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écriture - Page 22

  • Kafka dans la nuit

    Le Journal de Kafka (1883-1924) présente un caractère différent de tous les autres que j’aie lus : c’est un journal d’écriture. Un journal d’écrivain ? Oui, a posteriori, mais Franz Kafka est si plein de doutes sur son travail – « incapable » est un des qualificatifs qu’il s’attribue souvent – que ses cahiers, une douzaine, écrits de 1910 à 1923, relèvent davantage du sismographe de son ambition littéraire, le seul défi qu’il s’impose à tout prix, son seul combat : « On peut parfaitement discerner en moi une concentration au profit de la littérature. »

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    Kafka en 1923

    Après les deux années d’incertitude évoquées ici, son but essentiel dans la vie prend la forme d’une conviction dans les premières pages de son Journal de 1912 : « il ne me reste qu’à chasser mon travail de bureau de cette vie commune pour commencer ma vraie vie, dans laquelle mon visage pourra enfin vieillir naturellement avec les progrès de mon œuvre.»

    On a placé à la fin de cette traduction du Journal des notes de voyages en 1911-1912 – « Il est impardonnable de voyager – et même de vivre – sans prendre de notes. Sans cela, le sentiment mortel de l’écoulement uniforme des jours est impossible à supporter. ». J’aurais préféré les lire avant le Journal de 1913, c’est si intéressant d’observer le contraste entre sa manière d’écrire ses observations sur les lieux, les gens, toujours précise mais plus légère, et le ton concentré du Journal.

    Kafka continue à y noter ses impressions sur les soirées, conférences et spectacles auxquels il se rend fréquemment, bien que son engouement pour le théâtre juif diminue – « Les êtres restent, bien sûr, et c’est à eux que je me tiens », écrit-il (Mme Klug qui le charme par son chant, Mme Tschissik, Löwy). Quant à ses relations avec Max Brod, il reconnaît qu’elles sont parfois insincères et a même l’intention de « commencer un cahier spécial » à leur sujet.

    Les obstacles récurrents à son épanouissement littéraire sont le travail de bureau, la désapprobation de ses parents (même s’ils l’aiment), la fatigue, le bruit, l’insomnie… Néanmoins les ébauches de récit sont nombreuses dans le Journal, parfois très brèves : « Récit : les promenades du soir. Découverte de la marche rapide. Une belle chambre sombre en guise d’introduction. »

    Pour donner une idée de la discontinuité dans ses cahiers, voici une succession de sujets : son épuisement (« me désespérer dans mon lit et sur mon canapé ») ; la description des jeunes filles à l’usine visitée dans le cadre de son travail ; une citation de Goethe : « Ma joie à créer était sans bornes. » Parfois il s’encourage : « Tenir ferme le journal à partir d’aujourd’hui ! Ecrire régulièrement ! Ne pas se déclarer perdu ! »

    Un jour, il note : « Je suis dur au dehors, froid au-dedans. » Une nuit, il s’agite, incapable de dormir à cause d’une conférence à donner ; le lendemain, il se réjouit des forces qui lui sont venues en parlant. Lectures, rencontres, récits, introspection, rêves, faiblesse physique… Et tout à coup, la mention de son « roman » auquel il s’accroche (Le Disparu, qui deviendra Amérique). Souvent, « Rien écrit. » L’envoi à un éditeur de quelques « choses anciennes » à publier en petit volume le trouble durablement. Parfois, il copie une lettre écrite ou se contente d’en mentionner l’envoi.

    Le 23 septembre 1912 : « J’ai écrit ce récit – Le Verdict – « d’une seule traite, de dix heures du soir à six heures du matin, dans la nuit du 22 au 23. (…) Ma terrible fatigue et ma joie, comment l’histoire se déroulait sous mes yeux, j’avançais en fendant les eaux. » Le 11 février 1913, en train d’en corriger les épreuves, il commente son texte et le choix des prénoms : « Georg a le même nombre de lettres que Franz », « Frieda a le même nombre de lettres que F. et la même initiale » (« F. » pour Felice Bauer, rencontrée chez Max Brod en août de l’année précédente et dont il a fait alors un portrait peu flatteur.)

    On le sent à présent lancé : « Le monde prodigieux que j’ai dans la tête. Mais comment me libérer et le libérer sans me déchirer. Et plutôt mille fois être déchiré que le retenir en moi ou l’enterrer. Je suis ici pour cela, je m’en rends compte. » Et même si « Tout se refuse à être écrit », il écrira, encore et encore.

