Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Roman - Page 11

  • Elle, Anna Livia

    Jeu de la mémoire ? Coïncidence ? Je m’appelle Anna Livia de Marie Susini, repris dans la bibliothèque, est une histoire d’amour « fou » entre une fille et son père. On ne le comprend pas tout de suite, qu’elle est son « Absolute Darling ». Après l’avoir relu, je reviens sur l’épigraphe d’Hofmannsthal et je la comprends mieux : « Le noyau mystérieux, le cœur des expériences, des actes obscurs, des douleurs obscures, n’est-ce point lorsque tu as commis ce que tu n’aurais pas dû, mais devais commettre […] ».

    marie susini,je m'appelle anna livia,roman,littérature française,amour,inceste,solitude,culture

    Noire est la couleur de ce roman de Marie Susini née en Corse, de la nuit qui tombe, des cyprès à l’horizon – « Autant qu’elle se souvienne, ils sont là depuis toujours. Quatorze. Jamais personne n’a pu dire si ce nombre a un secret ou même un sens, jamais personne n’a connu Castelvecchio sans la longue rangée de cyprès en bordure du ciel. » Pourquoi quatorze ? Qui les a plantés là et pourquoi ? C’étaient les sempiternelles questions d’Anna Livia et de son ami Francesco à Madalena, la servante, la mère du garçon, trop tôt disparu.

    Dans La Renfermée, La Corse, un essai publié en 1981, Marie Susini écrit : « Là où est le danger, là croît aussi ce qui sauve [Hölderlin]. Jamais enfance ne fut plus recluse et sévère, plus austère que la mienne. Pourtant je ne voudrais pas d’autres souvenirs que ceux que j’ai, ceux qu’elle m’a laissés. Parce que mon enfance a été avant tout poétique, si l’on entend par là une manière de percevoir le monde et le temps. » (Cité sur Terres de femmes)

    Madalena, toujours habillée de noir, n’a jamais connu les dimanches où l’on va à l’église, endimanché. Ainsi font les gens ailleurs, pas ici où tous les jours sont pareils. « Chaque fin d’après-midi jusqu’à ce que le soleil disparaisse derrière la montagne, nous restions là dans la certitude d’un lendemain en tout point semblable à ce jour-là. » Mais une nuit, un cri qui n’avait rien d’humain a fait courir Madalena et son mari Josefino dans l’allée, « pris par la peur ensemble sans même savoir pourquoi ». Ils ont trouvé Anna Livia recroquevillée dans la chambre du père.

    Noire, la couleur de la mort, omniprésente. Après le suicide de son père, Anna Livia, renfoncée dans un fauteuil, perçoit une « clarté mouvante et fluide dans les rayons du soleil dansant » : une femme se tient dans l’encadrement de la porte, elle sourit. Anna Livia devine que c’est sa mère, « la reconnaissant aussitôt sans l’avoir jamais connue, jamais vue ». Celle-ci, « incrédule », la regarde, étonnée de la ressemblance entre la jeune fille et son père, murmure quelques mots sur le fait d’être partie, sans achever ses phrases, se raconte. Sa fille se tait, sans répondre au prénom que lui donne sa mère, Elisabeta.

    C’est Madalena qui avait rassuré Anna Livia le jour où elle a vu pour la première fois le sang tiède couler entre ses jambes : « C’est dans la nature », « Ça veut dire simplement que tu n’es plus une enfant. » Interrogé par la mère, Josefino lui raconte la nuit terrible du cri, Madalena épouvantée comme si elle avait compris avant même de savoir, en voyant la petite qui se balançait les yeux fermés. Ils n’avaient appelé personne, ni un prêtre, ni les autorités, « les choses étaient déjà assez compliquées comme ça. » – « Il l’aimait tant, Anna Livia », ajoute-t-il, celle qui est restée pour eux « la petite », même à seize ans.

