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Passions - Page 473

  • L'intéressant

    Lire avec Marthe Robert / 1     

    La catégorie de « l’intéressant ». – Elle tend de plus en plus à évincer toutes les autres dans le lexique de la critique quotidienne, d’abord sans doute à cause de sa commodité, mais aussi parce qu’elle rend d’énormes services à la masse de produits du jour qui n’appellent pas de qualificatifs plus précis. Personne n’aurait l’idée de dire « intéressante » une œuvre classique ou simplement classée, le mot, c’est évident, est strictement réservé à ce qui n’a pas et n’aura peut-être jamais de place dans l’ordre de la durée.

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    Lié à l’apparition de quelque chose dont nul ne sait combien de temps il mettra à passer, l’intéressant laisse en blanc toutes les qualités que l’objet actuel possède au mieux virtuellement, en revanche il souligne à gros traits la seule valeur qu’il puisse avoir à la rigueur, en tant que ce qui se fait aujourd’hui parmi nous, pour nous, à l’image même de nos incertitudes et de notre précarité. L’intéressant expulse du vocabulaire le beau, le vrai, le juste ou le faux, le manqué ou le réussi, pour ne parler que de l’ici et du maintenant où le contemporain trouve une preuve de sa propre existence, et comme une justification, voire une exaltation de son propre flottement dans un présent mal cerné. Il dit en somme qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, qu’aujourd’hui vaut bien hier, qu’il vaut même plus puisque rien n’en sort qui ne soit formé de notre substance, tramé avec les fils de notre singularité. Mais s’il console le présent en lui montrant l’attrait et l’abondance de ses produits – l’intéressant est aussi nombreux que le vrai est rare –, il a surtout pour but de faire obstacle au jugement, car il n’y a pas de jugement de l’instant en matière de création, afin de pouvoir remplacer les attendus de la rigueur critique par la complaisance vague de l’opinion. »

    Marthe Robert, Livre de lectures, Grasset & Fasquelle, 1997 / Biblio essais, 1983.

  • Fascination

    « Je veux en somme demander aux livres qui me sont tombés un jour entre les mains ce qu’il en est de la littérature en général, ce qui justifie son extraordinaire pouvoir social et de quel fonds mal exploré elle tire toujours sa fascination. »

    Marthe Robert, Livre de lectures 

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  • Avec Marthe Robert

    Tandis que je vous prépare quelques extraits choisis pour les deux semaines qui viennent – espérant trouver plus de chaleur dans le sud de la France – je me décide à vous écrire quelques mots sur la grande lectrice avec qui je vais vous laisser, en bonne compagnie (vous en jugerez). 

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    J’ai puisé dans le Livre de lectures de Marthe Robert (1914-1996) et je me désole de ne pas trouver davantage de renseignements sur la Toile pour vous parler d’elle, que je connais par ses livres, et que j’aurais aimé connaître aussi en personne. C’est Kafka qui m’a fait découvrir son nom, son cher Kafka sur qui elle a tant écrit : de l’Introduction à la lecture de Kafka (1946) à Seul, comme Franz Kafka (1969).

    Essayiste et traductrice nourrie de littérature et de psychanalyse, Marthe Robert « occupe dans la géographie de notre monde intellectuel une place inassignable, et pourtant irremplaçable. » (Livre de Poche) Tournée surtout vers la littérature en langue allemande, langue qu’elle a apprise « parce que son père, combattant dans la Première Guerre mondiale, était devenu un militant de la paix » (Wikipedia), elle a traduit entre autres le Journal de Kafka, « triplement suspect aux yeux des Tchèques » de Prague par le fait qu’il était juif, parlait allemand et était le fils d’un commerçant dont la plupart des employés étaient tchèques.