    En juillet 1913, Kafka dresse le bilan « de tout ce qui parle pour et contre » son mariage avec Felice Bauer, sans complaisance envers lui-même. Dans un brouillon de lettre à son père, Kafka écrit : « Tout ce qui n’est pas littérature m’ennuie et je le hais, car cela me dérange ou m’entrave, même si ce n’est qu’une présomption. (…) Un mariage ne pourrait pas me changer, pas plus que mon emploi ne peut le faire. » Il aimera d’autres femmes, ne se mariera jamais, mourra à quarante ans dans un sanatorium.

    Qui d’autre a écrit de façon si poignante sur la faiblesse et le désespoir, sur la nécessité de créer ? Dans mes recherches, je suis tombée sur un lecteur qui juge la lecture du Journal de Kafka déprimante. Elle le serait si son œuvre n’avait pris le dessus sur la souffrance et si le Journal, au milieu de tous ces tiraillements, ne nous livrait pas tant de phrases et de pages d’une force sans pareille.

  • Tenir un journal

    kafka,journal,littérature allemande,1910,1911,écriture,culture juive,yiddish,littérature,culture« L’un des avantages qu’il y a à tenir un journal, c’est que l’on prend conscience avec une clarté rassurante des changements auxquels on est continuellement soumis, auxquels on croit bien entendu d’une manière générale, que l’on pressent et que l’on avoue, mais que l’on nie toujours inconsciemment plus tard, dès qu’il s’agit de puiser dans un tel aveu des raisons de paix ou d’espoir. Un journal vous fournit des preuves de ce que, même en proie à des états qui vous paraissent aujourd’hui intolérables, on a vécu, regardé autour de soi et noté des observations, de ce que cette main droite, donc, s’est agitée comme maintenant, maintenant que la possibilité d’embrasser d’un coup d’œil notre situation d’autrefois nous a rendu plus perspicace, ce qui nous oblige d’autant plus à reconnaître l’intrépidité de nos efforts d’autrefois qui se soutenaient dans cette ignorance. »

    Kafka, Journal (décembre 1911)

  • Le Journal de Kafka

    Ce qui frappe en lisant le Journal de Kafka des premières années (traduit de l’allemand par Marthe Robert), c’est sa volonté de décrire au plus juste. A 27, 28 ans, il n’a encore publié que des textes courts en revue et pas d’œuvre marquante. Je vous signale une nouvelle traduction (en ligne) par Laurent Margantin, qui rappelle sur son site que « Le Journal tel que nous le connaissons en France est à bien des égards une construction de Max Brod. »

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    Dessin de Kafka : Homme avec la tête sur la table
    (Art & Connaissance)

    Première phrase : « Les spectateurs se figent quand le train passe. » Qu’écrit-il ? Tout ce qui l’intéresse : observations, gens, spectacles, soucis, rêves, sensations. Il semble d’abord vouloir garder le souvenir d’un geste, d’une rencontre ou d’un état d’âme. Ce sont des fragments de vie ou de pensée, sans lien, souvent sans date. Parfois on reconnaît quelque chose qui prendra forme dans ses œuvres. Comme l’annonce Marthe Robert dans l’introduction, « les carnets de 1910 et de 1911 mettent l’accent sur la souffrance que causait à Kafka son incertitude à l’égard de la création littéraire. »

    Dès le début, il parle d’une danseuse des Ballets russes (en tournée au théâtre allemand de Prague) qu’il aperçoit en ville, « pas aussi jolie en plein air que sur scène » et quand il décrit son visage, comme presque toujours dans ses portraits, il observe le nez – « ce grand nez qui surgit comme d’un creux et avec lequel on ne peut pas plaisanter ». Le jeune Kafka est très attentif au physique des femmes, à leurs attitudes.

    Il décrit parfois son propre corps : « La conque de mon oreille était fraîche au toucher, rugueuse, froide, pleine de sève comme une feuille. » Un blanc. « J’écris très certainement ceci poussé par le désespoir que me cause mon corps et l’avenir de ce corps. » Après des mois sans avoir rien pu écrire de satisfaisant, il décide de s’adresser à nouveau la parole et de sortir de cette « misérable vie » passée à dormir, à se réveiller, à dormir, à se réveiller…

    « Quand j’y songe, il me faut dire qu’à maints égards, mon éducation m’a causé beaucoup de tort. » Ses parents, certains membres de sa famille et d’autres considèrent que tôt ou tard, malgré ses penchants littéraires, « une vie de chien » l’attend. Aussi s’interroge-t-il dans un dialogue avec lui-même, accusation et défense. Toutes les occasions lui sont bonnes pour se nourrir l’esprit : conférences, séances de lecture, pièces de théâtre, lectures personnelles…

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    Dessin de Kafka (source)

