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  • Tabou

    « Le second sujet tabou était l’argent. Comme s’il n’existait pas. On ne savait jamais combien gagnaient les adultes, pas même nos parents, ou plus exactement : nos pères. Il ne nous serait pas venu à l’idée de le leur demander, cela n’avait vraiment aucun intérêt. Tout ce qui avait rapport à l’argent était considéré comme un autre sujet « vulgaire », certes moins extrême que le sexe mais déplacé tout de même. Une fois passé le cap de la communion solennelle, nous recevions bien de l’argent de poche, mais nous ignorions ce que coûtaient les choses, hormis le prix de ce que nous pouvions nous offrir avec : une glace, un cinéma, un coca, un livre de poche, un 45 tours. Celui qui  arrivait à épargner durant un mois pouvait s’offrir un 33 tours. Non seulement « l’argent ne fait pas le bonheur », mais il est « sale ». Un nouveau riche était nécessairement un imbécile, de préférence un gros commerçant flamand ou américain étalant ses richesses au volant d’une Cadillac tape-à-l’œil. » (p. 56)

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    Une autre maison de la rue Lamorinière à Anvers (source de la photo)

    Habitude

    « Lorsque je marchais dans les rues de ma ville, j’avais conservé de mon enfance une habitude consistant à effleurer les maisons de mes ongles. Toutes les façades possédaient des soubassements en pierre bleue, taillée verticalement en fines rayures. Au contact de leurs aspérités variant à l’infini, la corne qui frottait la pierre ainsi brettelée émettait un crépitement discret qui se transmettait à mon corps. Sans le savoir, j’enregistrais les gestes des tailleurs de pierre, j’imitais la trace de leurs coups de ciseau. Et comme eux, j’imagine, je fredonnais une ritournelle. » (p. 96)

    Pierre Brandes, Côté rue, côté jardin

  • Brique

    Othoniel : « La brique est un symbole universel existant dans de nombreuses cultures, un dénominateur commun, tout comme la perle. Ce module me permet de réaliser des œuvres entre sculpture et architecture. »
    (Chambre nord : Inde)

    Othoniel à la Villa Empain (35) Precious Stonewall.jpg
    Othoniel, Precious Stonewall, 2025,
    verre indien miroité émeraude et bleu

    « Plus tard, les Precious Stonewall, ces blocs de briques abstraits accrochés au mur, sont venus conforter la mémoire des événements de la rébellion de Stonewall, en 1969, qui a donné naissance à la première gay pride, à New York. »
    (Salle d’escrime : New York)

    Source : Othoniel, Diary of Happiness, Guide du visiteur, Villa Empain > 4/10/2026

  • Défendre la culture

    Une première secousse avait ébranlé certains lecteurs & lectrices en juin dernier, en lisant ce qu’un président de parti, après sa victoire aux élections, déclarait dans La Libre Belgique : « On va gérer le pays comme des ingénieurs, pas comme des poètes. » La petite phrase avait provoqué une série de réponses, du monde culturel et des ingénieurs eux-mêmes, et pas seulement dans « mon » journal.

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    Maurice Wagemans (1877-1927), La lecture sur le pont

    Et voici que le porte-parole de ce même parti, s’exprimant « à titre personnel » dans le même journal, le 9 mars dernier, signe une opinion dont le titre et le chapeau révèlent clairement l’intention. Je les cite : « La culture ne devrait pas grimper par subsides, mais s’élever par plébiscite. » « Laisser la culture s’autoréguler n'est pas une menace, c’est une nécessité. Car si personne ne veut d’un spectacle, d’un film ou d’une exposition, pourquoi forcer son existence à coups de subventions publiques ? » Bien que le texte commence par une belle déclaration (« La culture a sauvé ma vie »), on reste très dubitatif en le lisant, aussi par rapport à cette affirmation finale : « Ceux qui méritent de briller n’ont pas besoin de tuteurs : ils s’élèvent par eux-mêmes. Vive la culture, et vive la liberté. »

    Depuis lors, des voix qui comptent dans le secteur culturel se font entendre dans les pages « Débats » du journal. Le 12 mars, Jean-Marie Klinkenberg, membre de l’Académie royale de Belgique, a répondu par une opinion intitulée « Culture libératrice ou culture libertarienne ? » : « Je ne puis certes témoigner que de quelques modestes expériences de la "culture subventionnée" de ce pays : dix années à la Commission d’aide à l’édition, vingt autres à la Commission des lettres, quarante au Conseil de la langue française. Toutes charges exercées bénévolement, à titre de service à la communauté, en marge de ma carrière de chercheur. »

