Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Passions - Page 520

  • Heureuse

    « Avant mon mariage, j’écrivais beaucoup : des nouvelles, mon journal, différents débuts de récits. Il n’en reste pratiquement rien. Voici, par exemple, un bref extrait que j’ai retrouvé, et qui exprime mon humeur d’alors : « Elle était assise sur son lit, le visage illuminé par un sourire. Elle imaginait son avenir, grand et brillant, mais elle était contente qu’il fût encore loin et qu’elle n’en sût rien, et qu’en attendant elle fût jeune, forte, heureuse, prête à accueillir ce que la vie lui offrirait dans cet avenir auquel elle croyait tant. »

    Quelle était la force de cette croyance ! Et comme tous mes rêves d’un avenir brillant se brisèrent contre les soucis quotidiens de la vie familiale. »

     

    Sofia Tolstoï, Ma vie

    tolstoï,sofia bers,ma vie,autobiographie,littérature russe,enfance,jeunesse,mariage,culture

     

     

  • Sofia avant Tolstoï

    Mille pages pour retrouver la Russie, en ce début d’hiver : un menu idéal pour la trêve des confiseurs. Grâce à Dominique, me voilà plongée dans Ma vie de Sofia Tolstoï – une lecture au long cours comme je les aime, de temps à autre. 

    tolstoï,sofia bers,ma vie,autobiographie,littérature russe,enfance,jeunesse,mariage,culture
    http://humweb.ucsc.edu/bnickell/tolstoy/tolstoy/sofia.html

    Rédigé entre 1904 et 1916 à partir de son Journal, de celui de son mari, et de diverses correspondances, ce texte restitue le cours de sa propre vie, de sa naissance à 1901 – le récit est inachevé.  Elle l’a voulu « sincère et authentique ». Lasse des idées fausses circulant à son sujet, à soixante ans, elle a entrepris son autobiographie pour rétablir sa vérité : « Toute vie est intéressante et la mienne attirera peut-être un jour l’attention de ceux qui voudront en savoir plus sur la femme qui, par la volonté de Dieu et du destin, fut la compagne du génial et complexe comte Lev Nikolaïevitch Tolstoï. » 

    La première partie raconte l’enfance et la vie de jeune fille de Sofia Bers (1844-1919), deuxième de treize enfants, dont cinq morts en bas âge. Son père, médecin de la Cour, avait trente-quatre ans quand il a épousé sa mère, qui en avait seize. Sofia est née deux ans après. Sa famille moscovite habite près du Palais des menus plaisirs au Kremlin, c’est là qu’ils passent leurs hivers. Les étés se déroulent à Pokrovskoïe, dans la datcha d’un ami de la famille. Sofia aime y cueillir des cerises, ramasser des champignons.

     

    La vie des enfants Bers est très active et entourée : gymnastique, danses, étude avec des professeurs russes (des étudiants en médecine), sans compter les gouvernantes françaises. Sofia apprend à déclamer Corneille et Racine. Mais leur mère ne veut pas élever ses enfants dans le luxe et tient à ce que ses filles aident aussi aux tâches ménagères : elles doivent coudre, réparer leur linge, broder, préparer le café, aller chercher la nourriture au cellier, ranger, se charger du ménage à tour de rôle. Et faire la lecture à leur mère, au moins trente pages chaque soir.

     

    Parmi les bons souvenirs de son enfance, il y a la lecture, une passion partagée avec sa sœur Tania : elles lisent Pouchkine, Hugo. Leur père, très généreux, réalise un jour un de leurs rêves. Il obtient l’autorisation pour Tania et elle de faire le tour du Kremlin en marchant sur la muraille, une promenade mémorable en compagnie d’un précepteur. A treize ans, Sofia visite la Laure de la Sainte Trinité-Saint-Serge, haut lieu de pèlerinage orthodoxe. Elle rédige alors ses impressions de voyage, un récit qu’elle a conservé. Lors d’une deuxième visite à la Laure, les propos d’un moine sur les avantages matériels de la vie au monastère la déçoivent et lui font perdre sa naïveté enfantine.