    En décembre 1910, il dresse un bilan sans concession : « Car je suis de pierre, je suis comme ma propre pierre tombale, il n’y a là aucune faille possible pour le doute ou pour la foi, pour l’amour ou la répulsion, pour le courage ou pour l’angoisse en particulier ou en général, seul vit un vague espoir, mais pas mieux que ne vivent les inscriptions sur les tombes. Pas un mot – ou presque – écrit par moi ne s’accorde à l’autre, j’entends les consonnes grincer les unes contre les autres avec un bruit de ferraille et les voyelles chanter en les accompagnant comme des nègres d’Exposition. »

    « Ou presque », tout de même. Un sentiment de bonheur l’habite de temps à autre, note-t-il. La lecture du Journal de Goethe le décourage et l’encourage. Après le travail de bureau, place au calme de la nuit : « la lampe électrique allumée, l’appartement silencieux, l’obscurité au dehors, les derniers instants de veille, tout cela me donne le droit d’écrire, fussent les choses les plus lamentables. Et ce droit, je m’empresse d’en user. Voilà donc ce que je suis. »

    L’autodénigrement est une constante. Mais Kafka continue son Journal : portrait d’une diseuse de cabaret, remarques sur un dessin de Schiller par Schadow, sur les lettres de jeunesse de Kleist… Et de temps à autre, il y insère un texte, comme « Le monde citadin » sur un étudiant « d’un certain âge » qui rentre chez lui où il doit faire face à son père furieux de sa vie « de débauche ». Comment concilier une vie d’écrivain et son travail de fonctionnaire dans une compagnie d’assurances sociales ?

    L’été 2011, Kafka note des progrès : à la piscine, il a cessé d’avoir honte de son corps. Il se plaît dans la compagnie de ses amis, notamment de Max Brod, qui montre dans la vie plus d’aisance que lui. Il commence à s’intéresser davantage au judaïsme, fréquente un bordel juif. Quand les insomnies le reprennent, il se sent coupable d’être encore célibataire, supporte de moins en moins le travail de bureau, se dit « inquiet et venimeux ».

    Il devient un spectateur assidu du théâtre yiddish au café Savoy et admire l’acteur Löwy ; ils seront amis. La troupe le fascine, en particulier Mme Tschissik dont il tombe amoureux – « j’aime tant écrire son nom ». Ses parents ne voient pas ces fréquentations d’un bon œil – son père à propos de Löwy : « Qui couche avec les chiens attrape des puces ». Franz Kafka s’intéresse à leur mode de vie, à leur passé, approfondit sa connaissance de la culture juive, rend compte des pièces et du jeu des acteurs, rapporte la circoncision d’un neveu.

    « Je m’appelle Amschel en hébreu » (comme un arrière-grand-père). En décembre 1911, son jugement sur lui-même est plus encourageant : « je n’ai pas trouvé que ce que j’ai écrit jusqu’ici soit particulièrement précieux, ni que cela mérite non plus carrément d’être mis au rebut. » L’année suivante sera fructueuse : en 1912, il écrira Le Verdict et La Métamorphose. (A suivre)

  • Supplice

    sulzer,la jeunesse est un pays étranger,récit,autobiographie,littérature allemande,enfance,jeunesse,homosexualité,écriture,culture« Nous avions beau savoir que nous n’échapperions pas au supplice, nous n’en restions pas moins aussi longtemps que possible dans l’eau du bain qui refroidissait. Cela ne servait pourtant qu’à retarder le martyre. La seule pensée des collants de laine, la perspective de glisser notre peau encore humide du bain dans une matière aussi rugueuse qu’un sac en jute poussiéreux, suffisait pour déclencher une envie de se gratter et un frisson de dégoût. A ce jour, j’ignore encore pourquoi le malaise que l’on ressentait en portant ces collants se dissipait au bout de quelques heures, si bien qu’on les remettait le lendemain, dimanche, sans grogner et même sans y penser, comme si cela allait de soi. Soit on s’y habituait (je refuse de le croire), soit la laine devenait plus souple et plus douce au contact de la peau. L’abandon de ces horribles collants ne vint pas d’une meilleure prise en compte du bien-être des enfants, mais de l’évolution du goût, qui finit par ne plus trouver aucun avantage à ces coutumes étranges. »

    Alain Claude Sulzer, La jeunesse est un pays étranger

    En couverture, une peinture de Michael Carson.

  • Un pays étranger

    Parfois, il suffit d’une couverture et d’un titre pour qu’un livre vienne à nous, comme avec La jeunesse est un pays étranger d’Alain Claude Sulzer (2017, traduit de l’allemand par Johannes Honigmann). En épigraphe, la citation qui a inspiré le titre, de L. P. Hartley : « The past is a foreign country. » Né en 1953, cet écrivain suisse dont je n’avais encore rien lu a reçu le prix Médicis étranger 2008 pour son premier roman traduit en français, Un garçon parfait.

