Doublement primé en 2024, Le rêve du jaguar de Miguel Bonnefoy, écrivain franco-vénézuélien (°1986), nous fait voyager au pays de Bolívar à travers le destin d’Antonio Borjas Romero et de sa famille. L’auteur l’a dédié en espagnol, sa langue maternelle, à sa mère et à sa grand-mère.
« Au troisième jour de sa vie, Antonio Borjas Romero fut abandonné sur les marches d’une église dans une rue qui aujourd’hui porte son nom. » La muette Teresa, « une femme misérable » et mal en point qui s’assied là pour mendier, remarque une petite boîte glissée dans son lange : « un rectangle en fer-blanc, couleur argent, taillé d’arabesques fines ». Elle vole la machine à rouler des cigarettes et finit par emmener l’enfant, dont la présence attire plus de pièces dans son écuelle.
Nommé Antonio, il mène avec elle une vie « désordonnée, honteuse, indigente ». A un an, il mendie. A deux ans, il parle la langue des signes avant l’espagnol. Teresa ne l’aime pas, il grandit avec elle sur les berges du lac de Maracaibo où il pêche. A onze ans, il se fait poursuivre après avoir volé une pirogue. Il reçoit alors de sa mère adoptive son premier cadeau, la petite machine métallique qui porte au dos deux mots gravés : « Borjas Romero », en même temps qu’un conseil qu’il va mettre en application : « Si tu veux devenir le patron, ne vole pas. Travaille. »
Le premier geyser de pétrole à proximité change tout. On construit un mur épais comme un barrage pour ne pas que ce « déluge noir » atteigne le lac, Antonio y travaille, à peine sorti de l’enfance. Bientôt Macaraibo devient une « mine d’or » qui attire du monde et transforme la ville. Un vieil ouvrier lui parle d’un bordel où l’on cherche un homme à tout faire. Antonio est engagé au Majestic, il y vivra deux ans et deviendra « un homme » par les soins d’une prostituée.
C’est au bar où il travaille au comptoir qu’un marin, Elías, capitaine du Nautilus, se présente un soir dans un costume extravagant. Il enfile verre sur verre puis sort de son gilet une machine à rouler des cigarettes très semblable à celle d’Antonio, qui lui montre la sienne. Emu de voir l’objet, l’homme s’en va. Il réapparaît quelques semaines plus tard : « Il avait revisité toutes les étapes de sa vie, depuis ce jour où l’on avait fabriqué devant lui deux machines à cigarettes identiques et jusqu’à cette matinée tragique où, alors qu’il venait d’enterrer sa femme, effrayé et seul, il avait abandonné son unique enfant sur les marches d’une église, en cachant l’une d’elles entre les plis du lange. »
Elías remet à Antonio une lettre adressée à son frère, don Victor Emiro Montero, qu’il prie de « bien le recevoir, de lui offrir un toit digne et de l’inscrire à l’école » et de l’argent, puis disparaît. Le garçon quitte le Majestic et va se présenter à don Victor Emiro Montero, un avocat. Avec Prudencia Rosario, née Romero, ils vivent avec leurs huit enfants dans le quartier El Empedrao. Antonio découvre là « un autre monde, celui d’une vraie famille ».
En attendant la prochaine rentrée scolaire, Don Victor lui trouve un emploi qui plaît à Antonio, mais son oncle a une autre ambition pour lui : il sera médecin. Plus âgé que ses condisciples, le garçon se montre « tenace et obstiné » aux études, rattrape les autres. Au collège fédéral, il sera si bon élève qu’il recevra toutes les semaines un ticket d’entrée gratuit au cinéma en gagnant le concours mixte des meilleurs élèves du quartier, jusqu’alors remporté par Ana Maria Rodriguez – qui sera la femme de sa vie.
