Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Société - Page 18

  • Déconnexion

    yves marry,florent souillot,la guerre de l'attention,essai,littérature française,écrans,smartphones,captologie,protection des enfants,éducation,lève les yeux,société,culture,attention,déconnexion« Les bienfaits de la déconnexion commencent à être reconnus. A l’échelle individuelle, sanctuariser des espaces et des temps sans écrans, qu’il s’agisse d’Internet, de la télévision ou du téléphone, s’impose peu à peu comme un besoin impérieux dans une société moderne en proie au burn out. Les entreprises reconnaissent progressivement à leurs employés le « droit à la déconnexion », les vacanciers sont de plus en plus nombreux à opter pour des séjours de « digital detox », et rien de mieux, en matière de prévention auprès des enfants, que des expériences telles que le « Défi dix jours sans écrans ». Ces moments où l’on préserve son esprit des parasitages numériques peuvent susciter l’envie de recommencer. Ils offrent un avant-goût de la joie libératrice de la déconnexion. Cette motivation est la meilleure arme contre l’addiction, en complément de la crainte de ses effets. Toute personne qui a passé un week-end sans smartphone loin de la ville, après une phase de panique liée à la « peur de manquer », a pu éprouver cette sensation de libération. L’esprit, tout à coup, n’est plus assujetti aux impératifs professionnels et sociaux, il est livré à lui-même. Il peut flâner, errer, créer, rêver, et, par moments, renouer avec l’instant présent – avec l’ami attablé à ses côtés, avec ce chat de passage, avec l’arbre qui nous fait face… »

    Yves Marry et Florent Souillot, La guerre de l’attention

    Photo Nelly Kim Chi pour 20 minutes.fr

  • Notre attention captée

    « Nous avons déplacé les bornes, maîtrisé le ciel et la terre.
    Notre raison a fait le vide.
    Enfin seuls, nous achevons notre empire sur un désert.
    Délibérément, le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence :
    la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs. »
    Camus, L’Eté (1954)

    yves marry,florent souillot,la guerre de l'attention,essai,littérature française,écrans,smartphones,captologie,protection des enfants,éducation,lève les yeux,société,culture,attention

    Yves Marry et Florent Souillot citent cet extrait au début de La guerre de l’attention. Comment ne pas la perdre, un essai paru en 2022. « C’est un dérèglement qui n’a rien de naturel, une vague de la force et de la hauteur d’un tsunami, que personne n’a vue venir. Une marée de silicium et de coltan qui a tout recouvert. Cette vague, ce sont les écrans. » En moyenne, chaque foyer en compte sept. Ce bond technologique a changé la société, y compris dans des pays restés longtemps à l’écart de l’occidentalisation. La multiplication des équipements a aussi allongé le temps passé devant les écrans, à communiquer et à se divertir dans le « techno-cocon ».

    L’association « Lève les Yeux ! » créée par les auteurs en juin 2018 a pour objectif une reconquête de l’attention. Ce livre, acte de résistance contre sa captation de plus en plus élaborée au profit d’intérêts privés, vise à décrire tous les aspects du problème et à proposer des solutions. Surtout auprès des jeunes, les premières victimes. C’est pourquoi l’association intervient dans les écoles primaires, par exemple à l’aide d’un jeu de société, « Planète déconnexion ».

    Les dégâts chez des enfants exposés à des contenus traumatisants et chez des jeunes devenus accros aux vidéos, aux jeux vidéo et aux séries sont connus : moins de sommeil, de concentration, plus d’irritabilité, de sédentarité et d’obésité, de myopie, sans parler de la baisse du QI et du langage. Violence virtuelle, accès à la pornographie, primes à la nudité ou aux postures sexy sur les réseaux pour récolter plus de likes. Même les bébés cherchent les stimuli audiovisuels d’un smartphone, nouveau doudou, au détriment des stimuli sociaux fondamentaux comme les regards et les sourires.

    Depuis 2020, en France, la « numérisation de l’éducation » est en marche, malgré son coût économique et écologique colossal. Non évaluée, ni remise en question, même si aucun progrès n’est décelé. Les inégalités se renforcent : les riches mettent leurs enfants dans des établissements privés qui valorisent l’accompagnement humain plutôt que dans le public de plus en plus « numérisé ».

    Plus largement, l’essai dénonce la marchandisation des émotions : « clasher », être saillant, permet d’être vu, suivi, de recevoir des offres marketing. On pousse les gens à devenir « accros » à l’attention des autres. On encourage à « noter » tous les services. L’empathie diminue, le sadisme augmente, l’insensibilité et l’isolement aussi. Les émotions prennent le dessus sur les arguments, incitent aux mobilisations éphémères plus qu’à l’action démocratique.

    La survalorisation des faits divers et des témoignages déteint sur les médias, les journaux télévisés suivent la tendance. 97% de la publicité va aux Gafam, la presse écrite en souffre. Les représentants politiques font de même : « parole courte, rapide, émotionnelle » et répétée, mise en scène… La guerre de l’attention analyse les procédés de la technologie « persuasive » et décrit ce nouveau capitalisme attentionnel basé sur l’accumulation de données transformées en revenus facturables à des annonceurs.