    « Un rêve peut-être, le rêve de ce qui jamais n’avait pu être, un amour si souvent rêvé qu’il devient plus réel que s’il avait été vécu.
    Mais le corps garde fidèlement la mémoire de cette première blessure, et aussi de cette première plénitude où l’on a touché et le monde et le temps.
    C’était l’heure où, là-bas, les martinets commencent leurs rondes folles, ils tournent sans fin avec frénésie autour de la maison dans un tumulte de piaillements affolés et heureux, tout le ciel est plein de battements d’ailes. »

    marie susini,je m'appelle anna livia,roman,littérature française,amour,inceste,solitude,culture

    A l’opposé du style explicite, de la précision parfois clinique de Gabriel Tallent dans My Absolute Darling, Marie Susini, dans ce récit court et fragmenté, « son diamant noir » selon l’éditeur, opte pour la retenue, l’implicite, la poésie, le mystère. Je m’appelle Anna Livia raconte un amour interdit – « Tu es toute ma certitude », lui dit son père. Le couple de domestiques témoigne, joue le rôle du chœur dans une tragédie antique. Dans ce huis clos où la solitude est prégnante, Anna Livia n’est pas présentée comme une victime, c’est elle qui a pris l’initiative en se déshabillant devant son père. Il n’y survivra pas. Et elle ? 

     

  • Jamais

    Tallent My Absolute Darling.jpg« Croquette, dit-il. Je te présente Cayenne.
    Cayenne lui jette un coup d’œil en douce entre deux mèches de cheveux. Elle se gratte le tibia avec son talon calleux.
    Turtle la détaille de la tête aux pieds.
    – T’es qui ?
    La gamine détourne les yeux, nerveuse.
    – C’est Cayenne, répète Martin.
    – Elle sort d’où ?
    – Elle vient de Yakima.
    Turtle fait craquer ses articulations. Ce n’est pas ce qu’elle voulait dire.
    – C’est une ville dans l’Etat de Washington, ajoute Martin.
    – Casse-toi, dit Turtle à la gamine, qui hésite. Casse-toi d’ici, putain.
    Cayenne lui adresse un horrible petit regard noir, puis elle part en courant vers la fenêtre coulissante et s’engouffre dans la maison.
    – Elle sort d’où, celle-là ?
    – On va prendre soin d’elle pendant quelque temps.
    – Pourquoi ?
    – Viens ici, fait Martin.
    Turtle s’approche de lui, il passe un bras autour d’elle, pose son visage contre son cou et respire son odeur.
    – Bon sang, ton odeur, dit-il. Tu es contente que je sois rentré ?
    – Oui, Papa, je suis contente.
    – Tu es toujours ma petite fille ? demande-t-il.
    Elle lève les yeux vers lui et il lui adresse un sourire en coin.
    – Regardez-moi ce foutu visage magnifique. Tu es contente, pas vrai ?
    Elle le scrute. Il y a quelque chose en elle d’aussi dur que les galets de l’océan, et elle pense, Il existe une part de moi-même que tu n’atteindras jamais, jamais. »

    Gabriel Tallent, My Absolute Darling

  • Un roman choc

    En contraste total avec Le lys dans la vallée, My Absolute Darling de Gabriel Tallent est un roman choc (2018, traduit de l’américain par Laura Derajinski, 2019). Amour incestueux contre amour platonique, marginalité contre convenances sociales, violence contre douceur, vie sauvage contre campagne civilisée... On pourrait allonger la liste des contraires et pourtant, il y a chez Tallent comme chez Balzac une volonté de dire vrai, de montrer et de faire ressentir les choses telles qu’elles sont.

    gabriel tallent,my absolute darling,roman,littérature américaine,inceste,survivalisme,survie,armes,vie sauvage,autodéfense,violence,nature,culture
    Rencontre avec Gabriel Tallent dans le parc national de Joshua Tree (Californie)

    François Busnel a rencontré ce jeune romancier américain en Californie, je vous recommande la vidéo de cet entretien (ci-dessus) pour faire connaissance avec Gabriel Tallent dont il a préfacé le roman : « Il y a des romans comme ça. Atroces et magnifiques. Dangereux. Dévastateurs. Qui vous nouent l’estomac dès les premières pages et vous poursuivent durant des années. Turtle, alias Croquette, alias My Absolute Darling, a quatorze ans et manie les armes à feu en virtuose de la gâchette. Sous sa carapace, la tortue est une boule de nerfs. Lorsque son père abuse d’elle, elle ne dit rien, ne se révolte pas. Elle endure. »

    Julia Alveston, de son véritable nom, n’est pas à l’aise à l’école, en particulier avec les exercices de vocabulaire. Martin, son père, tient à l’accompagner tous les matins jusqu’à l’arrêt du bus scolaire, même si elle lui rappelle chaque fois qu’il n’est pas « obligé ». Un signe parmi d’autres du contrôle absolu qu’il veut garder sur elle et, indice de son mépris des femmes, occasion de raillerie rituelle envers la conductrice du bus, « cette gouine » en salopette et chemise de bûcheron.