    S’inquiétant d’une « révolution culturelle » du côté américain, Klinkenberg observe qu’elle a aussi commencé chez nous.  Ceux qui opposent « la culture qui sait se vendre et une culture élitiste déconnectée du réel » vont dans la même direction. « Il est temps de nous opposer, à notre niveau, à un mouvement dont l’aboutissement, l’histoire nous l’a appris, est l’abolition du savoir, de la culture et, in fine, de la vraie liberté : non celle de quelques-uns, mais celle de toutes et tous. »

    La philosophe Pascale Seys, dont je vous ai déjà parlé ici, a écrit une carte blanche le 17 mars : « Défendre la culture, armer l’avenir ». Elle y rappelle que « L’argument selon lequel l’impôt ne devrait pas soutenir des œuvres qui ne correspondent pas aux préférences du grand nombre va totalement à l’encontre de la culture en tant que bien commun. » Comment ne pas acquiescer à ceci : « L’avenir s’invente dans la palpitation des idées et des cœurs, par l’art et par les œuvres qui nous élèvent, qui nous rassemblent, et qui donnent à nos existences un horizon de désir et d’espérance. »

    La ministre-présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles et ministre de la culture (un ministère vraiment nécessaire ? avait aussi osé le parti dont il est question), Élisabeth Degryse, a précisé dans un entretien du 21 mars : « La qualité d’un spectacle ne se mesure pas à l’applaudimètre, mais des indicateurs chiffrés pourraient être pris en compte. » Elle rassure : « Le soutien public à la culture est, reste et restera essentiel. »

    Pour terminer ce billet sur un sujet qui me tient à cœur, vous le savez, je reprends encore quelques propos de Bernard Foccroulle, organiste et compositeur, qui a été successivement directeur de la Monnaie et du Festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence. Lui aussi s’inquiète des discours pernicieux qui se répandent : « Au cœur de la culture, il y a l’art, et au cœur de l’art, il y a la poésie, à laquelle j’ajouterai la notion de complexité – infinie – le tout procédant fondamentalement par interaction. En cela, la culture est totalement étrangère au consumérisme – dont l'emblème superlatif est le selfie au musée, pris devant l’œuvre à laquelle on tourne le dos ! Et pour que la société puisse aller à la rencontre de la culture, les projets participatifs sont essentiels. »

    « Et c’est là que le pouvoir agissant de la poésie refait surface. […] Alors, qu’est-ce qui définirait cette "poésie" ? Il me semble que c’est tout à la fois un certain "regard" sur les choses et les gens, une forme de quintessence, une invitation à la contemplation et à l’intériorisation. À travers leurs œuvres, ces grands artistes convoquent la part de poète qui se trouve en chaque être humain. La poésie me semble indissociable de notre humanité. » (La Libre Belgique, 24/3/2025)

    ***

    Sur le calendrier de mars, les résultats d’un dépistage ont tout à coup semé de multiples rendez-vous, en ont annulé d’autres. L’opération est pour après-demain. Je vous reviens dès que possible.
    En attendant, comme dit l’Augustin, lisez bien.

    Tania

  • Comprendre le lien

    Dans Eclaircies, dernier texte du recueil Paysages avec figures absentes, Philippe Jaccottet commente la poésie de Hölderlin et de Rilke, entre autres. J’y note ceci, à la fin d’une longue parenthèse : « Le langage le plus sobre est celui qui a le plus de chances de rendre compte des œuvres comme il sied. » Voilà qui m’encourage à tenter de partager cette lecture.

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    Près de Grignan, à la grotte de Rochecourbière 

    Les proses poétiques du poète de Grignan ouvrent un chemin de mots, ce ne sont pas des histoires. Il s’agit de « comprendre le lien qui les lie à notre vie profonde », écrit-il dans l’incipit à propos de ces cadeaux que nous font certains paysages. Jaccottet a l’art de nous accrocher à sa vision de l’instant : « Plus qu’aucune autre saison, j’aime en ces contrées l’hiver qui les dépouille et les purifie. » Puis viennent les images : les couleurs, les sols pierreux où poussent les chênes verts. « … Et sans cesse autre chose étonne » : un ciel au couchant ou « l’énigmatique luminosité du crépuscule ».