    La manipulation mentale est vieille comme le monde, elle connaît désormais une rapidité et des proportions inédites. Notre vision du monde basée sur la causalité se contente de plus en plus de simples corrélations, nos démocraties imparfaites risquent de se transformer en régimes autoritaires technocratiques. La suite ? Après les humains, les objets connectés… grâce à la 5G.

    Contre cette dérive « inégalitaire, antidémocratique et écologiquement insoutenable », comment réagir ? Le coût énergétique de l’expansion numérique explose. Pour éviter l’impasse, il faut d’abord consommer moins d’énergie. Pour retrouver un mode de vie « juste », il faut se déconnecter et réactiver les liens familiaux et sociaux.

    Marry & Souillot appellent en premier lieu à protéger les enfants : pas d’écran avant cinq ans (recommandation de l’OMS), maximum une heure d’écran par jour entre 6 et 12 ans, pas de smartphone avant 15 ans (comme la fille de Bill Gates). Pas d’écrans le matin, ni pendant le repas, ni avant de s’endormir. Fin du numérique imposé dans l’éducation. Les écoles doivent redevenir des « havres de déconnexion ». Pour l’apprentissage, opter pour des livres plutôt que pour des écrans.

    L’attention est un bien commun à défendre, à protéger. Tout le monde a droit à des espaces sans écrans ni publicité. La pub en ligne devrait être régulée et taxée. Droit à la déconnexion, droit à des guichets administratifs « humains », moratoire sur la 5G, l’essai ouvre plein de pistes de réflexion et de voies pour agir. Il importe de refuser cette captation généralisée de l’attention par les écrans et de donner l’exemple aux enfants de tout ce qui stimule l’attention et libère en profondeur.

  • Potentiel

    Banville Mme Osmond.jpg« Là, Isabel songea à réitérer une protestation, mais elle se tut. N’avait-elle pas reconnu elle-même combien son frêle cousin malade avait indirectement vécu, ou cherché à vivre, à travers sa vie à elle ? Il avait tacitement approuvé son rejet de Caspar Goodwood et s’était reculé, le souffle coupé par l’admiration, devant le refus qu’elle avait opposé à Lord Warburton ; qu’une jeune fille dans sa position – car, à l’époque, elle n’avait aucun espoir de fortune – éconduise un homme doté de la fortune et du rang qu’avait Warburton dans le monde dénotait sûrement un esprit que rien ne pouvait empêcher d’atteindre le pinacle de son potentiel. Mais c’était peut-être là le problème : Ralph avait attendu des merveilles de sa part. Qu’il ait eu le pouvoir de financer son intrépide ascension de la vertigineuse paroi rocheuse de ses ambitions à elle – et des siennes ! – avait dû lui apparaître comme la justification, la compensation d’avoir à rester en bas, dans la vallée ombrageuse, tandis qu’elle escaladerait ces hauteurs radieuses. Et quelle triste déception il avait dû connaître quand, au lieu de poursuivre sa progression vers le pic, elle avait perdu pied et dégringolé, la tête la première, la fameuse falaise qu’Henrietta venait d’évoquer. »

    John Banville, Mme Osmond

  • Mme Osmond, la suite

    A la fin de Portrait de femme, Henry James laisse l’avenir d’Isabel Archer devenue Mme Osmond en suspens. Quand Caspar Goodwood, qui n’a pas renoncé à elle, la cherche chez son amie Henrietta, il apprend qu’elle est partie pour Rome. John Banville, dans Mrs Osmond (2017, traduit de l’anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch en 2021), propose une suite à la destinée incertaine de l’héroïne de James.

    john banville,mme osmond,roman,littérature anglaise,irlande,james,portrait de femme,suite,isabelle archer,culture
    Richard Parkes Bonington (1802-1828), View on the Grounds of a Villa near Florence, 1826, Art Institute Chicago.

    Rappelons que contre l’avis de son mari, Gilbert Osmond, Isabel s’est rendue en Angleterre au chevet de son cher cousin Ralph Touchett, mourant. Avant qu’elle quitte l’Italie, sa belle-sœur lui avait ouvert les yeux sur les rapports cachés entre Osmond et Mme Merle, lasse de son « ignorance innocente » des dessous véritables de son mariage.

    Ouvrons Mme Osmond. Arrivée à Londres, Isabel remarque à la sortie de la gare un malheureux qui pousse des cris déchirants, mais Staines, sa servante, qui s’occupe des bagages, juge qu’on « ne peut pas aider des gens pas fichus de s’aider soi-même » et sa maîtresse la suit dans le cab qui les conduit à l’hôtel. Il ne lui sera pas facile de trouver le repos en pensant à ce « pauvre diable » et à sa propre situation.

