Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

rencontre

  • Daardaar - Pardon ?

    Une invitation qui ne se refusait pas : Daardaar ou « le meilleur de la presse flamande en français » – un site dont je vous ai déjà parlé –  proposait à ses abonnés de rencontrer l’équipe et de découvrir les huit épisodes de « Pardon ? ». Et où cela ? A deux pas de chez moi !

    daardaar,le meilleur de la presse flamande en français,pardon?,expressions françaises,expressions flamandes,rencontre,site,culture,5 mai 2022

    J’étais loin de soupçonner que derrière un banal immeuble résidentiel du boulevard Lambermont se déploie un grand espace de « coworking » en intérieur d’îlot, mais c’était bien là, une bannière de Daardaar flottait devant l’entrée. Au bout du couloir, un autre couloir et tout au fond, quelques personnes déjà assises pour la projection, d’autres en train de bavarder.

    Accueillie aimablement par un membre de l’équipe, j’ai reconnu un seul visage : celui de Joyce Azar, « la jeteuse de ponts qui raconte la Flandre aux francophones » (SoirMag), journaliste à la VRT (flamande) et chroniqueuse à la RTBF (radio et télévision francophones) avec « Vu de Flandre ». Vous trouverez la photo et les fonctions de chacun sur le site de Daardaar.

    Après un apéro qui a permis de faire connaissance avec l’un ou l’autre, Aubry Touriel, le réalisateur de « Pardon ? », a présenté ces nouvelles capsules diffusées sur le site de Daardaar et sur les chaînes bruxelloises Bruzz et Bx1. Dans le même esprit que Karambolage sur Arte, l’objectif est de créer des passerelles entre les communautés linguistiques. « Pardon ? » : on le dit aussi bien au nord qu’au sud du pays quand on n’a pas compris son interlocuteur. 

    daardaar,le meilleur de la presse flamande en français,pardon?,expressions françaises,expressions flamandes,rencontre,site,culture,5 mai 2022
    © Camille Toussaint

    Les enfants étaient impatients de voir les « dessins animés » : de petites histoires autour de quatre expressions flamandes expliquées en français et de quatre expressions françaises expliquées en flamand. La première projetée ironise gentiment sur la question  « Quelle est la capitale de la Flandre ? » Bien vu pour illustrer l’expression « donner sa langue au chat ». Pour ma part, j’ignorais complètement ce que veut dire « De kogel is door de kerk », littéralement : la balle a traversé l’église !

    Comme on le voit dans le générique de fin, beaucoup de personnes interviennent pour produire ce genre de clip vidéo, huit en moyenne. Il a fallu du temps pour les réaliser, d’autant plus que cette série a impliqué des citoyens, en faisant appel aux abonnés pour le choix des expressions et même pour les personnages des capsules. Le dessin d’animation est signé Camille Toussaint, comme celui figurant sur la bannière de Daardaar. Les huit épisodes sont à voir sur le site – amusez-vous !

    La rencontre s’est terminée par des échanges. Du bon matériel didactique, a-t-on fait remarquer. Existe-t-il en Flandre un équivalent de Daardaar ? Non. Beaucoup souhaitent qu’on y fasse preuve de la même curiosité pour la presse francophone. Il a été question aussi, inévitablement, du financement. Rien que les droits d’auteur coûtent déjà très cher. Tous les membres de l’équipe de Daardaar sont bénévoles et gagnent leur vie par ailleurs.

    daardaar,le meilleur de la presse flamande en français,pardon?,expressions françaises,expressions flamandes,rencontre,site,culture,5 mai 2022
    Geen blad voor de mond nemen - YouTube / © Camille Toussaint

    « Pardon ? » a été réalisé dans le cadre d’un appel à projets. Pour continuer, il faudrait des subsides tout en veillant à préserver l’indépendance totale de Daardaar, a insisté Joyce Azar, la responsable éditoriale. Une opération de crowdfunding les a aidés dans le passé, mais ce n’est pas à refaire régulièrement. L’asbl cherche donc des alternatives pour se financer et poursuivre son objectif : refléter en français ce qui se dit en Flandre. Si le travail de Daardaar vous tient à cœur et que vous souhaitez les soutenir, cliquez sur « Appel aux dons ».

    Je suis ravie d’être allée à cette présentation sympathique et d’avoir découvert la jeune équipe enthousiaste de Daardaar. La région bruxelloise est bilingue, mais trop souvent encore, la barrière de la langue, voire de la culture, fait que les francophones et les néerlandophones s’y croisent sans se rencontrer. Le site de Daardaar est un bel endroit où apprendre à mieux se connaître. A découvrir absolument.

