La vie intense de Tristan Garcia (2016, nouvelle édition 2025) porte en sous-titre « Une obsession moderne ». Cet écrivain et philosophe développe dans son essai le concept de l’intensité comme moteur de la modernité : « Nous sommes raisonnables, à condition d’abord d’éprouver régulièrement, et plus ou moins sur commande, une intensité suffisante pour nous sentir vivants », écrit-il dans l’introduction.
C’est la promesse de la société libérale occidentale : non pas une autre vie ni la gloire dans l’au-delà, mais devenir « des hommes intenses », autrement dit « ce que nous sommes déjà – plus et mieux », ou encore « être intensément ce que l’on est. » L’homme moderne a besoin de choses « fortes », veut vivre « à fond » et « que ce qui a été fait l’ait été d’un cœur fervent ».
L’illustration de couverture correspond à son point de départ : les expériences du dix-huitième siècle sur le phénomène du « fluide électrique », sujet d’émerveillement, et en particulier « Le baiser électrique de Leipzig », une attraction mise au point par le jeune poète et physicien Georg Mathias Bose et qu’il décrit dans son poème Venus electrificata. « Une belle jeune femme, préalablement isolée du courant, est reliée au générateur primaire de Bose, ses lèvres enduites d’une substance conductrice. » Un jeune homme de l’assistance est invité à se lever et à l’embrasser, ce qui déclenche une « décharge violente » – « le public médusé voit un éclair fulgurer entre les bouches des deux jeunes gens ». (Souvenez-vous, mutatis mutandis, du coup de foudre entre l’adjudant Cruchot et Josepha.)
Sans intensité, le monde moderne « n’offrait d’autre perspective qu’une dépression générale de l’être », « le marasme de la raison ». Tout se présente à nous comme une variation entre le plus et le moins, l’intensité ne se trouvant pas dans les choses mais en soi. « Le sujet n’a de ressources qu’en lui-même pour trouver quelque chose d’intense. Hors de lui, en vérité, rien n’est mieux, rien n’est moins. Tout est égal. » Le rationalisme moderne s’avérait impuissant « à offrir à l’imagination une image vibrante et excitante de la réalité. »
L’intensité devient alors un concept métaphysique à part entière. « La raison rend à chacun ce qui lui revient : à l’extension l’objectivité du monde extérieur, de la nature perçue, de la matière et des objets ; à l’intensité la subjectivité de l’expérience intérieure, de la perception de la nature, de l’esprit et des qualités. » Tristan Garcia voit dans le libertinage et le romantisme des « laboratoires moraux, amoureux et politiques de ce projet de maintien, de renforcement du sentiment intense de l’existence, qui menace toujours de diminuer avec l’âge et l’intégration sociale. » Mme de Staël : « Une plus grande intensité de vie est toujours une augmentation du bonheur. »
Au XXe siècle, l’adolescent révolté, « bourgeonnement de l’homme romantique », s’épanouit dans « le rocker, adolescent électrifié » des cultures populaires. Le libertin, le romantique et le rocker sont trois figures de ce nouvel idéal « européen, puis plus largement occidental, de plus en plus populaire, de la vie conçue en tant qu’expérience électrique, afin de soutenir l’intensité d’un monde moderne toujours sur le point de s’effondrer dans une sorte de dépression de la raison. »
Puisant des exemples dans la musique ou dans la littérature, l’auteur explore cet idéal éthique de l’intensité vs la médiocrité, et les ruses pour l’atteindre : variation, accélération ou « primavérisme », à savoir recherche de la sensation de « la première fois », les premières perceptions ayant tendance à s’affaiblir et à s’émousser.
La vie intense est un essai parfois ardu pour les non philosophes, mais grâce aux exemples, en le lisant, il m’est apparu que cette grille d’interprétation de l’esprit moderne est une clé qui peut expliquer bien des comportements contemporains : frénésie des festivals électro, surconsommation et surtourisme, recherche de la nouveauté à tout prix, toute cette agitation que beaucoup d’entre nous cherchent pour se sentir exister, alors que d’autres font tout pour y échapper.
Tristan Garcia examine aussi les limites de cette intensification de la vie et les concepts qu’on peut lui opposer. Au fond, me suis-je dit en cours de lecture, même sans se reconnaître dans ces excès, qu’est-ce qui rend avide de lire de nouvelles parutions, de visiter de nouvelles expositions, d’aller se balader ailleurs, si ce n’est parce que ces expériences nous nourrissent et nous font nous sentir plus vivant, tout en dissipant la morosité que peut engendrer la routine ?

Commentaires
Cette vie intense est à mes yeux un concept que certains (beaucoup trop) veulent nous vendre. Peut-être ont-ils un manque de vie intérieure, un manque de ressources en eux. Ils cherchent à meubler leur existence en s'illusionnant... Merci pour ce sujet de réflexion Tania, je t'embrasse. brigitte
L'auteur cherche à décrire une évolution et montre bien ce décalage entre extériorité et intériorité, ainsi que le piège de l'intensification devenant une nouvelle routine. Il examine les réponses de la sagesse et de la religion.
Sa conclusion : "La vie éthique n'est ni la vie sage ni la vie électrique, ni la, recherche du salut, ni la quête spontanée d'intensité." Un chemin d'équilibre à trouver...
Bonne semaine à toi, Brigitte, bises.
Merci, Tania, pour ce billet ; je me note ce livre !
Les questions que je me suis souvent posées y sont abordées.
Bonne fin de soirée et bonne semaine.
Bonjour, Pahi. J'espère que cette lecture intéressante répondra à ces questions. Bonne journée.
C'est vraiment un sujet très intéressant.
Notre société nous oriente de plus en plus, oui, vers cette "intensité" qui, en fait, n'en est pas une. Je rejoins le commentaire de Plumes d'Anges.
Merci de réagir à ce billet, Marie. Un essai qui rejoint le fameux "divertissement" pascalien : "Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre."
Sans avoir cette "obsession moderne", j'ai tout de même pensé en lisant ce livre à notre besoin de moments forts au sein de notre vie.
Bonne soirée !
Un essai intéressant dans lequel comme tu le dis à la fin de ta chronique chacun peut se reconnaitre puisque sans y être forcé nous avons envie chaque jour de découvrir, ou de s'émerveiller parfois d'un rien d'ailleurs soit dit en passant en ce qui me concerne. Le problème est que je ne vois pas là-dedans une évolution mais plutôt une dérive de notre monde moderne et de notre société de consommation. Je vois autour de moi beaucoup de personnes courir pour vivre intensément mais finalement ils ne retirent aucun enseignement de ce qu'ils font qu'il s'agisse de voyages, de sorties ou autres...c'est eux qui devraient lire cet essai, sans doute comprendraient-ils que c'est notre société qui les mènent là et pendant ce temps ils ne se posent aucune question essentielle sur le monde qui les entourent, ne remettent rien en question concernant leur vie quotidienne, ne vivent que pour eux-mêmes et cela à quelque part, c'est voulu par nos gouvernants, non ? Prenons donc le temps de vivre...Merci pour cette découverte.
Être toujours en mouvement, éviter de penser ou de remettre en question, cela me semble une dérive à moi aussi, comme une forme de surconsommation jusque dans les loisirs. Une pression sociale (ou économique?) encourage à chercher une quantité d'occupations plutôt que la qualité de vie.
Avec plaisir, Manou.