    « Curieux : c’était elle qui était lésée, et gravement, par son mari et par une femme qu’elle avait cru être, sinon son alliée, du moins pas son ennemie non plus, et néanmoins c’était elle qui portait la honte de la chose. » Elle comprend à présent quelle part y ont joué son orgueil, sa vanité, sa suffisance même. Isabel a des choses à faire à Londres : passer à la banque pour y retirer une grosse somme d’argent en liquide, aller déjeuner chez Mlle Janeway, une amie d’Henrietta chez qui elle logera ensuite.

    Avec l’une et l’autre, il sera bien sûr question du choix à faire à présent : retourner à Rome, et puis ? Comme elle l’avait dit il y a des années en arrivant en Angleterre, une chose lui est chère entre toutes : se sentir libre. On l’a épousée pour son argent, désormais celui-ci devra lui permettre d’acheter sa liberté. Henrietta s’étonne qu’elle veuille malgré tout encore préserver quelque chose de ce mariage où, il est vrai, sa propre volonté l’a menée, malgré les avertissements.

    Avant de rentrer en Italie, elle décide de passer d’abord par Paris. Dans le train, elle a l’impression de porter en elle « le cadavre glacé de son propre cœur, de son propre moi, de sa propre vie ». En se promenant aux Tuileries, puis au Louvre, elle rencontre l’élégant Ned Rosier (l’amoureux qu’Osmond a éloigné de sa fille) : il l’invite à l’accompagner devant L’homme au gant du Titien, il veut vérifier si les couleurs du médaillon sont bien les mêmes que celle d’un objet qu’il est en train de négocier, en collectionneur avisé. Isabel apprend qu’il est quasi fiancé à la fille d’un commissaire-priseur à l’Hôtel Drouot.

    Au Château Vivier, où l’a conviée la princesse d’Attrait, Lorelei, une amie qui s’inquiète pour elle, Isabel fait la rencontre inattendue, dans un petit salon, de Mme Merle. Là, le dessein de Mme Osmond commence à prendre forme. Très maîtresse d’elle-même devant cette femme fourbe, Isabel la surprend (et nous aussi). Elle lui demande de renoncer à son projet de retourner en Amérique et de rentrer plutôt à Rome, où elle lui promet qu’elle aura une maison.

    De son côté, Osmond est à Florence. Il y appelle sa sœur, qui s’attend à payer le prix du secret dévoilé à sa femme. Pansy est avec lui. Il a décidé d’envoyer sa fille en Angleterre, chez Lord Lanchester, sous le prétexte de voir des peintures de Bonington dans sa collection. Sa sœur est chargée de lui faire épouser son fils ou un autre fils de Lord – en compensation du tort qu’elle lui a causé.

    Que va faire Isabel une fois en Italie ? Comment va-t-elle se comporter en face d’Osmond ? Qu’a-t-elle décidé pour son propre avenir ? En conduisant doucement l’héroïne vers un choix décisif, John Banville a composé son roman dans une grande fidélité à l’œuvre de James qui l’a inspiré : faire le portrait d’une femme, l’accompagner dans ses aspirations, ses souffrances, ses hésitations, voire son impulsivité et montrer peu à peu la transformation de la jeune Américaine naïve en une femme qui prend véritablement sa vie en main, consciente de ses erreurs, attachée à sa dignité, capable de dire froidement à celui qui l’a séduite : « Vous prenez plaisir à la scélératesse, et vous nommez cela « sophistication ». »

    john banville,mme osmond,roman,littérature anglaise,irlande,james,portrait de femme,suite,isabelle archer,culture

    Le style classique de ce pastiche de James a reçu des appréciations diverses. J’y ai remarqué, entre autres, un goût certain des mots rares et de belles notations de couleurs. Cette suite sera d’autant plus appréciée si l’on a lu Portrait de femme, mais Banville intègre dans Mme Osmond tous les rappels nécessaires à ceux qui ne l’auraient pas lu. Sur son blog, Ch. Wéry note « une progression très lente, mais jamais ennuyeuse ». Je le remercie d’avoir attiré mon attention sur ce roman et je partage sa conclusion : « Intérêt et empathie sont entretenus avec maestria jusqu’à la fin, au point qu’on laisse l’héroïne à regret à la dernière page. Sur une incertitude, cependant... Une suite ? »  (Marque-pages)

  • Descendre

    James Un portrait de femme Poche.jpeg« – Je m’étais fait une vision charmante de votre avenir, dit Ralph, sans répondre aux paroles de sa cousine ; je m’étais amusé à vous tisser une haute destinée où je ne prévoyais rien de ce que vous dites. Je ne vous voyais pas descendre si facilement ou si vite.
    – Descendre, dites-vous ?
    – Le mot répond au sentiment que je me fais de votre aventure. Vous me paraissiez planer très haut dans l’azur, voler dans la claire lumière, au-dessus des hommes. Tout à coup, un individu lance un bouton de rose fané, un projectile qui n’aurait jamais dû vous atteindre, et vous voilà abattue sur le sol. Cela me blesse, déclara Ralph avec audace, cela me blesse comme si je venais de tomber moi-même. »

    Henry James, Un portrait de femme