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saga

  • Jaguar

    miguel bonnefoy,le rêve du jaguar,roman,littérature française,saga,vénézuela,famille,destins,médecine,féminisme,cultureJaga« Voyant Cristobal corriger frénétiquement ses manuscrits avortés, ses débuts de romans, elle ne put s’empêcher de lui demander :
    - Qu’écris-tu ?
    - Je ne sais pas. Un roman sur Maracaibo, je crois.
    Elle demeura silencieuse.
    - Je ne connais rien aux romans, répondit-elle. Mais je sais que les paysans de Maracaibo sont persuadés que, dans toute portée de chats, il y a un jaguar. La mère, prudente, l’isole, le chasse, pour l’empêcher de dévorer les autres. Il grandit différemment. Il s’émancipe. Ce sont les bâtisseurs de cette ville. On est tous fils d’un rêve de jaguar. »

    Miguel Bonnefoy, Le rêve du jaguar

  • Un rêve vénézuélien

    Doublement primé en 2024, Le rêve du jaguar de Miguel Bonnefoy, écrivain franco-vénézuélien (°1986), nous fait voyager au pays de Bolívar à travers le destin d’Antonio Borjas Romero et de sa famille. L’auteur l’a dédié en espagnol, sa langue maternelle, à sa mère et à sa grand-mère.

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    « Au troisième jour de sa vie, Antonio Borjas Romero fut abandonné sur les marches d’une église dans une rue qui aujourd’hui porte son nom. » La muette Teresa, « une femme misérable » et mal en point qui s’assied là pour mendier, remarque une petite boîte glissée dans son lange : « un rectangle en fer-blanc, couleur argent, taillé d’arabesques fines ». Elle vole la machine à rouler des cigarettes et finit par emmener l’enfant, dont la présence attire plus de pièces dans son écuelle.

    Nommé Antonio, il mène avec elle une vie « désordonnée, honteuse, indigente ». A un an, il mendie. A deux ans, il parle la langue des signes avant l’espagnol. Teresa ne l’aime pas, il grandit avec elle sur les berges du lac de Maracaibo où il pêche. A onze ans, il se fait poursuivre après avoir volé une pirogue. Il reçoit alors de sa mère adoptive son premier cadeau, la petite machine métallique qui porte au dos deux mots gravés : « Borjas Romero », en même temps qu’un conseil qu’il va mettre en application : « Si tu veux devenir le patron, ne vole pas. Travaille. »

    Le premier geyser de pétrole à proximité change tout. On construit un mur épais comme un barrage pour ne pas que ce « déluge noir » atteigne le lac, Antonio y travaille, à peine sorti de l’enfance. Bientôt Macaraibo devient une « mine d’or » qui attire du monde et transforme la ville. Un vieil ouvrier lui parle d’un bordel où l’on cherche un homme à tout faire. Antonio est engagé au Majestic, il y vivra deux ans et deviendra « un homme » par les soins d’une prostituée.

    C’est au bar où il travaille au comptoir qu’un marin, Elías, capitaine du Nautilus, se présente un soir dans un costume extravagant. Il enfile verre sur verre puis sort de son gilet une machine à rouler des cigarettes très semblable à celle d’Antonio, qui lui montre la sienne. Emu de voir l’objet, l’homme s’en va. Il réapparaît quelques semaines plus tard : « Il avait revisité toutes les étapes de sa vie, depuis ce jour où l’on avait fabriqué devant lui deux machines à cigarettes identiques et jusqu’à cette matinée tragique où, alors qu’il venait d’enterrer sa femme, effrayé et seul, il avait abandonné son unique enfant sur les marches d’une église, en cachant l’une d’elles entre les plis du lange. »

    Elías remet à Antonio une lettre adressée à son frère, don Victor Emiro Montero, qu’il prie de « bien le recevoir, de lui offrir un toit digne et de l’inscrire à l’école » et de l’argent, puis disparaît. Le garçon quitte le Majestic et va se présenter à don Victor Emiro Montero, un avocat. Avec Prudencia Rosario, née Romero, ils vivent avec leurs huit enfants dans le quartier El Empedrao. Antonio découvre là « un autre monde, celui d’une vraie famille ».

