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bonheur

  • Un jour

    stifter,le sentier dans la montagne,nouvelle,littérature allemande,xixe,folie,santé,nature,montagne,bois,bonheur,amour,culture,extrait« A mi-chemin entre la grande falaise et la prairie de la Cloche, se trouvait une large pierre plate sur laquelle Tiburius aimait à se reposer. Là, le sol était sec et sur les grands troncs élancés, le soleil faisait de magnifiques jeux d’ombre et de lumière.

    Un jour, Tiburius aperçut, de loin, quelqu’un déjà installé à sa place favorite. C’était, lui sembla-t-il, une vieille femme comme les peintres en placent souvent dans leurs tableaux de forêts. Quelque chose de blanc, posé à ses pieds, devait être un ballot. En s’approchant, il reconnut son erreur. »

    Adalbert Stifter, Le sentier dans la montagne

  • Le bonheur d'un fou

    Après L’homme sans postérité d’Adalbert Stifter (1805-1868), voici un autre récit court de l’écrivain autrichien : Le sentier dans la montagne (Der Waldsteig, 1845), traduit pour la première fois en français par Germaine Guillemot-Magitot en 1943, quasi un siècle plus tard – c’est le texte réédité par les éditions Sillage. D’autres traducteurs le proposent sous le titre Le sentier (ou Le chemin) forestier.

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     Adalbert Stifter, Im Gosautal, huile sur toile, 1834

    Un de ses bons amis raconte l’histoire de Tiburius, qui l’y a autorisé « dans l’espoir que les extravagants, qui s’entendent si bien à gâcher leur existence par mille sottises, en profiteront ». On disait de Tiburius qu’il était « un original » voire un « fou ». On le disait déjà de son père, un grand extravagant, qui versait toujours dans l’excès, aussi bien pour lui-même que pour ses chevaux ou ses collections. Quant à sa mère, elle le couvait, le gâtait et le protégeait excessivement de tout. Son précepteur et son oncle, un « vieux garçon », ne firent pas mieux.

    Cet oncle criait « Tiburius » pour le sortir de ses rêveries, en réalité son neveu s’appelait Théodore Kneight. Après la mort de ses parents, Tiburius, son nom pour tout de monde désormais, avait hérité de leurs propriétés et de leur fortune. Timide, il s’était offert, au début, de beaux vêtements et tout ce qui lui apportait du bien-être. Ses nouvelles activités – musique, dessin et peinture, lecture et collections diverses –, trop tôt abandonnées, ne l’avaient pas empêché de sombrer dans la mélancolie, puis la maladie. Il repoussait tous les conseils de ses amis et s’enfermait en lui-même.

    Après le récit de ses infortunes, la suite raconte la « résurrection » de Tiburius. On lui a parlé d’un médecin original arrivé dans le pays, et qui tient davantage à jardiner qu’à exercer son métier. Intéressé, Tiburius décide d’aller le voir pour se faire expliquer un passage obscur d’un ouvrage de Haller. Le docteur lui répond puis lui fait « les honneurs de son jardin ». Tiburius prend alors l’habitude d’aller le voir à Querleithen.

    Le jour où il demande au médecin quel remède pourrait soigner son mal, celui-ci lui répond simplement : « Vous marier. Mais auparavant allez faire une cure dans quelque station thermale, c’est là sans doute que vous rencontrerez l’épouse qui vous est destinée. » Tiburius suit son conseil et se rend dans une ville d’eaux d’une vallée alpestre.

    Le sentier dans la montagne, en plus de conter sa métamorphose, est une ode aux bienfaits de la montagne. Très prudent dans ses premières promenades, Tiburius va peu à peu se risquer plus loin sur les chemins et en découvrir un, près d’une falaise rocheuse, qui offre des paysages splendides. Laissant son équipage l’attendre en bas près de sa voiture, il ira de plus en plus loin, si loin qu’un jour il se perdra même. Mais il y fera une belle rencontre.

