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famille - Page 3

  • Suzuran

    Une bibliothécaire à qui je disais mon enthousiasme pour l’œuvre d’Akira Mizubayashi m’a mis entre les mains un roman en français d’une autre plume née au Japon en 1954, devenue québécoise : Suzuran (2020) d’Aki Shimazaki. D’abord émigrée au Canada, en 1981, elle vit à Montréal depuis 1991. A quarante ans, elle a pris des cours de langue française ; cinq ans plus tard, son premier roman est publié, le premier d’un cycle de cinq, Le poids des secrets. Aki Shimazaki en est à son cinquième cycle. Tous ses romans ont un titre en japonais comme Suzuran (muguet), le premier du quatrième cycle intitulé Une clochette sans battant.

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    Ce roman court a pour narratrice une céramiste japonaise, Anzu, trente-cinq ans, qui vit seule avec son fils. Elle tourne de grands vases ikebana qu’elle expose régulièrement et donne des cours de poterie. « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie » : ce propos de Confucius lui correspond tout à fait.  Contente du vase réalisé le matin, dont la forme lui a évoqué une clochette, elle l’a nommé « Suzuran ». Enfant, elle rejoignait son grand-père potier à la campagne où il avait son propre four à bois. Il l’avait encouragée.

    Tôru, son fils de dix ans, avait sept ans quand elle a divorcé ; elle en a la garde, mais il passe un week-end sur deux chez son père et va chez lui les jours de cuisson au four à bois. Sa sœur Kyoko a deux ans de plus. « Intelligente, belle et séduisante, elle ne manque pas de soupirants. » Un dimanche, Anzu reçoit un appel d’une amie de lycée qui insiste pour qu’elle participe à la prochaine réunion des anciens élèves. Akira Z., le premier amour d’Anzu, à présent divorcé, y participera. Elle se souvient du beau commentaire qu’il avait eu pour son vase qui avait été primé lors de la fête de la culture japonaise.

    Anzu vit à Yonago, la ville où elle est née, où ses parents vont bientôt quitter leur maison pour une « résidence de retraite ». Elle envisage d’y habiter un jour avec son fils, puisque sa sœur qui habite Tokyo et voyage beaucoup pour son travail ne veut pas revenir là et que son frère a déjà une maison. Aussi est-elle surprise lorsque ses parents lui annoncent la visite de sa sœur pour le « golden week », elle vient présenter « son petit ami », un chercheur en chimie. Kyoko a eu de nombreuses aventures et trouve sa petite sœur naïve.

    Akira avait rompu avec Anzu, après avoir rencontré quelqu’un d’autre. Elle avait connu R. dans un centre sportif et ils s’étaient mariés après s’être fréquentés pendant un an. Puis Tôru était né. A la suite d’un héritage, R. avait acheté une imprimerie mais sans la diriger sérieusement, préférant les sorties, le golf, la laissant seule le plus souvent. Elle avait mis fin à leur mariage. A présent, il venait de faire faillite.

    Quand elle fera la connaissance de Yûji Yamada, le fiancé de Kyoko, Anzu sera tout de suite sous le charme : il admire sincèrement ses créations et sa passion pour la céramique. A la réunion des anciens élèves, les retrouvailles avec Akira sont déconcertantes. Et les révélations qu’on va lui faire à propos de sa sœur vont bouleverser les sentiments d’Anzu vis-à-vis des uns et des autres.

    Suzuran est un roman axé surtout sur la sphère intime et l’évolution d’une famille japonaise. Aki Shimazaki raconte la vie d’Anzu et des siens dans un style « très simple et direct » (Wikipedia). Sans appuyer, un peu trop prévisible, le récit rend curieux du sort d’Anzu, discrète et attachante. A propos d’un autre roman, un critique du Temps voit dans son œuvre une « radioscopie épurée et pudique de la société japonaise contemporaine, sa psyché, ses règles, ses tabous, ses secrets, ses énigmes et ses mensonges. »

  • Suavité

    A la terrasse d’un café, au cœur du parc d’Ueno, Amélie remarque une jeune femme élégante dans une « robe en soie vert jade », d’un vert « subtil » difficile à décrire.