    La notice consacrée à Marthe Robert sur « L’Encyclopédie libre » ne nous apprend pas grand-chose de sa vie, mais la bibliographie de cette spécialiste de Kafka parle pour elle. Etonnant tout de même d’apprendre là qu’elle a eu pour premier mari un peintre, et pour second un psychanalyste, alors que les notices concernant ces messieurs ne citent même pas le nom de Marthe Robert (ni rien de leur vie privée). Et c’est ainsi que le nom des femmes (intellectuelles, artistes, etc.) continue trop souvent à être gommé des tablettes de l’histoire.

    Roman des origines et origines du roman (1972) est une lecture essentielle pour qui s’intéresse au genre romanesque. Genre « indéfini », le roman est « passé du rang de genre mineur et décrié à une puissance probablement sans précédent » et règne à présent sur la vie littéraire, « genre révolutionnaire et bourgeois », « libre jusqu’à l’arbitraire et au dernier degré de l’anarchie ».

    « Les histoires à dormir debout sont de celles qui tiennent le mieux éveillé », écrit-elle à propos des contes. S’inspirant du « roman familial des névrosés » selon Freud, elle distingue « deux façons de faire un roman : celle du bâtard réaliste, qui seconde le monde tout en l’attaquant de front ; et celle de l’enfant trouvé, qui, faute de connaissances et de moyens d’action, esquive le combat par la fuite ou la bouderie. » Dans la première catégorie, Balzac, Hugo, Tolstoï, Dostoïevski, Proust, Faulkner, Dickens… Dans la seconde, Cervantes, Hoffmann, Kafka, Melville… Où situer Flaubert ? La réponse de Marthe Robert sintitule En haine du roman.

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    Pour vous, j’ai feuilleté les quatre tomes de son Livre de lectures, « une sorte de Journal non daté » où elle s’est donné pour but de « relever au jour le jour ce que le fait littéraire a de flou, de fuyant et d’incompréhensible au fond sous ses airs rassurants de phénomène classé ». Je vous en souhaite bonne lecture. 

  • L'âge du silence

    « Un matin, alors qu’elle fouillait dans les caisses, elle découvrit l’exemplaire moisi de L’histoire de l’amour. Elle n’avait jamais entendu parler du livre, mais le titre attira son attention. Elle le mit de côté et, un jour où il y avait peu de clients, elle lut le premier chapitre, intitulé « L’âge du silence ».

    Le premier langage des humains était fondé sur les gestes. Il n’y avait rien de primitif dans ce langage qui coulait des mains des hommes et des femmes, rien de ce que nous disons aujourd’hui qui n’aurait pu se dire à l’aide de l’ensemble infini de gestes possibles avec les os minces des doigts et des poignets. Les gestes étaient complexes et subtils, ils nécessitaient une délicatesse de mouvement qui depuis a été complètement perdue. 

    Pendant l’âge du silence, les gens communiquaient davantage, et non pas moins. La simple survie exigeait que les mains ne soient presque jamais au repos, et ce n’était que durant le sommeil (et encore) que les gens cessaient de se dire des choses. »

    Nicole Krauss, L’histoire de l’amour 

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  • D'une Alma à l'autre

    Dédié en premier à ses grands-parents « qui (lui) ont appris le contraire de la disparition », en second à son époux, le premier roman traduit en français de Nicole Krauss (par Bernard Hoepffner) s’intitule L’histoire de l’amour (2005). Comme dans La grande maison, le récit déploie plusieurs intrigues, mais ses personnages que tout semble séparer vont peu à peu se rejoindre dans leur quête de vérité et de bonheur. 

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    © Jean Lambert-Rucki (Cracovie, 1888 - Paris, 1967) 

    Il y a d’abord le vieux Léopold Gursky qui fait chaque jour « un effort pour être vu » par quelqu’un : demander quelque chose dans un magasin, hésiter, sortir sans rien acheter, par exemple. Ou même, expérience périlleuse, en réponse à une petite annonce, poser nu devant une classe de dessin pour quinze dollars. Léo a travaillé cinquante ans comme serrurier chez un cousin. Son ami d’enfance, Bruno, s’est installé dans le même immeuble que lui, il passe régulièrement et multiplie les attentions.