    Merci à Dominique et à Aifelle qui m’ont donné envie de lire Stifter. Les monts de Bohême et les forêts profondes de sa région natale l’ont enchanté et inspiré. Il était aussi un bon peintre de paysages. Sa propre vie a été plus douloureuse et frustrée que celle de Tiburius. Adalbert Stifter, à travers l’histoire de ce riche hypocondriaque réputé « fou » qui va trouver la guérison et le bonheur sur ce sentier qui mène dans les bois, écrit une ode aux beautés naturelles, aux plantes, à la marche en montagne, à la vie simple.

    Ce « fils d’un tisserand des forêts de Bohême », grand admirateur de Goethe, est devenu à son tour un écrivain important des lettres allemandes du XIXe siècle, admiré de Nietzsche, Hermann Hesse ou Thomas Mann. « Par ce rêve d’une société reposant sur la raison, la beauté et l’humanité, Stifter se sentait un continuateur de Goethe, et il n’a cessé d’affirmer cette parenté, en même temps qu’il proclamait sa volonté de recréer un style classique, « granitique ». Mais la naïveté voulue, la simplicité de son style sont le produit d’un travail inlassable, d’un effort incessant pour vaincre la terreur qui est le sentiment fondamental de son œuvre. » (Encyclopædia universalis)

  • Accords

    « Vaste nappe sonore. Calme sur la plage déserte. Le saxo la survole d’un long cri, mouette aux ailes étendues. Des notes de basse, vaguelettes léchant le brise-lames. L’horizon est plat. Quelques accords sourds. Entrée de la batterie. Le vent se lève, ça commence à cogner. Le ciel se charge, le saxo hurle, le piano écume. Tourbillons de sable et de notes, des vagues d’un vert sombre s’entrechoquent sur la jetée. Au plus fort de la tourmente, un regard entre musiciens : sur une dernière mesure, le morceau s’arrête. 

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    Il nous avait fallu presque trois heures pour arriver. Entamé dans une ambiance tendue, le trajet s’était déroulé dans un silence que j’avais respecté. Je savais qu’il valait mieux, dans ce genre de situation, ne pas emmerder Jan. Après quelques kilomètres, il avait allumé le lecteur et laissé défiler l’un des albums de jazz scandinave qu’il aimait tant. Le regard sur l’autoroute, il suivait la ligne mélodique d’un balancement de tête, levant parfois une main pour claquer des doigts ou tapoter le volant en mesure. Je ne disais rien. »

    Emmanuelle Pol, Jan (sur un air de jazz)

  • Sur un air de jazz

    Jan (sur un air de jazz) est le septième titre d’Emmanuelle Pol mentionné par la maison d’édition qui publie ses romans et nouvelles depuis 2009. Née à Milan d’une mère française et d’un père italien, elle a grandi en Suisse et vit à Bruxelles depuis une quarantaine d’années. Je ne la connaissais pas. La couverture très graphique de Jan (deux mains sur un clavier, des touches colorées) annonce bien ce récit où sa compagne raconte la vie d’un pianiste de jazz rencontré sur le tard et leur complicité.

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    Deux pages sur le pays où Jan est né, « une région où s’étendent à perte de vue des champs de betteraves et de pommes de terre », un paysage « conçu pour la grisaille, la pluie et la bourrasque » – des clichés sur la Flandre belge que l’autrice reprend à son compte. Puis vingt-quatre chapitres qui s’ouvrent tous sur quelques lignes en italiques. J’ai aimé ces ouvertures qui rendent une atmosphère musicale, un tempo, un ressenti : « Fragilité, sensibilité, son feutré à fleur de peau. »

    Pas de portrait de Jan à proprement parler, mais un étonnement admiratif pour son « incroyable gentillesse ». « Un genre de pureté d’enfant. Un truc d’extraterrestre. » Un grand corps timide, souple, un homme « joyeux ». C’est dans un bar bruxellois bien connu (qui ressemble à l’Archiduc), presque vide en août – « un des concerts gratuits du dimanche après-midi » –, qu’elle croise le regard du pianiste et qu’ils se parlent pour la première fois.