Elle veut devenir médecin avant de se marier avec l’homme qui lui racontera « la plus belle histoire d’amour ». Antonio, qui n’en connaît pas, va en recueillir en s’installant à la gare routière avec un carton : « J’écoute des histoires d’amour ». Il en prend note dans un cahier, qu’il offrira à Ana Maria quand il en aura récolté mille, en lui proposant d’écrire la leur.
L’histoire d’Ana Maria, « la première femme médecin du Vénézuela », et de sa vie avec Antonio, traverse les soubresauts politiques du pays : la dictature de Marcos Pérez Jiménez, et les coups d’Etat qui suivront. Sa fille naît quand l’armée se dresse contre le dictateur. Antonio, sorti de prison, arrive juste après l’accouchement, quand sa femme donne à leur bébé le prénom « Venezuela ».
C’est avec son fils Cristobal, né à Paris, que se terminera cette saga familiale où les femmes sont au premier plan, fortes, courageuses, féministes, comme dans sa famille, confie Miguel Bonnefoy dans un entretien. L’histoire est inspirée par celle de ses grands-parents maternels, ses personnages sont attachants. Ce roman plein de rythme et d’images m’a plu par son optimisme : « aucun destin n’est tracé d’avance » (Marie-Anne Georges dans La Libre).

Commentaires
Lu il y a un certain temps, j'ai beaucoup aimé ce roman.
Merci infiniment pour vos propositions de lecture (je suis "silencieusement" votre blog littéraire).
Bonne fin de soirée à vous !
Cela me fait d'autant plus plaisir de vous lire ce matin, Pahi. Merci et bonne journée.
Je l'ai beaucoup aimé moi-aussi et tu en fais une superbe présentation comme toujours. Bon week-end (je suis en pause ce weekend mais je n'ai pas pu résister à venir lire ton avis sur cette lecture...)
Tu l'as présenté de façon plus complète et avec de larges extraits. J'ajoute ici le lien vers ta lecture :
https://www.bulledemanou.com/2025/06/le-reve-du-jaguar/miguel-bonnefoy.html
Je n'ai pas encore lu cet auteur, j'espère le faire tôt ou tard. Je me souviens d'une rencontre à la sortie de son premier roman. Une personnalité très chaleureuse, spontanée et naturelle.
Cela correspond au souvenir que j'ai de son passage à la Grande Librairie pour ce beau roman.
Ah chouette, je ne l’ai pas lu mais je me souviens d’avoir
lu des critiques ( espagnoles) . Certaines parlaient du rythme
trépidant, trop accéléré pour certains, passionnant pour d’autres.
En lisant ton billet j’ai pensé à Garcia Marquez: y as-tu vu
quelque similitude?
Oui, j'ai souvent pensé à Garcia Marquez en le lisant, j'ai hésité à l'écrire parce qu'il n'en a pas la dimension "magique". Bonne découverte!
J’ai l’impression que l’on ne s’ennuie pas ! Je ne connais pas du tout l’auteur et ce titre me donne envie.
L'ennui n'y a pas sa place. Bon week-end, Thaïs.
P.-S. Ton blog n'est plus accessible, est-ce normal ?
Oui Tania, pour l’instant j’ai plus envie de lire que d’écrire. Je suis beaucoup occupée donc la priorité en temps calme, est la lecture ! Et puis je commençais à être envahie de commentaires dans des langues inconnues… russe ? Mais j’ai plaisir à venir naviguer ici ou là pour avoir quelques idées. D’ailleurs j’ai pris ce matin à la médiathèque un livre de Miguel Bonnefoy, auteur que je ne connaissais pas. « Le voyage d’Octavio ». Pas emballée mais ce n’est que le début
Merci pour ta réponse, Thaïs. Les spams, quelle barbe. Blogspirit à qui je les transfère gère cela assez bien.
Prends bien ton temps... Cet autre roman de Miguel Bonnefoy a reçu plusieurs prix, j'espère que la suite te plaira davantage.
Je suis occupée à le lire, grand enthousiasme...je reviendrai.
Ah, chouette. Bonne lecture, Colo.