     

    Les Bers vont souvent au théâtre, le père haut placé y dispose d’une « baignoire gratuite ». Sofia en gardera l’amour de la musique et de l’opéra. A quatorze ans, elle joue un vaudeville chez eux. Sa soeur y chante merveilleusement, elle a une voix exceptionnelle. Tolstoï s’en inspirera pour Guerre et paix : « J’ai pris Tania, je l’ai moulue avec Sonia (Sofia) et j’ai obtenu Natacha. » Sofia est considérée comme « la plus robuste, la plus forte, la moins studieuse » dans la famille, on apprécie surtout son aide pratique dans la maison. Mais elle réussit tous les examens d’institutrice à domicile, excelle en russe et en français.

     

    Lev Nikolaïevitch (Léon Tolstoï, 1828-1910) est un ami de la famille, ses visites sont fort appréciées. « Lorsque nous, les filles, commençâmes à grandir, il régna dans notre maison une sorte d’atmosphère amoureuse. » Lisa, l’aînée, espère que Tolstoï la demandera un jour en mariage. Sofia, de son côté, aime un ami de son frère, Polivanov, ils comptent se marier après la fin de ses études. Tania correspond avec un cousin qu’elle épousera plus tard.

     

    L’affranchissement des paysans (la fin du servage), en 1861, les réjouit tous. Sofia trouve la vie de plus en plus intéressante. Mais leur père est malade, de sombre humeur, et les enfants ont pitié de leur mère alors âgée de trente-sept ans. Aussi se réjouissent-ils quand celle-ci décide d’aller rendre visite à leur grand-père, l’été suivant, avec les trois sœurs et le petit Volodia, à Ivitsy, situé « à une cinquantaine de verstes de Iasnaïa Poliana » où ils se rendent d’abord. C’est là que Sofia ressent pour la première fois l’intérêt particulier de Tolstoï à son égard. Et le domaine, « cette impression de nature vierge si nouvelle, si grandiose, si inhabituelle pour nous, filles de la ville », l’enchante. « Tout était fantastique et merveilleusement beau. »

     

    A peine sont-ils arrivés chez leur grand-père que Lev Nikolaïevitch arrive, le lendemain, sur un cheval blanc. Le soir, il s’attarde, la retient un moment et lui propose de deviner ce qu’il va écrire à la craie, en ne mettant que les initiales. Très émue, Sofia traduit immédiatement : « Votre jeunesse et votre besoin de bonheur me rappellent trop vivement ma vieillesse et l’impossibilité de bonheur. » Tolstoï se sent mal à l’aise par rapport à la famille Bers qui se trompe sur Lisa et lui. Sonia comprend alors que sa vie est en train de changer.

     

    Le 16 septembre 1862, Tolstoï, qui vient d’avoir trente-quatre ans et n’arrive pas à se déclarer de vive voix, remet à Sofia, presque dix-huit ans, une proposition écrite de mariage. Elle l’accepte, heureuse. Leurs fiançailles durent une semaine. Sofia est dans un état second, Lisa est malheureuse, Polivanov très déçu, Tania ne peut imaginer la vie sans sa sœur préférée. Plutôt que de résider à Moscou ou d’aller à l’étranger, comme Tolstoï le lui a proposé, Sofia choisit de se rendre directement à Iasnaïa Poliana après leur mariage, le 23 septembre, un mariage que l’écrivain décrira « merveilleusement » dans Anna Karénine, « en parlant de celui de Levine et de Kitty. »

     

    (A suivre)    

  • S'arrêter

     « Il arrive qu’on interrompe une promenade, oubliant même ce vers quoi l’on marchait, pour s’arrêter sur le bord de la route et se laisser absorber totalement par un détail. Un grain du paysage. Une tache sur la page. Un rien accroche notre regard et nous disperse soudain aux quatre vents, nous brise avant de nous reconstruire peu à peu. Alors la promenade se poursuit, le temps reprend son cours. Mais quelque chose est arrivé. Un papillon nous ébranle, nous fait chanceler ; puis il repart. Peut-être emporte-t-il dans son vol une infime partie de nous, notre long regard posé sur ses ailes déployées. Alors, à la fois plus lourds et plus légers, nous reprenons notre chemin. »

     

    Carole Martinez, Le cœur cousu

     

    martinez,le coeur cousu,roman,littérature française,femmes,espagne,couture,magie,culture
    © Olaf Czeschner

     

    Que l'étoile de Noël éclaire votre week-end.    

