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Passions - Page 225

  • L'été dans la rue

    En ville, les floraisons de l’été sont le plus souvent cachées à l’arrière des maisons. Schaerbeek, heureusement, soigne ses espaces verts, grands ou petits. Sur un talus où se dressaient jadis de splendides marronniers, les jardiniers communaux ont replanté quelques arbres dans le haut. De part et d’autre d’un escalier où l’on peut s’asseoir, le nouveau jardin commence à s’étoffer. Les grosses fleurs d’ail ornemental ont pâli – ici un duo –, et les verveines violettes de Buenos Aires donnent gaiement la réplique aux blancs hydrangeas Annabelle.

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    Il y a longtemps que je vous ai présenté l’avenue Huart Hamoir, côté pair et côté impair. J’ai profité d’une promenade récente pour enfin photographier le haut de cette belle avenue, de part et d’autre de l’église de La Sainte Famille. Son clocher domine le square Riga dont les arbres ont gagné un été de plus avant l’abattage prévu pour une future station de métro. Côté ombre, vous apprécierez mieux les jeux de briques sur les façades en cliquant pour agrandir la photo. De l’autre côté de l’église, on remarque surtout une enfilade de façades de même inspiration néoclassique, avec leurs guirlandes au-dessus des fenêtres. La tourelle du bel immeuble d’angle sur le square a depuis longtemps perdu le lanternon qui coiffait son dôme (visible sur une vue ancienne à l’Inventaire du patrimoine architectural), dommage.

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    Après l’agréable chemin ombragé du square Riga, je m’arrête près d’un platane survivant à l’angle de l’avenue Demolder où ses congénères ont disparu il y a peu. Des tilleuls prendront leur place quand les trottoirs de l’avenue auront été refaits. Pour l’instant, les roses trémières et autres vivaces y mettent encore leurs jolies notes de couleurs.

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    Vive l’été !

  • La pluie

    françois cheng,la vraie gloire est ici,poésie,littérature française,cultureLa pluie chante en nous son retour éternel,
    En nous la terre oublieuse retrace son chemin.

    Senteur des collines en fête,
    Murmure des pêchers en fleur,
    Sourire des auvents en larmes,
    Tout feu pris toute fumée bue,
    Toute chair au sang délivré,
    Et tout mot soudain souvenu.

    Dans le cœur désert, nous reprenons goutte à goutte
    La source que nous avions cédée aux saisons.

     

    François Cheng, La vraie gloire est ici

    © Kim en Joong, Painting, 1996

  • Cheng et l'ici

    La vraie gloire est ici. Le premier vers du recueil de François Cheng dans la collection Poésie/Gallimard (2015-2017) lui a donné son titre.  Il permet de découvrir la force de l’élan vital, lyrique, spirituel, chez cet écrivain né en Chine qui donne un supplément d’âme à la littérature française contemporaine – je pense à ses essais De l’âme, Œil ouvert et cœur battant.

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    © Musée Guimet, Paris - RMN - GP / Ghislain Vanneste

    Première partie : « Par ici nous passons ». Si les poèmes sont parfois dédiés à une personne particulière, certains s’adressent à d’autres vivants : pierre, galet, source, arbre, fleur, jardin… La poésie de François Cheng est hymne à la terre, à tout ce qui vit.

                           A la pierre

    Nous ne faisons que passer,
    Tu nous apprends la patience,

    D’être toujours le témoin
    De l’univers à son aube,

    D’être l’élan du souffle même,
    Soutien sans faille des vivants,

    Toujours présence renouvelante
    Entre laves et granits,

    N’espérant ni fleur, ni feuille,
    Ni fruit de la luxuriance,

    Tu tiens le nœud des racines,
    Contre tous les ouragans.