    amélie nothomb,le livre des soeurs,l'impossible retour,roman,littérature française,famille,mots,japon,voyage,culture,couleur,extrait« Je connais peu de plaisirs aussi grands que de jouir d’une couleur. Etre en présence d’un coloris stupéfiant, abolir toute autre sensation, ne plus percevoir que cette vibration particulière de la lumière, puisque la couleur traduit le spectre en un langage intime que nous appelons bleu, rouge, en l’occurrence vert, je nommerai cette nuance le jade de cérémonie. 
    Je réagis comme si j’avais pris des champignons hallucinogènes, pourtant je n’ai bu que le plus ordinaire des thés. C’est le charme de ce vert pâle qui me vaut ce trouble exquis
    […].
    Qu’importe de ne plus avoir de souvenirs incarnés dans cette ville. Il fallait peut-être faire table rase pour que Tokyo devienne, dans ma mémoire, uniquement la suavité de ce vert.
    Je suis comme le personnage d’
    A rebours, lui qui consacre son énergie à débusquer la couleur parfaite et à s’y immerger – chez lui, l’orangé. Quand j’avais lu Huysmans pour la première fois, à dix-huit ans, je m’étais interrogée sur la possibilité de vivre la couleur de façon à ce point paroxystique. Aujourd’hui, je ne me pose plus la question mais je le vis. »

    Amélie Nothomb, L’impossible retour

    Parc d'Ueno, photo routard.com

  • Duos d'Amélie

    Une fois Le livre des sœurs (2022) d’Amélie Nothomb refermé, une seule phrase à lire sur la quatrième de couverture : « Les mots ont le pouvoir qu’on leur donne. » Heureusement Tristane, la sœur de Laetitia, leur en donne beaucoup, et cela la sauve de parents trop amoureux l’un de l’autre pour lui témoigner une véritable affection, et aussi le duo qu’elle forme avec sa petite sœur pour qui elle éprouve un amour inconditionnel.

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    L’impossible retour (2024) est d’une étoffe plus riche : un roman à la première personne et d’inspiration autobiographique. Il s’ouvre sur une allergie aux départs chez la narratrice qui a passé sa vie à partir. Déménagements successifs des parents diplomates avec « une progéniture plus traumatisée à chaque fois », installation à Kyoto à vingt-et-un ans – « une catastrophe » – puis à Bruxelles, puis à Paris, la seule ville où elle est restée « invraisemblablement longtemps ». Quelques voyages pour le travail, la découverte de l’Italie, de l’Amazonie, néanmoins un départ lui apparaît toujours « comme une violence ».

    Une amie photographe, Pep Beni, a gagné « un aller-retour long-courrier pour deux personnes » et choisi d’aller au Japon en sa compagnie, elle la veut pour guide. Depuis le dernier voyage d’Amélie là-bas en 2012, il y a eu la pandémie, la guerre d’Ukraine, la mort de son père. Guider quelqu’un au pays du Soleil-Levant l’effraye ; sa « langue fantôme », le japonais, parlé jusqu’à l’âge de cinq ans, réappris, lui reviendra-t-il comme lors de ses séjours précédents ?

    Mai 2023. Une fois dans l’avion, l’amie commence à angoisser : elle est asthmatique, allergique aux oreillers de plumes d’Air France. Amélie doit l’aider à éviter une crise d’angoisse – lui parler, l’inciter à regarder un film ensemble. A l’approche du Japon, aperçu par le hublot, celle qui répugnait à partir pleure de joie. D’Osaka, elles prennent le train pour Kyoto, où Pep a réservé des chambres dans une auberge traditionnelle.

    « Ivresse sèche : redécouvrir une ville fréquentée dans son enfance en s’interdisant la nostalgie. » Pep lui a fait promettre de ne pas céder à la mélancolie du souvenir. Elles sont enchantées du repas pris dans une taverne où « un héron attend sa pitance à la fenêtre ». Dans les chambres, Amélie apprécie « l’odeur du tatami frais », son amie veut savoir si le futon est bien « antiacarien » et l’oreiller sans plumes, ce qui semble froisser l’hôtelier.

    La visite des temples de Kyoto rappelle à Amélie celle qu’elle avait faite en 1989 avec son père dont l’émotion était visible, « comme si cette beauté le ravageait ». Au Ryōan-ji, devant le célèbre jardin de pierres, les deux amies partagent un émerveillement silencieux. « On pourrait en effet se dépouiller jusqu’à atteindre l’âpreté la plus rare, celle de l’esprit : ce vide, cette caisse de résonance idéale pour ressentir enfin le monde tel qu’il est, sans l’encombrer de notre tumulte intérieur dans lequel nous avons la vanité de voir de la pensée. Il faudrait ratisser notre vide comme ce jardin. »

    A Nara, autre bain de beauté. Pep Beni admire, photographie, remercie Amélie de si bien la guider. Celle-ci se félicite de ne pas lui avoir montré « les cimes de nostalgie » qu’elle a atteintes mais gardées pour elle-même. A Tokyo, ce sera une autre paire de manches. D’abord elle ne retrouve pas son billet de train dans le Shinkasen, indispensable pour passer le tourniquet de sortie à la gare.