    Anna, la jeune prof de Turtle, lui propose son aide, mais l’adolescente répond que son « papa » l’aide à réviser et la repousse. « Misogynie, repli sur soi et méfiance. Voilà trois gros signaux d’alerte », explique Anna chez le proviseur, elle voudrait que Turtle voie un psy, soupçonne la maltraitance. Convoqué, Martin rejette toutes leurs propositions et leur oppose un discours de survivaliste : dans ce monde qui va s’autodétruire, leur inquiétude pour sa fille lui semble inappropriée – Julia, interrogée devant lui, n’a plus qu’à les rassurer et à promettre de faire plus d’efforts.

    Aussitôt dans le pick-up, l’insulte fuse : « pauvre petite moule illettrée » ! Martin lit beaucoup de son côté, il tient à ce que sa fille « joue le jeu » à l’école. Même si d’autres enjeux lui paraissent plus graves, il ne faut pas qu’on les sépare : elle est sa raison de vivre – « C’est ma fille, c’est pour elle que j’existe. » Le soir même, il vient la chercher dans sa chambre, elle se laisse faire, elle ne dit rien.

    Papy, le père détesté de Martin, vit dans un mobile home avec sa chienne Rosy. Quand Turtle vient le voir, il lui propose une petite partie de cartes et joue tout en observant le fusil de chasse qu’elle a posé sur la table, admiratif de son état de propreté parfait. Turtle l’entretient elle-même, obsessionnellement. Aussi il lui offre son vieux couteau Bowie qu’il porte toujours à la ceinture, dont il ne se sert plus – il sait qu’elle en prendra soin et lui montre comment l’aiguiser.

    Martin vient la chercher, fâché de voir son père boire trop devant sa fille, « un vrai fils de pute ». A la maison, il veut qu’elle lui donne le couteau de son grand-père et l’abîme en le lançant contre la porte. Quand il la sent mécontente de voir la lame si bien entretenue depuis des années à présent ébréchée, il veut la réparer avec son affûteuse – « Tu l’as bousillé », proteste Turtle, tandis que son père prétend en avoir fait un couteau « fait pour égorger », qui ouvrira « la chair comme du beurre ». Ce ne sont que les préliminaires d’une scène atroce.

    Gabriel Tallent veut « essayer de parler honnêtement » de la douleur, pour montrer à quel point elle est intolérable. J’avoue avoir survolé certaines pages, trop dures à lire. La situation de Turtle est abominable, son silence et sa soumission sont insupportables. Le roman raconte « le combat d’une jeune fille pour préserver son âme » (G. T.). Martin l’éduque pour se défendre dans un monde sauvage, elle doit trouver comment survivre aux abus sexuels, à l’amour-haine d’un père, comment affirmer sa dignité et son innocence.

    Elle rencontrera plusieurs personnes bienveillantes qui se soucient de l’arracher à son emprise, mais elle veut s’en sortir seule, par elle-même, et choisir ce qu’elle veut devenir. Sa solitude est si « humaine », dit le romancier, que nous devrions tous éprouver de la compassion pour cette jeune fille qui aime son père comme son meilleur ennemi. Intelligent, érudit, trop « aimant », il n’est pas présenté comme un monstre, et pourtant c’est contre lui qu’elle devra se dresser.

    Son grand-père lui a appris qu’il ne suffit pas de nommer, il faut « observer pour comprendre » et tant pis si elle ressemble « à une fille élevée par les loups ». Dans le danger, elle se dira : « Tu vas avoir confiance en ta propre discipline, en ton propre courage, et tu n’y renonceras jamais et tu ne les abandonneras jamais, et tu seras plus forte, inébranlable et impitoyable […] ». My Absolute Darling est « le récit d’une émancipation » (F. B.) sans rien d’autobiographique à part les difficultés scolaires et la relation avec la nature, selon Gabriel Tallent, élevé par deux femmes, qui n’a quasi pas connu son père. Ce premier roman sous haute tension est bouleversant. Il m’a rappelé une autre héroïne inoubliable, aussi dans un premier roman :  Ellen Foster (1987) de Kaye Gibbons.