    En attendant la prochaine rentrée scolaire, Don Victor lui trouve un emploi qui plaît à Antonio, mais son oncle a une autre ambition pour lui : il sera médecin. Plus âgé que ses condisciples, le garçon se montre « tenace et obstiné » aux études, rattrape les autres. Au collège fédéral, il sera si bon élève qu’il recevra toutes les semaines un ticket d’entrée gratuit au cinéma en gagnant le concours mixte des meilleurs élèves du quartier, jusqu’alors remporté par Ana Maria Rodriguez – qui sera la femme de sa vie.

    Elle veut devenir médecin avant de se marier avec l’homme qui lui racontera « la plus belle histoire d’amour ». Antonio, qui n’en connaît pas, va en recueillir en s’installant à la gare routière avec un carton : «  J’écoute des histoires d’amour ». Il en prend note dans un cahier, qu’il offrira à Ana Maria quand il en aura récolté mille, en lui proposant d’écrire la leur.

    L’histoire d’Ana Maria, « la première femme médecin du Vénézuela », et de sa vie avec Antonio, traverse les soubresauts politiques du pays : la dictature de Marcos Pérez Jiménez, et les coups d’Etat qui suivront. Sa fille naît quand l’armée se dresse contre le dictateur. Antonio, sorti de prison, arrive juste après l’accouchement, quand sa femme donne à leur bébé le prénom « Venezuela ».

    C’est avec son fils Cristobal, né à Paris, que se terminera cette saga familiale où les femmes sont au premier plan, fortes, courageuses, féministes, comme dans sa famille, confie Miguel Bonnefoy dans un entretien. L’histoire est inspirée par celle de ses grands-parents maternels, ses personnages sont attachants. Ce roman plein de rythme et d’images m’a plu par son optimisme : « aucun destin n’est tracé d’avance » (Marie-Anne Georges dans La Libre).

  • Déception

    culture,enfance,études,ferrante,l'amie prodigieuse,l'enfant perdue,littérature italienne,naples,roman,saga,société,couple,maternité,vie de femme,vie de mère,écriture« J’aimais ma ville, mais je me fis violence pour m’interdire de prendre automatiquement sa défense. Au contraire, je me convainquis que la déception dans laquelle finissait tôt ou tard tout amour pour Naples était une loupe permettant de regarder l’Occident tout entier. Naples était la grande métropole européenne où, de la façon la plus éclatante, la confiance accordée aux techniques, à la science, au développement économique, à la bonté de la nature et à la démocratie s’était révélée totalement privée de fondement, avec beaucoup d’avance sur le reste du monde. Etre né dans cette ville – écrivis-je même une fois, ne pensant pas à moi mais au pessimisme de Lila – ne sert qu’à une chose : savoir depuis toujours, presque d’instinct, ce qu’aujourd’hui tout le monde commence à soutenir avec mille nuances : le rêve du progrès sans limites est, en réalité, un cauchemar rempli de férocité et de mort. »

    Elena Ferrante, L’enfant perdue (L’amie prodigieuse, IV)

  • L'enfant perdue

    Quatrième et dernier tome de L’amie prodigieuse après le premier tome éponyme, Le nouveau nom et Celle qui fuit et celle qui reste, L’enfant perdue d’Elena Ferrante mène à son terme l’histoire de Lenù (Elena) et Lila, les deux amies d’enfance napolitaines : maturité, vieillesse, épilogue.