    Sulzer couverture originale.jpgVoici, dix ans plus tard, La jeunesse est un pays étranger. Ni un roman, ni un récit autobiographique, comme il le précise dans la dernière des chroniques qui le constituent, mais l’auteur en est bien le personnage principal : « Il se compose de lacunes et de souvenirs, de non-dits et de dits, et aussi, je le précise, de choses passées sous silence. » Une citation à rapprocher de ce qu’il déclarait dans un entretien au Temps : « Je déteste ce que font certains auteurs américains, qui expliquent absolument tout ce qu’ils savent d’un personnage. »

    A travers des chapitres de quelques pages (j’ai imaginé dès le début qu’il pourrait s’agir de textes publiés dans la presse et certains l’ont été, en effet), Alain Claude Sulzer explore son passé – sa jeunesse – en dirigeant le projecteur tantôt vers son milieu, tantôt vers lui-même. Cela ne se limite pas pour autant à un exercice de mémoire. Il écrit pour donner forme au souvenir : portrait, récit, expérience, chaque chapitre se lit comme une nouvelle.

    L’éducation reçue de ses parents a été plutôt favorable à l’émergence d’une personnalité libre. Sa mère, une infirmière partie travailler au Portugal où elle s’était même fiancée, avait épousé, une fois revenue en Suisse, un patient rencontré dans une clinique psychiatrique près de Berne. Elle était originaire de Suisse romande, lui de Suisse alémanique. Alain Claude Sulzer a grandi à la lisière de deux cultures, entre le français de sa mère qui s’est obstinée à ne pas apprendre l’allemand et la langue de son père, devenue la sienne.

    « La maison de mon père n’était pas la maison de ma mère. » Son architecture moderne lui avait valu d’être photographiée pour une revue, mais le toit plat leur a causé des problèmes « pendant des décennies ». Sa mère avait en horreur la moquette d’un « noir de jais » où le moindre grain de poussière se voyait, ainsi que le papier peint à motifs noirs sur fond blanc des murs. L’orange, couleur préférée de sa mère avec le rouge, finit par y triompher. (Cela m’a rappelé la manière dont Isabelle Carré parlait du grand appartement où elle a grandi.)

    La jeunesse est un pays étranger revisite le mode de vie des années 1960 et 1970 à Riehen, près de Bâle : ce qu’ils écoutaient à la radio, ce qu’ils mangeaient, les voitures, l’école, les vacances, les magazines pour enfants… Sulzer mentionne souvent les mots dont on se servait chez lui, en français ou en allemand. A cause d’un problème de dos, vu qu’il refuse le sport et la gymnastique, il est inscrit au cours de ballet, au milieu d’une ribambelle de filles, ce qui ne le gêne pas.

    Autant les bâtonnets de couleur utilisés pour apprendre le calcul (la méthode des réglettes Cuisenaire, un Belge) lui répugnent, autant l’apprentissage de l’écriture « liée » l’enchante, même si son écriture finit par devenir « insolite » – « Mon écriture tout à fait personnelle était la représentante solidaire de mon originalité. » Très tôt, écrire lui apparaît comme une façon d’être au monde ; il en fera son métier.

    La vision accidentelle, quand il a douze, treize ans, d’un homme prenant sa douche, lui confirme son orientation sexuelle. Un ami l’accompagne à Paris lors d’une fugue : ils se sentaient différents des autres, voulaient devenir écrivains. Un autre ami, faute de place, le persuade de prendre chez lui un piano à queue qu’on lui offre, ce qui le ravit (lui-même aurait aimé devenir pianiste). Michael, un homme beaucoup plus âgé, célibataire, lui donne une clé de son appartement, en 1971.

    Sulzer évoque bien sûr aussi ses attaches familiales. Un des derniers textes s’intitule « Mon moi est un puzzle ». Un soir où ses parents sont absents, il s’empare d’une bouteille de gin pour accompagner sa première création sur la machine à écrire Olivetti de son père, une nuit d’ivresse totale. Le manuscrit sera refusé par l’éditeur, mais ce n’est pas pour le décourager.

    J’ai aimé le ton d’Alain Claude Sulzer pour aborder cette terre étrangère qu’est devenue pour lui sa jeunesse (comme, peut-être, à toute personne de plus de soixante ans). Un mélange d’authenticité et de détachement. Entre les faits vérifiables et ceux que sa mémoire a transformés, un fil de plus en plus visible le conduit à l’homme qu’il est devenu, un écrivain. Comme dans un autoportrait où s’ajoute au portrait une manière de peindre, ses souvenirs de jeunesse prennent vie, ici, par sa manière de les raconter.