    « L’immédiat : c’est à cela décidément que je m’en tiens, comme à la seule leçon qui ait réussi, dans ma vie, à résister au doute, car ce qui me fut ainsi donné tout de suite n’a pas cessé de me revenir plus tard, non pas comme une répétition superflue, mais comme une insistance toujours aussi vive, comme une découverte chaque fois surprenante. »

    Dans ce pays de Grignan, « pays de murs », Jaccottet regarde les remparts de villages, les murets de pierres sèches le long des chemins ou autour des propriétés, décrit leur structure, dit leur beauté venue de temps anciens qui s’y dissimulent. Un lieu peut ouvrir « la magique profondeur du Temps », rappeler des monuments, des tableaux, les paysages de Cézanne. En ceux-ci, « où il n’y avait que montagnes, maisons, arbres et rochers, d’où les figures s’étaient enfuies, la grâce de l’Origine était encore plus présente (…) ».

    Sur le seuil le montre à l’écoute de l’eau, au retour de la pluie, des gouttes multipliées comme des notes – « Paroles du ciel à la terre. Comme autant de « oui » ronds, lumineux, décidés, tout près de nous, en même temps très loin, comme au-delà. La fable des sources. » L’eau est aussi ce qui le conduit dans Bois et blés, à la dérive.

    Que j’aime l’art avec lequel le poète évoque la tourterelle turque, oiseau pour moi lié aux séjours dans le Var, aux arbres d’un jardin familier, avec son « collier d’ardoise ». La terre, l’eau et l’air murmurent des secrets, tissent des correspondances : « L’eau, miroir du vent ; mais une prairie aussi, soyeusement, le dénonce. (Travaux au lieu dit l’Etang)

    Des vers viennent, par tâtonnements, variations :

    « […]
    Soudain, où étaient l’herbe et la terre
    de longues pluies aux roseaux veufs
    ont rendu leur étang.

    Le vent souffle. Sur l’autre bord
    où l’eau se heurte à ces cloisons de paille
    l’écume ! où hier s’ouvraient les narcisses. »

    Ou une devise poétique :

    « Contre ce qui t’arrête
    sache fleurir, comme l’eau. »

    Une autre dans Oiseaux invisibles, texte rayonnant où les contemplatifs peuvent se reconnaître :

    « Ecoute, regarde, respire. »

    Philippe Jaccottet écoute l’eau, les oiseaux, le vent. Comme en peinture, tout nous est présent par la lumière – un paysage, même sans figures, est habité : « Chez Poussin, tout l’espace devient monument. Les mesures sont amples et calmes. La terre et le ciel reçoivent leur part juste, et dans ce monde harmonisé il y a place pour les dieux et les nuages, pour les arbres et les nymphes. Le temps ici ne joue ni ne délire. Il est pareil à la lumière qui dore les dômes de feuillage et ceux des villes lointaines, les chemins et les rochers. » (Prose ou serpent)

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    Dans Paysages avec figures absentes, le poète invite des artistes de pinceau ou de plume à l’unisson de ce monde lumineux. A la fin d’un texte intitulé « Si les fleurs n’étaient que belles… » (Senancour dans Oberman), une autre merveilleuse parenthèse débute ainsi : « Innocence et culture : on ne devrait pas les opposer comme incompatibles. » Je vous en cite aussi la fin, pour clôturer ce billet : « Les œuvres ne nous éloignent pas de la vie, elles nous y ramènent, nous aident à vivre mieux, en rendant au regard son plus haut objet. Tout livre digne de ce nom s’ouvre comme une porte, ou une fenêtre. »

  • Majesté

    « Quinze ans ! c’est l’âge rêvé pour un éphèbe. Pour un chat, c’est un âge de majesté et de face-à-main, d’irritabilité aussi, surtout s’il est de ce poids, de ce poil, de cette taille, de cette opulente sombre tacheture.

    le-gout-des-chats.jpgLe voici qui est arrivé, parce que l’avenue cesse et que c’est la maison avec les quatre volets clos et la porte close aussi, afin de faire la nuit parce que tout le monde dort.

    Vous lui dites mille termes aimables. Il s’assied : établit sur vous un vieux regard ferrugineux royal.

    Vous voudriez le prendre. Le porter, le tenir – c’est émouvant un animal pareil ! Mais d’abord, le pourriez-vous faire, il ne ronronnerait pas – je sais bien que c’est ça, ce tonnerre entre des enrochements du Zambèze ou du Niagara que vous voudriez entendre ; eh bien il ne le ferait pas – ensuite il s’en faut de beaucoup que vous le puissiez jamais atteindre. Voyez où il est déjà, et comme il marche plein d’offense et en se retournant ! Dans les hauts pois de senteur, il y a un peu d’ombre. Va-t-il dormir ? Plutôt, il a une idée. Il se dresse et se fait les griffes de toute sa longueur et de toute sa force contre une borne qui est là qui lance des étincelles. »

     

    Charles-Albert Cingria, Canicules sardes in Le goût des chats