  • Calquer

    héloïse guay de bellissen,le dernier inventeur,roman,littérature française,montignac,altamira,simon coencas,rencontre,histoire,drancy,juifs,grotte de lascaux,préhistoire,culture« Il ne faut pas croire, ce n’est pas une chose facile de recevoir une histoire, même si on est là pour ça.
    Quand je quitte l’appartement de Gisèle et Simon, sur le palier, il me dit « la grotte elle est là » en me désignant son crâne, « elle est dans ma tête ».
    Dans l’ascenseur, je prends conscience que je viens de rencontrer une autre grotte. La grotte intérieure d’un petit garçon de quatre-vingt-onze piges qui vient de se rouvrir. Je ne sais toujours pas pourquoi Lascaux m’a emmenée vers une autre cavité, mais au fond c’est cette découverte-là que j’attendais. La vie de Simon Coencas sur une paroi, que j’allais calquer comme l’avaient fait avant moi les préhistoriens avec les dessins de Lascaux. »

    Héloïse Guay de Bellissen, Le dernier inventeur

  • Le dernier inventeur

    Publié en 2020, Le dernier inventeur est un roman fort attachant signé Héloïse Guay de Bellissen. Projetant d’écrire sur les quatre jeunes découvreurs de la grotte de Lascaux, elle entend une voix au téléphone lui répondre : « J’ai eu une vie incroyable ». Simon Coencas, « le dernier inventeur » (comme on nomme les découvreurs), l’invite chez lui. Il a disparu en février 2020, à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Tous les dialogues du livre ont été tirés de leurs entretiens enregistrés.

    héloïse guay de bellissen,le dernier inventeur,roman,littérature française,montignac,altamira,simon coencas,rencontre,histoire,drancy,juifs,grotte de lascaux,préhistoire,culture
    Source : Simon Coencas, dernier inventeur de Lascaux, s’est éteint - Dordogne Libre

    L’entrée en matière est magnifique : « Quand j’étais môme, deux choses me semblaient nécessaires : la désobéissance et l’émerveillement. » Stupéfaction de la narratrice quand elle apprend, à huit ans, l’existence de María Sanz de Sautuola (1871-1946) qui, lorsqu’elle avait son âge, a « non seulement désobéi à son père, mais déclenché un émerveillement d’une brutalité sans précédent » en voyant la première « les taureaux sur la paroi des grottes d’Altamira en Espagne » !

    Plus tard, son père lui a raconté l’histoire des adolescents qui ont trouvé la grotte de Lascaux : « Le plus jeune avait ton âge, treize ans, il s’appelait Simon. » Et la voilà, en avril 2018, qui sonne à la porte d’entrée de Simon Coencas, 91 ans. Sa femme Gisèle et lui l’accueillent dans leur bel appartement parisien. 

    « Ici, tout est suspendu. Le temps d’abord, et l’amour. Y a des gens comme ça qui se complètent. » Simon parle en appuyant sur le pansement à sa gorge (trachéotomie), faisant vibrer des cordes vocales « caverneuses ». La première chose qu’il lui montre, tirée d’un tiroir, c’est une photocopie de l’attestation du camp de Drancy où il a été interné un mois à quinze ans, heureusement libéré – comme tous les moins de seize ans ayant une famille en France.

    Avant de l’interroger, son invitée s’est documentée, a vu le film « Les enfants de Lascaux » où Simon avait choisi d’apparaître sous le nom de Victor. La chance qu’elle a de rencontrer ce « héros de roman vivant » l’oblige, écrit-elle, à « recueillir sa mythologie personnelle » imbriquée dans deux « grands moments de l’humanité » : Lascaux, Drancy. Ce sera le sujet de son livre.

    « Je suis l’enfance de l’art, comme le sont toutes les grottes ornées. » Une autre voix parle au début de chaque chapitre : Héloïse Guay de Bellissen donne la parole à la grotte de Lascaux comme à un personnage, en italiques.  Elle commence par raconter à Simon comment María Sanz de Sautuola a montré les taureaux à son père et puis le questionne sur sa propre enfance. Son père avait un magasin de prêt-à-porter aux Champs-Elysées. Simon aimait observer le ballet des femmes devant la vitrine puis à l’intérieur de la boutique.

    Trop âgés pour se déplacer, les Coencas préfèrent que « l’écrivain » revienne chez eux, ils se parlent autour de la table du salon. Elle va fumer sur le petit balcon où elle a vu, la première fois, Simon donner à manger aux pigeons. Il lui montre une photo de ses parents, Victorine et Michel – un mariage arrangé et heureux. Simon se décrit comme un garçon calme qui aimait bien « faire des bricoles », jouer avec une vieille malle qui devenait sa « bagnole ». Il l’a encore.

    Le dernier inventeur, pas à pas, se raconte. En 1940, il s’est retrouvé à Montignac avec sa mère, ses frères et sa grand-mère – le Périgord était en zone libre. La fenêtre de sa chambre faisait face à celle de Jacques, dont la mère tenait un café. Le gamin du bistrot et le Parisien sont devenus amis. La romancière imagine leurs conversations, leurs jeux.  

    Puis viendront les circonstances dans lesquelles ils ont ensemble pénétré pour la première fois dans le « trou » du bois de Lascaux, le 12 septembre 1940, avec Georges et Marcel. Etait-ce le souterrain où on disait un trésor caché ? A la lumière d’une lampe sont apparus des troupeaux : « Chevaux, cerfs, biches, aurochs, bisons, félins, bouquetins, hyènes, ours, renne, oiseau, rhinocéros, ovibos, gravés, peints, aimés, adorés, tranquilles et beaux, immortels […] ».