    Les yeux de Jan, ses mains, ses oreilles, sa voix, ses jambes, l’amour avec lui, le bonheur d’être ensemble. Après avoir exercé divers métiers, eu « des hommes de toutes les couleurs et de toutes les classes sociales », la narratrice était seule, restée proche d’anciens amants mais indépendante. Jan était seul aussi, excepté « son pote Jozef », ami d’enfance : « Aussi vulgaire que Jan était délicat. Aussi brutal que Jan était doux. Aussi paresseux que Jan était bosseur. »

    La musique était sa priorité : « aléas de l’inspiration », tournées, hauts et bas des ventes, affaires d’argent, « faire le job ». La nouvelle petite amie de Jozef, surnommée « Comtesse », plus âgée que lui, parlait volontiers français, ce qui a aidé la narratrice à entrer dans leur cercle. Elle avait emménagé chez Jan, mais seuls les privilégiés passaient le seuil de son studio, sa « grotte ». « J’étais chez moi partout, mais pas là. » Parfois Jan y emmenait ses amis en fin de soirée.

    Jan travaillait pendant des heures au piano. Alors elle allait se promener dans les rues venteuses ou montait dans un tram au hasard, observait les gens, les touristes, les familles. « Et soudain ce fut une évidence : si j’étais tombée si amoureuse de Jan, c’est aussi parce qu’il représentait à mes yeux la figure parfaite, la quintessence, l’incarnation même de ce pays triste et joyeux, ce pays morne et vivant, ce pays divisé, têtu, fragile, désordonné, rêveur et commerçant, ce pays qui m’avait accueillie et que j’avais adopté. »

    Nicole, la mère de Jan – qu’il salue d’un « Dag’ Mama » –, porte un prénom francophone venu de « l’époque où la bourgeoisie flamande se piquait encore de parler français » et aime la poésie française. Jan, lui, déteste évoquer son passé ; Nicole surprendra sa compagne en lui expliquant le choix du prénom de son fils (lui semble ignorer en ignorer les raisons). Bon élève, il avait été inscrit tôt au Conservatoire. A dix-sept ans, c’était décidé : il serait musicien.

    Jozef, enfant brutal, s’était pris d’une amitié viscérale pour ce garçon apparemment si faible, délicat. Quand celle qui partage à présent sa vie remarque que Jan lui donne de l’argent pour l’aider, il répond que son ami n’a pas eu de chance et que ça ne regarde personne. Il va même l’engager comme impresario, sans se rendre compte de ses mauvais choix et de ses erreurs. On sent qu’entre eux, ça finira mal.

    Jan est le roman d’une vie dédiée au jazz – l’harmonie, l’improvisation, le rythme – dans un pays dépeint d’une manière forcément subjective. La romancière y montrer les joies et les aléas de la création artistique, les difficultés de la vie d’artiste. On y découvre leur vie intime et, à travers les yeux de la narratrice, la Côte belge, Ostende, la mer du Nord dans les toiles des peintres, Gand préféré à Bruges, les bons restaurants, le formidable Black Cat dont le patron est un ami de Jan et qui sert de cadre à un enregistrement live mémorable.

    Emmanuelle Pol entrelace ces thèmes romanesques : « Jan, Jozef, la musique, l’amour et la Belgique ». Dans Le Carnet et les Instants, Michel Zumkir apprécie « la manière dont Emmanuelle Pol raconte cette histoire d’amour entre sexagénaires — une tranche d’âge rare dans les romans — et la manière dont elle évolue. Rien de simple, rien de lisse. » Cette évocation d’une vie avec un musicien ne manque pas d’originalité.