  • Caresse

    Balzac_le_Lys_dans_la_vallée Mme de M.jpg« Nous allâmes par le plus beau temps vers les vignes, et nous y restâmes une demi-journée. Comme nous nous disputions à trouver les plus belles grappes, à qui remplirait plus vite son panier ! C’était des allées et venues des ceps à la mère, il ne se cueillait pas une grappe qu’on ne la lui montrât. Elle se mit à rire du bon rire plein de sa jeunesse, quand arrivant après sa fille, avec mon panier, je lui dis comme Madeleine : - Et les miens, maman ? Elle me répondit : - Cher enfant, ne t’échauffe pas trop ! Puis me passant la main tour à tour sur le cou et dans les cheveux, elle me donna un petit coup sur la joue en ajoutant : - Tu es en nage ! Ce fut la seule fois que j’entendis cette caresse de la voix, le tu des amants. Je regardai les jolies haies couvertes de fruits rouges, de sinelles et de mûrons ; j’écoutai les cris des enfants, je contemplai la troupe des vendangeuses, la charrette pleine de tonneaux et les hommes chargés de hottes !... Ah ! je gravai tout dans ma mémoire, tout jusqu’au jeune amandier sous lequel elle se tenait, fraîche, colorée, rieuse, sous son ombrelle dépliée. »

    Balzac, Le lys dans la vallée

  • Le Lys dans la vallée

    Le muguet de mai que les Anglais nomment « lily of the valley » m’a fait ouvrir le tome VIII de La Comédie humaine de Balzac où figure Le lys dans la vallée. Dédiée à un médecin de l’Académie, « voici l’une des pierres les plus travaillées dans la seconde assise d’un édifice littéraire lentement et laborieusement construit », écrit Honoré de Balzac. Le roman s’ouvre sur une lettre, « A Madame la comtesse Natalie de Manerville », signée Félix, dont voici le début : « Je cède à ton désir. Le privilège de la femme que nous aimons plus qu’elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos les règles du bon sens. »

    balzac,le lys dans la vallée,roman,littérature française,scènes de la vie de campagne,apprentissage,éducation sentimentale,touraine,nature,culture

    Je ne me rappelais pas que Balzac pût faire preuve d’un tel lyrisme ! Cette « émouvante élégie » raconte les premières amours d’un jeune homme et d’abord son histoire d’enfant qui a souffert de l’isolement – « mis en nourrice à la campagne, oublié par [sa] famille pendant trois ans » (comme l’auteur) et du manque d’argent pendant ses études en pension. Félix de Vandenesse appartient à une famille qui porte un grand nom, mais désargentée. Ses sœurs le connaissent à peine ; son frère aîné Charles, « l’espoir de la famille », est dans la diplomatie impériale. A vingt ans, Félix revoit sa mère et voyage avec elle de Paris à Tours ; il ose enfin lui ouvrir son cœur, « gros d’affection » : « Ma mère me répondit que je jouais la comédie. »

    Quand le duc d’Angoulême, « parti de Bordeaux pour rejoindre Louis XVIII à Paris » y est de passage, « la Touraine en émoi pour ses princes légitimes, la ville en rumeur, les fenêtres pavoisées, les habitants endimanchés, les apprêts d’une fête, et ce je ne sais quoi répandu dans l’air et qui grise, [lui] donnèrent l’envie d’assister au bal offert par le prince. » Pour l’occasion, sa mère lui a fait confectionner un habit « bleu-barbeau ».

    C’est à ce bal que Félix, assis sur une banquette, rencontre madame de Mortsauf, sans savoir qui elle est : « Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s’endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d’oiseau qui s’abat sur son nid. Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je ne l’avais été par la fête ; elle devint toute ma fête. » Troublé par la peau soyeuse de son dos nu, il embrasse ses épaules, et elle se retourne vers lui, « la pourpre de la pudeur offensée » sur le visage, puis s’en va « par un mouvement de reine ».