    Amitiés.    

    Tania     

  • Le don de Frasquita

    En refermant Le cœur cousu (2007) de Carole Martinez, son premier roman, avant le déjà fameux Du domaine des murmures (2011), il me reste en tête un cortège de robes de mariées prodigieuses, celles des filles de Frasquita Carasco et celle de ses propres noces. C’est Soledad, la plus jeune, qui raconte leur histoire. Dans la boîte secrète que les filles de cette famille ont reçue en devenant femme, chacune à son tour, la dernière a trouvé « un grand cahier, de l’encre et une plume ». 
    martinez,le coeur cousu,roman,littérature française,femmes,espagne,couture,magie,culture

    Photo Imagine Philomène…

     

    La nuit où Frasquita perd « le premier sang », sa mère lui indique tous les interdits de son nouvel état : ce qu’il ne faut pas manger, boire, toucher – « la vie était plus simple avant ». Mais le premier soir des règles, « immanquablement, sa mère entrait dans sa chambre au beau milieu de la nuit, lui jetait une couverture sur les épaules et la menait dans un champ de cailloux où, quelle que soit la saison, elle la lavait en murmurant d’énigmatiques prières. » Fille unique, Frasquita n’a personne à qui se confier et garde le secret des « excentricités » de sa mère qui l’initie à de multiples rituels ; durant la Semaine sainte, elle lui enseigne des prières dont elles héritent « de mère en fille, de bouche à oreille » et même des « incantations qui font lever les damnés comme des gâteaux et permettent de jeter des ponts entre les mondes, d’ouvrir les grilles des tombeaux, de faire jaillir l’achevé. »

     

    Après Pâques, le don de Frasquita depuis l’enfance pour les travaux à l’aiguille se transforme en art : elle reprise, recoud, brode si bien que le vêtement paraît neuf. Sa mère lui remet alors une boîte en bois qu’elle ne pourra ouvrir avant neuf mois – elle-même a « perdu le don » pour l’avoir ouverte trop tôt, par curiosité. Aussi demande-t-elle à sa fille de la cacher très loin. Frasquita l’enterre une nuit sous un gros olivier et se retrouve nez à nez avec un « ravissant visage de jeune homme ». Celui-ci s’obstine étrangement à compter et recompter les arbres dans l’oliveraie de son père. Le jour venu, la boîte révèle son contenu : des bobines de fils, des épingles, des ciseaux, un dé à coudre, des aiguilles, une boîte à couture aux couleurs resplendissantes.

     

    Le cœur cousu déploie le destin de Frasquita la couturière, de ses premiers éventails aux robes de mariées, en passant par ce cœur miraculeux qu’elle fait battre sous la robe de la Madone bleue qu’on promène deux fois par an en procession dans les rues de Santavela. A seize ans, on la marie au fils du charron, José Carasco. Dans la vieille « petite robe fade » reçue pour ses noces, Frasquita fait tout passer : « les sentiers, les villes qu’elle n’avait jamais vues et la mer lointaine, tous les moutons d’Espagne, tous les livres, tous les mots et les gens qui les lisent, les chats, les ânes, tout aurait succombé à sa folie tisserande. » Le jour du mariage, elle y pique toutes les fleurs blanches de la roseraie voisine et éblouit ceux qui la regardent marcher jusqu’à la petite église. Mais le village malveillant refuse, conspue, ternit cette splendeur.  La seule à s’en réjouir est Lucia, la prostituée, qui sera sa plus fidèle amie.

