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Virginia à Vanessa

Vendredi [21 juillet 1911]
29, Fitzroy Square, W.

Ma chérie,

Virginia W par Vanessa B, 1912.jpgIl faut vraiment que je t’aime pour t’écrire par cette chaleur torride.
Nous avons fait notre grande expédition hier. C’était très étrange. La situation était assez tendue, pour commencer ; nous nous sommes allongés sous les arbres et avons parlé du projet de Bedford Sq. Puis nous nous sommes mis à marcher et il
[Walter Lamb] a commencé à se plaindre du manque d’âmes nobles. Nous avons parlé d’amour et des femmes en général. Et puis il s’est assis et il a dit : « Je peux te demander si tu es déjà tombée amoureuse ? » Je lui ai demandé s’il était au courant pour l’affaire Lytton. Il a dit : « Clive m’en a parlé », ce qui m’a contrariée, mais était à prévoir. Alors je lui ai répondu que j’en parlerais s’il avait vraiment envie de savoir, si ce n’était pas par simple curiosité. Il m’a dit qu’il serait heureux de connaître mes sentiments et se contenterait de ce dont je voudrais lui faire part. Je lui ai fait un résumé. Après quoi il m’a dit « Aspires-tu à avoir des enfants et une relation amoureuse comme on l’entend ? » J’ai dit « Oui ». Il m’a dit « Je t’aime beaucoup ». Je lui ai dit « Mais tu es rassuré ? » Il a dit « Tout est tellement compliqué. » J’ai dit « Quoi ». Il a dit « Tu vis dans un nid de frelons. Sans compter que le mariage est si difficile. Tu permets que j’attende ? Ne me presse pas. »
Je lui ai dit :
« Il n’y a aucune raison de cesser d’être amis -, ni de changer les choses ou de nous précipiter. » Il a dit « Bien sûr, c’est déjà merveilleux comme ça. »
Après quoi, nous avons parlé de tout et de rien ; et j’ai compris qu’il ne s’autoriserait pas à tomber amoureux sans connaître mes sentiments ; et aussi qu’il était déconcerté par certains aspects de ma personnalité. Il m’a dit que j’avais l’art de compliquer les choses et risquais de ne pas supporter ses défauts. J’ai reconnu mon grand égoïsme, mes obsessions, ma vanité et tous mes vices. […] »

Virginia Woolf & Vanessa Bell, Baisers du singe. Correspondance 1904-1941

Virginia Woolf by Vanessa Bell c.1912 © Estate of Vanessa Bell, courtesy Henrietta Garnett.
Photo credit: © National Trust / Charles Thomas

Commentaires

  • Ça a le mérite d’être très francs l’un envers l’autre!

  • En effet. Bonne après-midi, Colo.

  • Je suis toujours dans la procrastination (le mot est mal choisi, je lis et vais lire d'autres choses que je tiens à achever) à propos des romans de Virginia Woolf. Ce billet m'en rappelle l'urgence.

    La lettre citée en dit beaucoup sur elle, sur une époque où les lettres intimes étaient plus fréquentes. La correspondance de gens célèbres est-elle toujours aussi vivante aujourd'hui ?

    J'ai un ouvrage collectif : "V. W. l'écriture, refuge contre la folie". Tourné vers la psychanalyse. Prématuré aussi, tant que je ne connais pas mieux les écrits de l'autrice.

  • J'espère que son tour viendra: romans, nouvelles, essais, Journal, lettres... Son œuvre est vaste. L'écriture était son ancre dans la vie, c'est certain.

  • L'ouvrage collectif que je mentionne ci-dessus : https://lerma.univ-amu.fr/en/publications-membres/virginia-woolf-lecriture-refuge-contre-la-folie-2/

  • Merci, j'irai voir ce lien.

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