    Ensuite, bien qu’elle ait vécu deux ans dans cette ville, Amélie a perdu ses repères. A l’hôtel prévu, Pep fait une réaction allergique dans la chambre. Heureusement « l’excellente Alice », leur contact sur place, qui vit à Tokyo avec son mari et son fils, propose de l’héberger. Amélie reprend le métro pour retourner seule à l’hôtel et se réjouit d’y commencer la relecture d’A rebours, le chef-d’œuvre de Huysmans qu’elle a emporté pour ce séjour à Tokyo.

    Alice propose aussi de leur faire découvrir la ville, Amélie est ravie, les voilà en de bonnes mains. Une excursion vers une plantation de thé « si près de Tokyo » la surprend – « Rien ne ressemble autant à l’idée du paradis qu’un jardin de thé. » Même sans voir le Fuji, dans les nuages, elle reconnaît les signes du kenshō, « son étreinte de divinité fraternelle » : « On est de plain-pied avec l’éternité, on ne se pose pas la question du devenir de sa transe. »

    Grâce à Alice, le séjour à Tokyo sera une réussite. L’impossible retour fait partie de ces livres où la voix profonde d’Amélie Nothomb se fait entendre, mêlée à l’intrigue. Leur voyage se déroule en quelque sorte sur deux strates : celle d’un séjour touristique avec ses péripéties et les réactions de Pep, au Japon pour la première fois, et celle d’une redécouverte imprégnée de souvenirs pour Amélie, un voyage intérieur où son père est particulièrement présent.

    Pep se sentira « métamorphosée » par ce pays. Amélie revivra l’épreuve de quitter le Japon, énième « arrachement » : « S’il est un art dans lequel je n’excelle pas, c’est celui du retour. »  Le livre refermé, on lit : « Tout retour est impossible, l’amour le plus absolu n’en donne pas la clef. »

  • L'arbre

    Haushofer Dans la mansarde Babel.jpg« L’arbre s’élève et s’étale sur le fond du ciel, tel un dessin sur du papier de riz gris. Il a un côté un peu chinois. Si on le regarde pendant un long moment, tout du moins si je le regarde, moi, assez longtemps, il se transforme. Le ciel gris-blanc commence à se glisser et à s’arrondir entre les branches, il prend la forme de balles légères et bientôt l’arbre, qu’il soit acacia, aulne ou orme, le tient emprisonné entre la multitude de ses doigts gris-argenté. Si je ferme alors les yeux pour les rouvrir une minute plus tard, l’arbre est redevenu plat comme sur un dessin. Ce tableau ne m’apporte ni tristesse ni joie et je pourrais le regarder pendant des heures. L’instant suivant, la mystérieuse métamorphose recommence, le ciel s’arrondit et se prend dans les doigts aux lignes délicatement brisées.
    Mais ce qu’il y a de plus merveilleux dans cet arbre, c’est qu’il peut absorber et éteindre les désirs. »

    Marlen Haushofer, Dans la mansarde

  • Une mansarde à soi

    Le mur invisible de Marlen Haushofer (1920-1970) m’avait fait forte impression : comment oublier l’histoire d’une femme qui se retrouve complètement isolée à la montagne, séparée du reste du monde par un mur invisible ? La narratrice de Dans la mansarde (1969, traduit de l’allemand par Miguel Couffon) est aussi une femme solitaire, sans être coupée du monde pour autant.

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    D’un dimanche au suivant, c’est le récit d’une semaine dans la vie d’une femme mariée : « De la fenêtre de notre chambre à coucher, nous apercevons un arbre à propos duquel nous ne parvenons pas à nous mettre d’accord. » Pour Hubert, son mari avocat, c’est un acacia ; pour elle, un orme ou un aulne, « Bel-arbre » lui suffit pour le désigner. « Il ne sait pas que j’existe. Sa particularité la plus étonnante est de n’être visible qu’en hiver. Dès qu’il bourgeonne et se couvre de feuilles, on ne le voit plus, jusqu’au jour où son tronc et ses délicats branchages s’élèveront de nouveau, dans leur nudité, sur le fond gris d’un ciel de novembre, et où se reposera l’énigme de son nom. » La contemplation de l’arbre qui se dessine sur le gris du ciel l’apaise, lui rend des forces.

