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Album indien

« Elle choisit les photographies, les dispose dans l’album et les relie à l’aide d’un tissu rouge. » Le livre rouge de Meaghan Delahunt (2011) donne le ton du roman et annonce sa première protagoniste : Françoise, une photographe australienne partie en résidence en Inde à l’occasion du vingtième anniversaire de la catastrophe de Bhopal et pour l’exposition de Raghu Rai, dont la fameuse photo d’un enfant dans la terre en 1984 l’avait si fort impressionnée. 

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Dès son arrivée à Delhi en décembre 2003, d’abord en pension dans une famille sikh, elle ressent « le poids des couleurs et des sons ». Surjit Singh, son épouse et sa mère, très accueillants, se montrent curieux de leurs hôtes. Françoise se promène quelque temps dans la « colonie » avant de déclencher son vieil Olympus OM-10 au déclic toujours « turquoise », le son qu’elle préfère.

La brève description d’une photo datée précède chaque séquence du récit, centrée sur un des personnages principaux. Le deuxième, Naga, un jeune homme aux pieds nus sur une photo de 1984, est au service des Singh et de leurs pensionnaires. Il s’habille de vieux habits oubliés par leurs hôtes étrangers. La Memsahib lui est reconnaissante de les avoir protégés d’émeutiers en leur tenant tête devant la grille : « Pas de sikhs ici. » Tibétain d’origine, il peine à garder son calme en entendant un Britannique arrogant critiquer le Tibet et le Dalaï-lama.

Arkay est le dernier à apparaître, sur une photo prise en 1990 à New-Delhi, « en débardeur et pantalon kaki. Un sac à dos à ses pieds. » L’Ecossais boit trop, c’est son problème. Il a tout laissé tomber dans l’espoir de devenir « différent » en Inde, de s’y recréer. Un vieux moine qu’il regarde danser au monastère principal de Dharamsala et se métamorphoser dans la danse devient son gourou. Devant lui, il nie d’abord sa dépendance, puis peu à peu, change à son contact. Il s’engage même à renoncer à l’alcool dans une cérémonie bouddhiste. Mais il rechutera.

« Premières épreuves », la deuxième partie, rappelle le passé de ce trio – les chemins de l’Australienne et des deux hommes se croiseront plus tard. Fille de facteur, Françoise doit son prénom à un cheval sur lequel son père adorait parier ; sa mère, une infirmière, l’appelle « Fran ». Quand le facteur est mort d’une crise cardiaque en pleine rue, elles ont dû déménager. Petite fille, sur la plage, Françoise a cherché alors une pierre « lisse, plate et sombre » pour en faire sa pierre de rêve, capable de se transformer en oiseau, bateau, avion…

« Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours entendu les couleurs et vu les sons. » Un médecin met un jour un mot là-dessus : « synesthésie ». C’est son grand-père qui l’a le mieux comprise et encouragée ; il lui a offert son premier appareil, un Polaroïd. Renvoyée de l’école à huit ans, parce qu’elle pleurait trop, elle a eu la chance de rencontrer tous les samedis un thérapeute qui la faisait dessiner et surtout raconter ce qu’elle voyait dans des taches d’encre. Les pleurs se sont espacés.

Arkay, l’Ecossais qui se fait appeler par ses initiales (R.K.), a émigré en Australie à dix-sept ans, fuyant un père alcoolique et violent. Il a travaillé comme saisonnier, puis comme aide-cuisinier sur un cargo, avant d’échouer en Turquie chez un tailleur d’onyx. Naga, enfin, est né en 1961 juste après que sa mère, qui fuyait le Tibet avec une sage-femme pour l’aider, a franchi la frontière avec l’Inde. Il a été son premier enfant à survivre. Un temps porteur dans l’Annapurna – « Et pour l’Occident… il y a toujours quelqu’un d’autre pour porter le fardeau »  –, usé et malade de l’altitude, il a dû arrêter à vingt ans et s’est engagé comme domestique chez les Singh à Delhi.