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    A Montpellier où elle s’est échappée avec Nino Sarratore (son amour de jeunesse, à présent son amant) qui y donne des cours, Elena Greco, trente-deux ans, comprend qu’être épouse et mère ne lui suffit pas. Furieux, Pietro Aireto (son mari) a confié Dede et Elsa, leurs filles, à sa mère. Ils ne veulent plus la voir. Alors Elena profite de son séjour en France pour aller à Nanterre où une petite maison d’édition va publier un de ses textes. Un couple d’amis français de Nino les héberge à Paris, Elena y est bientôt fatiguée des conversations incessantes et de la familiarité de Nino avec la Française. De toute manière, ils tombent d’accord sur le fait qu’ils doivent d’abord affronter chacun leur conjoint avant de commencer à vivre ensemble.

    A Florence, Pietro s’absente pour le travail lorsqu’elle rentre, mais les filles d’Elena lui font bon accueil. Sa belle-mère essaie en vain de la convaincre de rester avec son mari, Elena rassemble ses affaires pour aller rejoindre Nino. Il lui a pris une chambre dans un petit hôtel à Naples, lui habite chez un collègue d’université près du Duomo. Avertie de son arrivée, Lila a déjà contacté Nino : elle veut les revoir, ce qui ne manque pas d’agacer Elena – Nino et Lila se sont aimés il y a longtemps – et son sentiment se confirme : très vite, Lila s’immisce entre eux. Elle insiste pour qu’Elena revienne vivre à Naples, lui fait rencontrer Antonio (le petit ami de son adolescence), qui la met en garde contre Nino : « S’il te fait mal à toi aussi, dis-le-moi. »

    La mère d’Elena se déplace à Florence pour encourager une réconciliation, mais Elena est bien décidée à demander le divorce et la garde de ses filles. Après les avoir laissées un certain temps chez leur père, du fait qu’elle se déplace souvent pour ses conférences et pour rejoindre Nino ici ou là, elle décide de s’installer à Naples où celui-ci enseigne à l’université et d’y emmener les filles, d’autant plus qu’à Florence, Pietro s’est lié avec une étudiante.

    Lila s’en mêle à nouveau et raconte à son amie d’enfance qu’elle a fait suivre Nino : contrairement à ce qu’il raconte à Elena, il n’a pas quitté sa femme et son fils et a obtenu la direction d’un important institut de recherche grâce à son beau-père. Acculé, Nino minimise les faits, reconnaît avoir menti et explique à Elena pourquoi il n’a pu faire autrement. Ecœurée, celle-ci se réfugie avec ses filles chez sa belle-sœur Mariarosa à Gênes.

    Il est difficile de comprendre pourquoi Elena, même après avoir appris que la femme de Nino est à nouveau enceinte, accepte de vivre avec lui dans le grand appartement qu’il leur a loué à Naples, sinon pour échapper à son ancien quartier : « Depuis la Via Tasso, le quartier de mon enfance ne paraissait qu’un lointain tas de pierres blanchâtres, des détritus urbains au pied du Vésuve que rien ne distinguait. Et je voulais qu’il continue à en être ainsi : j’étais quelqu’un d’autre maintenant, et j’étais décidée à tout faire pour ne plus être aspirée par mon quartier. » Sera-ce possible avec Lila ?

    Celle-ci, qui a lancé sa propre entreprise d’informatique, gagne très vite la sympathie des filles d’Elena. Quand Nino et elle ont l’occasion d’aller ensemble aux Etats-Unis, chacun pour son travail, c’est Lila qui va les garder et leur donner l’image de la mère idéale, même si les filles découvrent ainsi que Lila dort avec Enzo sans qu’ils soient mariés et qu’Enzo n’est pas le père de Rino, le fils de Lila, dont Dede tombe amoureuse. Puis les deux femmes se retrouvent enceintes toutes les deux : Elena, épanouie par la grossesse, est heureuse d’attendre un enfant de Nino, au contraire de Lila, malade et inquiète.