    Le même désaccord surgit entre eux quand il s’agit d’identifier un oiseau qui s’y pose. Hubert préfère se plonger dans le récit de la bataille de Saint-Gotthard-Mogersdorf (1664), son genre de lecture préféré. La cinquantaine, en bonne santé, cet homme aux cheveux bruns est « tempérant ». Hubert et elle évitent de se déranger dans leurs occupations respectives, vieux couple où chacun se réfugie dans sa routine.

    De la même façon, ils restent à distance des autres, même de leur fille Ilse, quinze ans, qui écoute de la musique ou reçoit ses amies dans sa chambre. Quant à Ferdinand, leur fils de vingt-et-un ans, « né, lui, avant ces événements », il reste au centre de leur vie, vient déjeuner le dimanche et passe parfois prendre un café. Sa grand-mère paternelle lui a légué son argent, et à Hubert, son fils, la maison dont elle n’avait que l’usufruit. Rien pour sa petite-fille ni pour sa bru.

    Souvent, le couple se promène le dimanche jusqu’à l’Arsenal où ils trouvent tous les deux au musée de quoi les intéresser. Au retour, elle monte dans la mansarde ;  là elle peut « dessiner ou peindre » ce qui lui plaît. Elle a été illustratrice de livres. Elle ne dessinait que des insectes, des poissons, des reptiles et des oiseaux. A présent, elle voudrait réussir « un oiseau qui ne serait pas le seul oiseau sur la terre », qu’on s’en rende compte au premier coup d’œil, mais estime ses dessins ratés, seul Hubert y voit « de petites œuvres d’art ».

    Le lundi, elle reçoit un courrier inattendu : une grosse enveloppe jaune contient des feuilles de son journal d’antan. Choquée, elle va la cacher dans la mansarde : « les choses et les pensées qui concernent ma vie dans la mansarde n’ont pas à pénétrer dans le reste de la maison. » Enfant de parents tuberculeux, bien qu’en bonne santé, elle n’avait pas plu à sa future belle-mère, la femme du Conseiller, et Hubert en avait voulu à sa mère. La seule personne qui l’ait aimée, c’est son grand-père chez qui elle a vécu à la campagne après la mort de ses parents qui l’avaient tenue à distance.

    Quelques années heureuses avec Hubert, épousé après la guerre, puis la naissance de Ferdinand, c’était leur vie d’avant. Mais un jour, elle est devenue sourde (on lira plus tard comment c’est arrivé et comment cela a pris fin). Alors Hubert et l’enfant sont retournés vivre chez la Conseillère. Par bribes, la narratrice évoque son passé, son séjour dans une cabane au cœur de la forêt autrichienne, les personnes chez qui elle s’est réfugiée pendant cette période traumatisante.

    Jour après jour, la vie quotidienne est racontée en détail, avec ses routines, en alternance avec les pages du journal déposées chaque matin par le facteur, lues puis brûlées. Comme elle dort mal, elle aimerait parfois dormir dans la mansarde, mais Hubert s’y oppose. Il lui arrive d’avoir « des pensées mansardières » qu’elle ne devrait pas avoir. A une certaine époque, la narratrice ne voyait personne. A présent, elle va chez la coiffeuse, entre dans un salon de thé, rend visite à des connaissances. Mais elle s’ennuie. Il n’y a que dans la mansarde qu’elle se sent vraiment elle-même ou bien dans ses rêves.

    Portrait d’une femme solitaire même au milieu des autres, Dans la mansarde est le récit lent, répétitif, d’une vie apparemment normale, mais dont elle est comme absente. Elle joue son rôle d’épouse, de mère, se plie aux conventions, sans plus. Seules les heures dans la mansarde sont vraiment vécues, ressenties. Elle peut y songer à son passé et chercher en dessinant son oiseau idéal à moins que ce soit un dragon ? Ce roman étrange m’a semblé pesant, comme si Marlen Haushofer nous entraînait avec son personnage dans son monde à part et figé. Elle était déjà gravement malade quand elle l’a écrit.

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    Considéré comme une critique du mariage ou en tout cas de l’usure dans une vie de couple, de la difficulté à communiquer, de l’enfermement féminin sous une apparence sociale, le dernier roman de cette romancière autrichienne retient par l’éloge d’une « mansarde à soi » où dessiner, penser librement, et par son ton original pour décrire une vie ni joyeuse ni malheureuse mais acceptée.