissu synthétique souple et luisant – rien à voir avec le sien, « à l’ancienne mode », du solide coton rayé, feutré et délavé. Il lui faudrait le même.

    Durant ce séjour à A***, Z. avait épaté tout le monde en exécutant un double salto dans une prairie, appris au club de gymn. Le passage des infirmières à la douche pour savonner le dos des gamins et leur passer le gant de toilette entre les jambes avait été un autre moment inoubliable, et aussi ce garçon qui avait écarté l’élastique de son maillot sous une petite chute d’eau en montrant « ses coucougnettes et son index de massepain comme sur un petit plat. »

    A douze ans, l’étape suivante, c’est la découverte, grâce au « Petit Livre rouge Des Ecoliers » chipé à sa sœur, de la pratique du plaisir solitaire, et l’arrivée de Z. dans son collège, un ancien petit séminaire, qui recrute ses élèves dans la bourgeoisie aisée – les écoles de l’Etat, « c’était connu, étaient de véritables bordels. » Z. et lui se retrouvent dans la même classe.

    La description de « La Boîte » et de la métamorphose du réseau d’enseignement catholique en Flandre au début des années septante pour contrer l’attrait du réseau officiel, « sans dieu mais plus moderne », est un formidable résumé d’une époque, d’un système d’éducation, avec le passage des professeurs prêtres aux laïcs, l’arrivée de profs femmes, ceux qui fument la cigarette en classe, et les idéalistes à col roulé qui jouent les « animateurs ».

    « Et te rappelles-tu, lecteur, dans l’odeur de poudre de cette pitoyable révolution ratée, te rappelles-tu ce garçon-là, qui était toujours assis au premier rang dans la classe ? » Ce « petit emmerdeur », « infatigable fayot », « petit trouduc », « demi-portion » à lunettes et grande gueule, c’est lui, bien entendu, adepte de « l’hypocrisie subversive ».

    Nouvelle image de Z., au cours de gymn., pendu à l’envers sur un espalier : sa chemisette se rabat sur son visage et, « coup de poing en pleine figure » pour le narrateur, son ventre n’est pas « mou et vulnérable » comme celui des autres, les muscles sont tendus, « tout ondule comme une vague lente au rythme de sa respiration ». Emoi, fantasmes, dont l’onde de choc se mêle désormais à son « rituel quotidien d’amusement solitaire ». Tom Lanoye parle de la masturbation avec autant d'inventivité verbale que physique dans l’exploration des « frontières de l’orgasme ».

    Viennent ensuite le voyage en Suisse, à quatorze ans, encore grâce aux Mutualités Chrétiennes, puis les professeurs marquants surnommés le Boche, le Jap, et en dernière année Mussolini, leur prof de néerlandais, « le monument de l’école » – hommage et reconnaissance d’un écrivain à celui qui l’a encouragé. Et Z. ? vous demandez-vous peut-être. Eh bien, le voilà, et « la maladie la plus douce qui existe en ce bas-monde » vous sera contée, ainsi qu’un troisième voyage décisif.

    Ce livre sera donc la quatrième boîte : « Car qu’est-ce que la couverture d’un livre ? L’arrière est le fond, le devant est le couvercle d’une boîte en carton dans laquelle on découvre, côte à côte, tous les trésors et toutes les pommes pourries de l’existence. »

    A la sortie en français des Boîtes en carton, vingt-deux ans après sa publication, Lanoye confiait dans un entretien : « J’avais 32 ans, et j’avais un ton léger et jeune. Et puis c’était l’âge de mon frère quand il est mort, et c’était important pour moi. Maintenant j’ai 54 ans, et ce serait dommage d’écrire un livre dans le même style ; mais c’est une double rencontre avec un personnage qui est moi-même, et celui d’un jeune écrivain qui connaît son premier grand succès. » Tom Lanoye ou le raconteur magnifique.