    Pour accueillir cette présence des choses, pour que la beauté fasse irruption, l’être humain doit se montrer disponible : « Le centre est là / Où un œil voit, / où un cœur bat. » Ou, dans Toute la splendeur d’un soir…, « Quelque chose a donc ébloui, / Et quelqu’un a vu. »

    Tout est signe,
    Tout fait signe,
    Souffle qui passe,
    Fruit qui s’offre,
    Main qui touche,
    Face qui crie :
    « Retourne-toi,
    Reprends-toi,
    Reçois tout
       et fais signe ! »

    L’œil s’ouvre, l’oreille se tend. Même si nous sommes des êtres éphémères, il nous demeure « nos lieux, nos instants, à jamais uniques ! »

    Or voici :

    Le vrai silence vient au bout des mots ;
    Mais les mots justes ne naissent
       qu’au sein du silence. 

    De même :

    La vraie voie se continue par la voix ;
    Mais la juste voix ne surgit
       qu’au cœur de la voie.

    François Cheng dit les bleus de la mer et du ciel, des iris, du saphir ; le noir de la nuit, le blanc de la neige ; la divine lumière du jour, de l’eau. Ce sont poèmes de toutes les saisons de l’année ou de l’âge.

    La vraie gloire est ici – lu au rythme d’un poème par jour – est à la fois réveil et contemplation, éloge et questionnement intérieur. Tout n’y est pas douceur ; la souffrance, le mystère, la violence y ont leur place. La deuxième partie s’intitule « Lumières de nuit », la troisième « Passion ».


    Le premier vers capte souvent l’attention – « La mort n’est point notre issue,… » – ou bien une anaphore – « S’abaisser jusqu’à l’humus… » (ce poème est dit par François Cheng dans la vidéo ci-dessus) – ou encore le refrain de Pas à pas (le seul poème du recueil qui ait un titre), « Oui d’ici / D’un seul pas / Nous rejoindrons tout. » Ici, la vraie gloire.

    J’aime le bandeau choisi pour illustrer la couverture du recueil : près du visage de François Cheng, au regard attentif, un détail de Moineau sur prunier, une œuvre de l’empereur Huizong des Song, du XIIe siècle (musée Guimet).

     

     

  • Sans réfléchir

    JCO couverture.jpg« J’avais épargné à Minette le dessin raciste. Elle ne savait rien de la Vénus hottentote parce que je l’avais détruite, déchirée en morceaux, quelques minutes après l’avoir découverte sur le sol.

    Quiconque était responsable, quiconque haïssait Minette, habitait certainement Haven Hall. C’était, sans doute, c’était sûrement la ou les mêmes personnes qui avaient pris son anthologie de littérature et l’avaient endommagée. Personne d’autre n’aurait pu accéder aussi facilement à notre appartement du troisième, et personne d’autre ne pouvait avoir autant d’animosité envers Minette. […]

    L’une des traditions révérées du Schuyler College était son code de l’honneur. On signait un serment, on jurait de ne pas tricher et de ne pas protéger celles qui trichaient. Ne pas signaler une tricherie était presque aussi grave que de tricher. Les étudiantes qui violaient le code de l’honneur étaient sévèrement punies, du moins en théorie. J’avais donc peut-être eu tort de ne pas signaler le dessin raciste. J’avais réagi impulsivement, sans réfléchir. »

    Joyce Carol Oates, Fille noire, fille blanche

  • Noire, blanche

    En lisant le roman de Joyce Carol Oates, Fille noire, fille blanche (2006, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, 2009), drame de la culpabilité et de la honte, de la vérité et du mensonge, j’ai repensé à ce qu’a écrit la romancière américaine dans Paysage perdu : « La solitude fait de nous tellement plus que ce que nous sommes au milieu de gens qui prétendent nous connaître. »

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    « J’ai décidé de commencer un texte sans titre. Ce sera une exploration, je pense. Une enquête sur la mort de Minette Swift, ma camarade de chambre à l’université, disparue il y a quinze ans cette semaine, à la veille de son dix-neuvième anniversaire, le 11 avril 1975. » Ainsi commence le préambule où la narratrice. Genna, ajoute : « j’étais celle qui aurait pu la sauver, et je ne l’ai pas fait. Et personne ne l’a jamais su. » Son père disait : « Certaines vérités sont des mensonges. »

    Lors d’une forte tempête à l’automne 1974, une fêlure, due à la chute d’une branche, apparaît dans la vitre au-dessus du bureau de Minette : Genna et elle partagent depuis peu une chambre à Haven Hall, une résidence qui accueille des étudiantes boursières. Minette est la fille d’un pasteur noir ; Genna celle d’un avocat blanc, descendant de la riche famille d’Elias Meade, le fondateur de leur université, Schuyler College.