    En janvier 1941, Paris où ils sont revenus « s’est coloré de pancartes » et de slogans antijuifs. Simon, plein de rage en découvrant « entreprise juive » sur la vitrine du magasin, apprend qu’il est juif. Ses parents ne le lui avaient jamais dit. Il ne porte pas l’étoile jaune. Il raconte son arrestation, Drancy, la suite…

    Héloïse Guay de Bellissen, fascinée par Lascaux, a trouvé un ton juste pour parler de ses rencontres avec Simon Coencas. Son fils, dans un entretien sur RCJ, rend hommage à la justesse du portrait, à l’écoute de la romancière – Le dernier inventeur lui a révélé des choses qu’il ignorait sur son père. Avec simplicité et respect, elle écrit un récit qui n’est pas uniquement témoignage : s’y déploie une interrogation sur l’histoire, la grande et celle qu’on vit, et sur ces lieux fascinants de notre préhistoire.

  • Tomber amoureux

    Court roman ou longue nouvelle, La vie princière de Marc Pautrel est une lettre d’amour à L*** (Gallimard, 2018). Son auteur, un romancier, a été si heureux à ses côtés pendant les quelques jours qu’elle a passés au Domaine, il se sent si désespéré par son départ, qu’il décide de lui écrire pour expliquer comment il est tombé amoureux d’elle ; il en espère quelque soulagement. Plusieurs fois, elle lui a répété qu’elle avait « un compagnon », raison pour laquelle il ne lui a rien avoué, afin d’éviter toute gêne entre eux.

    marc pautrel,la vie princière,roman,lettre d'amour,rencontre,amour,culture

    Sa lettre remonte le temps. Il est installé au Domaine depuis un mois, et comme tous les résidents, invité aux dîners de séminaires – où il se sent mal à l’aise vu sa faible maîtrise de l’anglais parlé par tous les participants. Un soir, quand il arrive à « la Grande Maison », il lève les yeux de son téléphone, l’aperçoit dans l’obscurité tout près de lui, sursaute, s’en excuse en français, ce à quoi elle répond dans la même langue, en riant.

    C’est le début de leurs conversations, qu’ils continueront à table, l’un à côté de l’autre : elle, enthousiaste et posant plein de questions sur l’art d’écrire des romans, lui, heureux de parler français avec quelqu’un et attiré par l’énergie de cette « thésarde en littérature à Paris ». Dans son Journal, il note au sujet de la jeune femme née en Toscane, de père américain et de mère italienne : « Intéressante, environ trente ans, souple et pointue. A suivre. »

    Tous les détails de leurs rencontres, de leurs échanges, il les puise dans sa mémoire, notamment cette douleur foudroyante quand elle a prononcé pour la première fois ces mots : « mon compagnon ». De soir en soir, ils se racontent leurs voyages, leurs rêves, leurs origines. Elle a été élevée dans le catholicisme, dans une famille d’origine ashkénaze, ce qui les rapproche encore.

    Aucun désaccord entre eux. « L’amour déformait peut-être mes perceptions, mais je croyais que tu pensais toujours comme moi et que tu souhaitais tout ce que je souhaitais. Et aussi que tu voulais rester avec moi autant que je voulais rester avec toi. » Quand ils décident de faire ensemble le tour du Domaine à pied, elle semble chaque fois si heureuse de le voir – ils marchent, ils parlent.

    Tout est organisé au Domaine pour le plus grand confort des résidents, d’où le titre. « Oui, ici, c’est vraiment la vie princière, la vie portée à son maximum, le lieu idéal, les trois mille oliviers et les trois mille cyprès, les pins parasols et les amandiers, ainsi que les êtres qu’il faut, et pour moi l’être qu’il faut c’est toi. »

    Marc Pautrel donne dans ce roman une fine observation de leurs rencontres, de la naissance en lui du sentiment amoureux jusqu’à la perte – il finit toujours par être séparé des femmes dont il tombe amoureux. (Ecrira-t-il un jour la réponse de L*** à sa lettre ? Comment une femme se plaît à la compagnie d’un homme, sans pour autant tomber amoureuse de lui ? Ce serait un changement de point de vue radical.)

    La vie princière est le septième roman de Marc Pautrel, publié dans la collection « L’infini » de Philippe Sollers qu’il a rencontré à Bordeaux en 2006. Un éloge appuyé de son roman à l’émission « On n’est pas couché » lui a valu de nombreux nouveaux lecteurs.

    Le style élégant de cette lettre à L***, un récit au présent, participe à la beauté de ce qu’elle rapporte, comme une offrande en retour à une femme dont il a aimé la proximité, la manière d’être, la connivence. « C’est cela que tu m’as donné, cinq jours de joie, cinq jours d’état de grâce intime, et c’est pour cela que je veux te remercier, grazie mille, merci, mille mercis pour tout cela. »