    Le ton est donné de la relation entre Félix et l’inconnue qui occupe dès lors son cœur et ses pensées. En se promenant dans la campagne, il admire une vallée « qui commence à Montbazon, finit à la Loire », « magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent ». C’est là qu’il découvre où « elle » habite, l’apercevant en robe de percale dans ses vignes. « Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLEE où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. »

    Au château de Frapesle, où il est venu de Tours à pied chez monsieur de Chessel, son hôte lui apprend au déjeuner que cette « jolie maison de Clochegourde » appartient au comte de Mortsauf, « le représentant d’une famille historique en Touraine », venu s’établir au retour de l’émigration sur ce domaine de son épouse, fille unique de la maison de Lenoncourt-Givry. Félix, persuadé d’avoir reconnu la femme aux belles épaules, accepte que son hôte l’emmène jusque-là et le présente au comte et à la comtesse, sous le prétexte de leur fatigue après une longue promenade à pied. Les voilà conviés à dîner.

    « Dès que je fus certain de rester pendant une soirée sous ce toit, j’eus à moi comme une éternité. » En plus de regarder, d’écouter cette femme à la beauté parfaite, élégante, mère de deux enfants mais un air de jeune fille, en « robe rose à mille raies » avec une ceinture et des brodequins noirs, tout le séduit là : une propreté « vraiment anglaise », le décor, le calme… « La plupart de mes idées, et même les plus audacieuses en science ou en politique, sont nées là, comme les parfums émanent des fleurs. »

    Madeleine, neuf ans, est une enfant malingre, son frère Jacques aussi. Leur père, l’air « froid et sourcilleux », paraît plus vieux que ses quarante-cinq ans. S’il se montre « poliment empressé », Félix devine qu’il porte un sentiment de malheur dans cette famille, à l’inverse de son épouse, mais il est prêt à toutes les « courtisaneries » pour se faire une place dans cette maison où on lui a fait bon accueil.

    Le lys dans la vallée raconte comment Blanche de Mortsauf, qui l’avait pris pour un enfant de quatorze ans à première vue, va se prendre d’affection quasi maternelle pour le jeune Félix, s’attacher à lui tout en refusant de répondre à ses sentiments amoureux, mais en acceptant sa compagnie, ses bouquets de fleurs des champs, ses attentions pour les enfants, ses regards passionnés. A Natalie, Félix confie toutes les nuances de ses sentiments, bonheurs et souffrances, le pacte passé avec celle qu’il appelle « Henriette », comme le faisait seule la tante chérie de Blanche de Mortsauf. « Aimer sans espoir est encore un bonheur », lui dit-il, et elle : « Je consens à ce pacte, si vous voulez ne jamais presser les liens qui nous attacheront. »

    En se mêlant à la vie de cette femme-fleur, de cette famille, le jeune homme en découvre tous les aspects : la conduite du domaine où la comtesse se montre plus avisée en affaires que le comte, contre qui elle doit sans cesse batailler, les souffrances d’une femme en butte à la grossièreté, aux reproches continuels, à qui il apporte douceur et consolation, dans les limites qu’elle lui impose. Quand il lui faudra partir pour Paris se faire une place dans le monde et auprès du roi, elle lui écrira une longue lettre de recommandations sur la conduite de sa vie.

    Aux deux tiers du roman apparaît une autre femme, Arabelle Dudley, illustre lady que la réserve de Félix envers l’autre sexe pousse à le séduire : « elle était la maîtresse du corps, Madame de Mortsauf était l’épouse de l’âme. » Quand Félix de Vandenesse reprendra le chemin de Clochegourde, il découvrira que sa tendre Henriette est au courant et à quel point elle en souffre.

    Romantisme et réalisme se mêlent dans ce roman d’apprentissage et d’éducation sentimentale. Balzac y excelle dans la description des beautés de la nature, des paysages de la Touraine, dans le portrait des personnages. La peinture des états d’âme m’a parfois ennuyée, à la longue, mais on sent que l’écrivain a mis beaucoup de lui-même dans son héros et dans cette ode à une région qu’il aimait. Comme l’écrit Jean-Hervé Donnard, cité sur le site du château de Saché devenu musée Balzac, « c’est au plus secret de lui-même, dans son expérience d’homme et d’amant, qu’il a trouvé la matière de son œuvre. »