    Genna qui n’a pas de bourse fait tout pour ne pas être perçue « comme une jeune Blanche gâtée et privilégiée. » Haven Hall est réputée réunir des jeunes femmes « de races, de religions, d’horizons ethniques et culturels différents », un modèle d’intégration. A Chadds Ford, leur « manoir français » célèbre pour son délabrement et ses vingt-cinq hectares, Genna Meade avait une grande chambre mais un mode de vie « spartiate » comme ses parents, Max et Veronica, et son frère Rickie qui a « rompu avec les idéaux des Meade pour étudier la finance à l’université de Pennsylvanie », indifférent aux questions sociales.

    « Dès le début, Minette fut une énigme pour moi. Un mystère et un éblouissement. Je me sentais gauche en sa présence, ne savais jamais quand elle était sérieuse et quand elle ne l’était pas. » Eduquée dans le rejet du christianisme, Genna est fascinée par l’affiche que Minette a collée près de son bureau, une grande croix dorée sur fond fluo et, en capitales rouge sang, « Je suis la voie la vérité et la vie ».

    Le 8 août 1974 a été une journée historique pour les Meade. Max, un activiste de gauche radical, criait après sa fille pour qu’elle vienne voir Nixon annoncer sa démission, la chute du président criminel, un miracle ! « Mad Max » au crâne rasé méprise la télévision, mais pour la circonstance, son père et Veronica (sa mère refuse depuis sept ans, depuis son retour après une longue absence, d’être appelée autrement) fêtent l’événement au whisky. « Et voici le détail choquant : Max se penchant brusquement en avant et crachant sur l’écran. »

    La première fois que Genna a vu Minette, sans la connaître, c’était lors de la journée d’accueil : Veronica tenait à ce qu’elles revisitent la demeure Elias Meade. « Le paradoxe des Meade était le suivant : ils comptaient parmi les familles fortunées de Philadelphie mais, parce que quakers, ils menaient une vie spartiate. Dès sa jeunesse, Elias Meade avait fait don de son argent, convaincu que L’argent est une bénédiction qui devient vite une malédiction. » D’où l’ameublement minimal, fonctionnel. Une pièce y était consacrée à Generva Meade, « féministe militante et éducatrice », l’arrière-grand-mère de Genna qui porte son prénom.

    Dès le début, ses attentions sont repoussées par Minette, qui ne s’entend avec personne. Elle est bientôt victime de divers incidents, comme la disparition de sa coûteuse anthologie de littérature américaine, ce qui fait naître un climat de suspicion. Genna s’étonne de la foi débordante et de la boulimie de Minette. Mais elle la défend toujours devant les autres qui la trouvent arrogante, bizarre.

    Depuis longtemps, Genna s’inquiète des comportements des autres, que ce soient ses propres parents, puis leurs protégés accueillis dans leur maison (l’un tente de se suicider). Son père, trop proche de ses clients, est surveillé par le FBI. Les confidences à demi-mot de sa mère à son sujet ne font qu’augmenter son angoisse quand Max disparaît pour de longues périodes.

    Fille noire, fille blanche raconte le trouble de Genna face à Minette. Elle voudrait la persuader de voir en elle une alliée, mais sa camarade reste fondamentalement secrète. Si Genna se confie davantage, elle a aussi appris à cacher tout un pan de la vérité familiale. Son inquiétude sur les deux tableaux ira crescendo – on connaît l’art de Joyce Carol Oates pour accroître peu à peu la tension, fouiller « le labyrinthe secret des consciences » (Nathalie Crom, Télérama) La fin tragique et l’épilogue permettront de comprendre la réponse de Genna à son père : « Aucune vérité ne peut être mensonge. »