  • Pour la localisation

    Connaissez-vous Helena Norberg-Hodge ? Un entretien de Sabine Verhest avec cette « lauréate du prix Nobel alternatif » (Right Livelihood Award, 1992), dans La Libre Belgique du 27 avril 2020, m’a donné envie d’en savoir un peu plus sur cette philosophe écologiste britannique et de partager son analyse avec vous, dans la continuité de la « décroissance heureuse » de Maurizio Pallante.

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    Helena Norberg-Hodge au Ladakh, 1986

    « Les crises auxquelles nous sommes confrontés partagent une racine commune : la mondialisation économique. L’antidote ? La localisation. » Helena Norberg-Hodge et l’organisation Local Futures prônent une nouvelle économie qui nous préserve des dérives sociales et des pénuries constatées aujourd’hui à cause de notre dépendance envers les monopoles mondiaux. En prenant conscience de la trop grande vulnérabilité de nos sociétés qui en découle, nous voilà plus nombreux, il me semble, à nous ouvrir aux idées qu’elle a développées dans Le local est notre avenir.

    Non seulement la localisation raccourcit la distance entre la production et la consommation, autrement dit les circuits courts, mais elle réduit aussi la consommation d’énergie et la pollution. « En même temps, la localisation reconstruit le tissu d’une véritable communauté, le sentiment d’être dépendant d’autres êtres humains, au lieu de bureaucraties lointaines et de forces anonymes. »

    Le sentiment de connexion ainsi ravivé répond à un besoin humain fondamental : le lien « avec les autres et avec le monde vivant qui nous entoure ». C’est pourquoi Helena Norberg-Hodge parle d’une « économie du bonheur », une formule que je ne trouve pas très adéquate, mais elle décrit très bien l’insatisfaction causée par la séparation entre les gens, la distance, la déconnexion auxquelles conduit la mondialisation, alors que l’économie locale amène des relations « lentes » avec les autres, plus profondes et porteuses de sens.

    Elle appelle de ses vœux « un mouvement mondial pour le changement », un encadrement de l’économie par des valeurs écologiques et sociales, afin de « prévenir d’autres destructions » que celles dont nous sommes déjà les témoins : le fossé entre les riches et les pauvres qui s’élargit, l’appauvrissement de notre environnement, l’accroissement de l’anxiété.

    Sur le site de Local Futures, dont l’histoire commence au Ladakh, en Inde, il y a plus de quarante ans, vous trouverez leurs projets, leurs activités, leurs propositions économiques. Sur leur blog, je vous signale, entre autres, un article de GRAIN publié au début du mois d’avril sur l’origine de Covid-19, et un autre intitulé « Une perspective de décroissance sur la crise des coronavirus » qui explique comment cette crise, si elle n’est pas une décroissance, montre combien la décroissance est nécessaire et possible.

    Souvent, les soignants et les autres « aidants » que nous applaudissons tous les soirs à vingt heures – cela faiblit un peu dans ma rue, lassitude ou effet du déconfinement annoncé et espéré – et aussi les personnes qui se sont mises à coudre des masques, à distribuer de l’aide alimentaire, à faire des courses pour leurs voisins, expriment souvent à quel point ce qui les soutient dans la crise actuelle, c’est la conscience de faire quelque chose qui a vraiment du sens, qui va vraiment aider les autres.

    J’aime la façon dont le mouvement Local Futures relie les réalités économiques aux réalités sociales, insiste sur le sens de nos relations avec les autres et avec le monde qui nous entoure. Nous pouvons tous avancer vers une « économie du bonheur » avec Helena Norberg-Hodge, non seulement en faisant quelque chose qui soit à notre portée pour rendre le monde meilleur, mais aussi en nous opposant à « la dérégulation du commerce et de la finance, qui donne aux entreprises mondiales monopolistiques plus de puissance, plus d’argent, plus de droits, pendant qu’on restreint les droits de tous les autres. »

    P.-S. Signalée par Colo, une opinion de Gil Bartholeyns sur la crise sanitaire, pour compléter la réflexion (La Libre.be, 9/5/2020)