    Enfant, Léo aimait écrire. Son premier livre parlait de Slonim, l’endroit où il vivait en Pologne, puis il a écrit une fiction « pour la seule personne de Slonim dont l’opinion (lui) importait » : son amie Alma. Son troisième livre, sa lectrice bien-aimée n’a pu le lire, partie en Amérique dès 1937 – « Aucun Juif n’était plus en sécurité. » Sa mère a sauvé Léo en l’envoyant se cacher dans la forêt, il y est resté trois ans et demi, avant de rencontrer des Russes et d’échouer pour six mois dans un camp de réfugiés. Les autres membres de sa famille n’ont pas survécu à la Shoah.

    En 1941, il est parti chez un cousin à New York. Quand il a retrouvé Alma, elle lui a appris qu’elle était enceinte de lui quand elle avait quitté la Pologne. Isaac, son garçon, est le frère d’un autre enfant né deux ans plus tard, Alma a épousé le fils de son patron. « Tu as cessé d’écrire. Je te croyais mort. » Elle refuse de le suivre à présent.

    Une nuit, quelqu’un appelle Léo pour une porte à ouvrir à l’autre bout de la ville. Il ne travaille plus, mais l’homme insiste, et Léo va le dépanner. Dans la bibliothèque de cette belle maison, il y a un recueil de nouvelles d’Isaac Moritz, Maisons de verre. Léo étonne le propriétaire en se déclarant le père de l’écrivain – il suit la vie de son fils, année après année, il s’est même rendu à une de ses lectures publiques, sans jamais avoir trouvé la force de lui dire qui il était. Mais un jour, il met dans une enveloppe kraft toutes les pages qu’il a écrites et les lui envoie.

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    Alors commence le récit d’une autre Alma, Alma Singer, qui va avoir quinze ans. Elle écrit sur sa famille, sur son frère Bird, sur leur mère inconsolable de la mort de leur père. Celle-ci est traductrice. Un certain Jacob Marcus lui écrit pour lui demander de traduire en espagnol, contre une bonne rémunération, « L’Histoire de l’amour » de Zvi Lirvinoff, un Polonais exilé au Chili en 1941, un livre publié par une petite maison d’édition et devenu quasi introuvable. Or l’héroïne de ce roman porte le même prénom qu’Alma. Coïncidence qui ne va cesser de lintriguer.

    Et puis Léo Gursky apprend par le journal la mort de son fils romancier à l’âge de soixante ans. Il décide d’aller à ses funérailles, s’achète avec peine un costume convenable et arrive en retard, à la fin de la cérémonie. Bernard, le demi-frère d’Isaac, n’accorde de l’attention au vieillard que lorsqu’il lui parle de Slonim. Chez Bernard, Léo reconnaît une photo d’Alma enfant avec lui, que ses fils ont trouvée à la mort de leur mère quelques années plus tôt. Il la subtilise avant qu’on le reconduise chez lui.

    L’histoire de l’amour, par tours et détours, révèle peu à peu les dessous de textes écrits par quelqu’un, confiés à quelqu’un d’autre, et leurs voyages dans l’espace et dans le temps. A Slonim, Alma avait plus d’un admirateur : « Elle était douée pour garder les secrets. » A New York, la jeune Alma Singer espère un improbable rendez-vous avec une autre Alma. Il faut parfois se perdre pour trouver.

    Dans un entretien, Krauss répond à la question « A quoi sert la littérature ? » :
    « Bellow disait que la littérature est une compensation pour la méchanceté du monde. J’aime ce mot : compensation. Je dirais aussi que la littérature est une longue conversation sur ce que c’est d'être humain. Les grands livres nous empêchent de nous recroqueviller face à la peur, ils réduisent la distance entre les individus, ils nous enseignent l’empathie. » (Libération)