« Toutes les émotions répondent à un code couleur » pour Françoise ; la maison de sa mère était beige : « N’espère pas trop et tu ne seras jamais déçue. » C’est après sa mort qu’elle est partie en Inde, le pays de la méditation dont lui parlait sa tante Jess, une voyageuse. Arkay, lui, rentre en Ecosse pour enterrer son père. Quand il a vu le Taj Mahal un jour à la télévision, cela lui a donné l’envie d’être ailleurs. Quant à Naga, il a quitté ses employeurs la nuit juste après la catastrophe de Bhopal, dans l’espoir d’y retrouver les siens vivants.

C’est dans la ville de la catastrophe – l’Union Carbide avait négligé la sécurité dans son usine déficitaire – que les trois personnages se rencontrent en 2004. Françoise y occupe un studio d’artiste. Naga soigne sa sœur malade, seule survivante de la famille. Arkay, devenu moine comme Naga, est son ami. Aruna Singh avait donné à Françoise une photo de son domestique enfui et son dernier salaire, au cas où elle le verrait à Bhopal. Et c’est devant l’usine qu’elle a fait connaissance avec le moine en robe safran, intéressé par les photos qu’elle prenait, toujours en noir et blanc : « On dirait qu’elles sont en couleurs » – c’est ce qu’elle cherche. Elle l’accompagne aux funérailles de sa sœur, y rencontre Arkay. 

Le premier roman de Meaghan Delahunt, Dans la maison bleue, abordait les thèmes de lart, de la justice sociale et de lamour (la liaison présumée de Trostsky et Frida Kahlo au Mexique). Née à Melbourne, elle a séjourné en Inde pour l'Unesco et s'est installée à Edimbourg (Ecosse). Le vieux gourou d’Arkay, avant de mourir, avait insisté : « Ne jouissez pas de la vie avec tristesse. » Le moine jamais débarrassé de l’alcoolisme trouvera-t-il une voie ? Que donnera le séjour de la photographe à Bhopal ? Naga reverra-t-il les Singh à Delhi ? Le livre rouge illustre une parole de sage : « Tout était changement. » 

Commentaires

  • un livre qui m'a énormément touché et j'ai beaucoup aimé, j'ai aimé les personnages et la construction du roman, lu en français la traduction était de bonne qualité
    un roman très réussi sur un sujet douloureux

  • J'ai beaucoup aimé aussi et la manière dont les personnages se croisent et se répondent. J'en garde un souvenir fort sur la tragédie de Bhopal. Je ne crois pas que son premier roman soit traduit en français.

  • @ Dominique : Les personnages évoluent dans une atmosphère très particulière, ce roman est réussi, c'est vrai, sur des thèmes difficiles et parfois délicats à aborder.

    @ Aifelle : On parle beaucoup des catastrophes comme celle de Bhopal sur le vif, ici la romancière va plus loin et rend justice aux innombrables victimes qui continuent à en souffrir des années plus tard. Pour le premier roman de Delahunt, tu as raison semble-t-il. La traduction viendra sans doute.

  • La vie, la ville ? Pierre Assouline :
    - "Une vie est comme une ville. Pour la connaître, il faut s'y perdre..."

  • Dans son texte repris sur le site des Rencontres d'Arles, j'aime ceci : "On dit qu’une bonne photographie vaut mille mots. Mille mots peuvent être bien bruyants. Pourquoi pas un peu de silence, un moment non disputable dans l’espace ? Si les histoires se racontent encore et encore, de bien des façons, à travers des mots et des photographies, le silence, lui, est une denrée rare." Bon week-end, la bacchante.

  • Je ne connais pas le livre rouge mais cette phrase « Toutes les émotions répondent à un code couleur » me fait penser à Arthur Rimbaud qui lui aussi ressentait ces correspondances entre les couleurs, les mots, les émotions et fatalement ses visions intérieures.

  • Merci, Armelle, d'inviter ici le poète de "Voyelles". L'héroÎne du roman accorde couleurs et sons, c'est très particulier et "parlant".

  • Je ne connais pas le livre non plus mais cette présentation donne envie d'aller voir de plus près. Merci !

  • Bientôt votre départ pour le pays des haïkus, bon voyage, Danièle. (Shikon, très bien !)

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