     

    Pas de médecin à Santavela, mais deux « femmes qui aident », qui font les bébés et les morts, La Maria, instruite, et la Blanca, une bohémienne. Anita, la première fille de Frasquita, vient au monde dans les mains de la Maria. Bien que sa mère la baigne dès sa naissance « dans un univers de mots », sa fille aînée reste muette. Il faut dire que José Carasco ne leur est d’aucun secours depuis la mort de sa vieille mère : il a abandonné son atelier et s’est installé dans le poulailler. Lorsqu’il émerge de son étrange maladie, c’est comme s’il redécouvrait Frasquita pour la première fois. Neuf mois plus tard naît Angela. Mais José veut un fils. Frasquita suit alors les conseils de la bohémienne et accouche de Pedro el Rojo, dont la « tignasse rousse » réveille les médisances. Ensuite viendront d’autres filles, Martirio, la lumineuse Clara, et enfin Soledad, celle qui raconte.

     

    « L’homme aux oliviers », comme le surnomme Frasquita depuis qu’elle l’a surpris à compter les arbres, accroche un jour son habit noir aux coqs de fer forgé dont Carasco a orné ses fenêtres – « Ma mère répondit tout de suite au cri du tissu. » Elle attrape le vêtement et le répare avec grâce. « L’homme se soumit au tranquille pouvoir de la main et du fil. » Le voilà dévoré de désir. Quand José Carasco prétend faire fortune avec son coq rouge dressé au combat, son rival relève le défi en jetant un affreux coq sauvage dans l’arène, prêt à tout pour posséder sa femme.

     

    Carole Martinez attise le feu du récit, amène un ogre à Santavela, chasse Frasquita « en grande robe de noces » sur les routes d’Espagne, avec ses enfants. A la montagne, des anarchistes menés par un Catalan au « cœur noble », Salvador, finissent par se faire attraper par la garde civile. Torturé, l’homme perd son visage sous les coups de couteau ; on l'exhibe, pour l’exemple. Celui qui le soigne connaît Frasquita la vagabonde, la seule à pouvoir recoudre ce visage déchiré. Leurs destinées seront désormais liées.

     

    Soledad est née sur « l’autre rive », après que sa mère a dessiné un grand cercle « dans la steppe d’alfa, les déserts de pierre et les djebels de ce pays immense ». Son génie de couturière permettra à Frasquita de s’y refaire une vie, pour elle et surtout pour ses enfants. Ses filles découvriront, l’âge venu, leurs propres dons singuliers, puis revêtiront la robe de mariée que leur mère leur a cousue, à l’exception de la conteuse vouée à l’encre et au papier. Neuf prix littéraires ont récompensé Carole Martinez – qu’on a rapprochée de Gabriel Garcia Marquez et de Carson Mac Cullers, pas moins – pour ce portrait d’une femme aux doigts de magicienne et le récit passionné de ses errances.

  • Une petite planète

    « La nuit était claire. Elle ne dormait pas et écoutait la pluie tomber doucement. Devant ses yeux défilaient des couleurs. Des lignes qui s’enchevêtraient pour former un tout. Elle se sentait faire partie de l’univers. Pas du tout inutile, comme elle l’avait cru avant son mariage. Elle représentait une petite planète à elle toute seule. Peut-être même plusieurs planètes ? Quand on pensait aux gouttes de pluie. A la somme de toutes ces gouttes. Aux récoltes et aux inondations. A tous les ruisseaux. Aux grands fleuves. A toute vie sur la terre, en fait. Et elle représentait bien plus qu’une goutte d’eau. C’était évident. Elle était pourvue d’une volonté. Quand elle se réveillait la nuit, comme maintenant, et écoutait la pluie tomber, elle ressentait une chaleur douce, comme une caresse sur la joue, un parfum d’eau de rose ou de bruyère. Elle aimait le vent, aussi. Mais pas autant que la pluie. »
     

    Herbjørg Wassmo, Cent ans

    wassmo,cent ans,roman,littérature norvégienne,saga,famille,culture
    Oda Krohg, Lanterne japonaise (1886)