    La troisième fille d’Elena s’appellera Imma (Immacolata, le prénom de sa mère) et celle de Lila, Tina (comme la poupée d’Elena tout au début de L’amie prodigieuse, quand les deux fillettes jouaient à la cave). L’une est blonde, l’autre brune. Tina sera une enfant précoce, au point qu’Elena aura des craintes à propos du développement de sa propre fille. Tremblement de terre, règlements de compte, affaires de famille, problèmes du quartier, tout le fonds napolitain de la saga d’Elena Ferrante reste bien présent dans l’histoire de cette amitié tumultueuse.

    Elena doute constamment de sa réussite littéraire ; son travail d’écrivain et sa responsabilité de mère sont souvent en conflit et en pratique, c’est Lila, toujours Lila, qui lui permet de s’en sortir. Nino, le beau parleur, l’ambitieux, finira par confirmer sa mauvaise réputation et Elena, faute de moyens, devra tout de même retourner vivre dans son quartier. Le dernier volume de L’amie prodigieuse est, comme les précédents, riche en péripéties. La plus dramatique, annoncée en titre, est la disparition d’une fillette, qui va bouleverser la vie des deux femmes.

    Curieuse de lire où Elena Ferrante conduirait ses héroïnes, j’ai pourtant été déçue par L’enfant perdue. Souvent prévisible voire peu vraisemblable, le récit est de plus en plus narratif et convenu, au détriment de l’analyse psychologique. Est-ce l’intention de la romancière de montrer les entraves de la vie de couple et de la maternité ? les embarras matériels au quotidien ? la déception amoureuse ? le doute permanent quant à sa valeur propre ? Est-ce de l’amitié entre Elena et Lila ou une rivalité obsessionnelle ? Est-ce dans la création littéraire qu’Elena trouve son bonheur ou dans les avantages qu’elle en tire ?

    « Lila a raison, on n’écrit pas pour écrire, on écrit pour faire mal à ceux qui veulent faire mal. » Cette phrase reflète la violence que le roman décrit de bout en bout. Avec ce quatrième tome mélodramatique, dont je retiendrai l’un ou l’autre épisode marquant, comme le tremblement de terre en 1980 et les moments de « délimitation » de Lila, L’amie prodigieuse se termine sur une impression de désenchantement. Qu’en pensez-vous ? N’hésitez pas à me contredire si vous estimez, comme on peut le lire en quatrième de couverture, que cette saga « se conclut en apothéose ».

  • Qui sait

    ferrante,elena,celle qui fuit et celle qui reste,roman,littérature italienne,saga,l'amie prodigieuse,italie,naples,amitié,émancipation féminine,culture« Qui sait ce que j’aurais pensé de Naples et de moi-même si je m’étais réveillée tous les matins non pas dans mon quartier mais là, dans un immeuble du littoral ? Qu’est-ce que je cherchais ? A changer ma naissance ? A changer les autres aussi, en même temps que moi ? A repeupler cette ville, maintenant vide, avec des habitants qui ne soient pas harcelés par la misère ou l’avidité, des habitants sans haine et sans fureur, capables d’apprécier la splendeur du paysage, à l’instar des dieux qui vivaient ici autrefois ? A encourager mon démon intérieur, lui inventer une belle vie et me sentir heureuse ? Je m’étais servie du pouvoir des Airota, une famille qui se battait depuis des générations pour le socialisme, une famille qui était du côté de gens comme Pasquale ou Lila ; et je ne l’avais pas fait en pensant régler tous les problèmes du monde, mais parce que j’étais en mesure d’aider une personne que j’aimais, et parce que ne pas le faire m’aurait semblé être une faute. Avais-je mal agi ? Devais-je abandonner Lila à ses problèmes ? Ah ça, je ne bougerais plus jamais le petit doigt pour qui que ce soit ! Je partis, j’allai me marier. »

    Elena Ferrante, Celle qui fuit et celle qui reste