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Amour - Page 44

  • Indéfinissable

    « Ils se départent avec moi de leur brutalité habituelle. Ils me parlent avec douceur et précaution, comme l’on fait avec les malades, les êtres faibles. Comme il pourrait arriver à une jeune femme, tout juste enceinte, d’une à deux semaines à peine, dont personne ne saurait déceler l’état qu’elle-même ignore encore. Pourtant elle en transporte la prescience cachée au fond d’elle-même, et le secret que recèle son corps insensiblement la change. Sans s’en rendre compte, elle a cambré légèrement les reins, modifié sa démarche. Et la foule de la rue, percevant cet indéfinissable mystère en elle malgré son ventre encore plat, la traite avec une bienveillance inaccoutumée qui la surprend, qu’elle ne sait expliquer.
    Ainsi font-ils également avec moi quand Vassia est au loin. Peut-être ont-ils raison. Je porte en moi chaque absence de Vassia, jusqu’à son terme, jusqu’à la délivrance, qui me vient de jour ou de nuit sans prévenir, annoncée par le gémissement d’une marche. »

    Virginie Deloffre, Léna

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    Ekaterina Serebriakova peinte par sa mère,
    Zinaïda Serebriakova (1884-1967)

     

    Belle saison à vous qui restez chez vous,    
    à vous qui partez ailleurs,    
    à vous qui passez par ici.    

    Quelques billets courts    
    pour vous tenir compagnie.    

    A bientôt, Tania    

     

     

     

  • Léna ou l'attente

    Premier roman de Virginie Deloffre, Léna (2011) est une histoire d’attente. Eléna vit dans le nord de la Sibérie au rythme des retours de Vassili Volianov, pilote dans l’armée russe, plus souvent absent que présent. Elle a sa manière à elle de l’attendre, en écrivant de longues lettres à Varia et Mitia, ses parents adoptifs, qui vivent à Ketylin, « une petite bourgade sibérienne agrippée à la rive gauche de l’Ob. »

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    La toundra près de Dudinka sur l’Ienisseï (Sibérie, Russie)
    Photo Dr. Andreas Hugentobler sur Wikimedia commons

    C’est sur une lettre de novembre 87 que s’ouvre le roman. Léna raconte son travail au combinat, les files devant les magasins d’alimentation, comment elle bannit toute image de son mari dans un avion et craint les informations à la radio : « J’ai fait de l’absence de Vassili un conte personnel, une légende intérieure que nulle aspérité de la réalité ne doit troubler. Je m’y suis enfermée,  dedans de hautes murailles, n’est-ce pas ? Et je m’applique, laborieusement, à y devenir aveugle et sourde. » Elle ne vit que pour ses retours.

    L’arrivée des lettres de Léna bouleverse chaque fois Varvara et Dimitri, inquiets de la savoir seule alors qu’elle pourrait loger à la base militaire et voir Vassili plus souvent. Varia, née en 1921, est fille de la Révolution qu’elle défend avec constance contre les accusations de Dimitri. Son mari Victor est mort à Kaliningrad pendant la seconde guerre mondiale. « Les années ont coulé. Varvara est devenue une vraie dondon, une bonne vieille volumineuse, recouverte de tant de tricots et de jupons qu’on ne sait plus distinguer dans cette ampleur ce qui lui appartient en propre et ce qui relève de la garniture. »

     

    Dimitri est le « correspondant permanent de la station de géographie de Ketylin ». Ce chercheur en géologie de l’Institut de Moscou a été envoyé là dans les années soixante, pour avoir « un peu trop déstalinisé sa grande bouche après le XXe Congrès ». On l’a logé chez Varvara pour le surveiller, mais il s’est montré un locataire exemplaire, travailleur, et sa logeuse a vite su qu’il n’avait rien d’un ennemi du peuple – « un bon gars qu’a eu du malheur ».  Silencieux autant qu’elle est bavarde, ils s’attachent l’un à l’autre malgré leurs désaccords politiques.

     

    Dans l’appartement communautaire des Volianov, tout le monde s’entend bien. Ania, la petite fille des voisins, adore Vassili – Vassia est son héros, elle raffole des histoires qu’il raconte aux enfants dans la cuisine commune.  Léna décrit parfois aussi les retours de son bien-aimé, la petite qui se loge sur ses genoux, la façon qu’il a de la regarder, elle, sa femme. Elle se souvient de son enfance, quand elle accompagnait Dimitri (oncle Mitia) dans ses relevés topographiques, et qu’il lui apprenait « comment marcher dans l’hiver », comment se méfier du gel traître,  comment « économiser ses efforts, parler peu, inspirer doucement car l’air glacé brûle les poumons quand il les pénètre. »

     

    Varvara est toute la famille qui lui reste. Léna est la fille d’un cousin de Victor, sa mère était d’une tribu d’Esquimaux éleveurs de rennes, des Nénètses. Lors d’un printemps précoce, la banquise avait cédé sous le poids de ses parents qui pêchaient au trou, leurs corps avaient disparu à jamais, et la petite avait été confiée à cette lointaine parente. Est-ce d’être restée seule sur la berge pendant des heures qui a rendu Léna si accordée à l’immobilité ? « Elle voit bien que les humains s’agitent, et elle demeure en arrière. Elle est au bord de la vie mais elle n’entre pas. Elle est restée dans la salle d’attente. »

     

    Dans la deuxième partie, « L’azur », nous la découvrons sous le regard du lieutenant Volianov. En rentrant chez eux, le pilote se souvient de leurs premières rencontres. Comment Léna va-t-elle réagir à ce qu’il va lui annoncer ? Son rêve à lui vient de prendre forme : on l’a sélectionné pour la Cité des Etoiles, le futur cosmonaute va aller sur Mir où il restera six mois. Sa femme est terriblement bouleversée : « Vassia… Pourquoi ? »

     

    Virginie Deloffre, médecin à mi-temps dans un hôpital, donne vie à ce quatuor attachant en alternant lettres et récit, dans un style très simple. Elle n’a aucun lien d’origine avec la Russie, mais ce pays l’inspire, elle a appris le russe, y a voyagé. La vie au quotidien, le froid, les courts étés, les discussions sur l’URSS et la pérestroïka, la conquête spatiale, tout prend place peu à peu dans Léna (Prix Première de la RTBF, Prix des Libraires, entre autres). Mais c’est avant tout le portrait, sur une dizaine d’années, d’une jeune femme mystérieuse, sensible, qui retient son souffle sur la terre pour un homme épris d’elle, et du ciel.

  • Tolstoï à sa femme

    Léon Tolstoï et sa femme s’écrivaient presque chaque jour, lorsqu’ils étaient éloignés l’un de l’autre. Le point de vue de Sofia, l’épouse de Tolstoï, apparaît largement dans Ma vie, dont je vous ai longuement entretenus à la fin de l’année dernière. Aussi m’en tiendrai-je cette fois à des extraits. Bernard Kreise a rassemblé dans Tolstoï, Lettres à sa femme, parmi les 839 lettres qu’il lui a écrites, « celles qui permettent de mieux connaître cet homme de génie, avec l’ombre de sa femme en contrepoint » (quelques lettres de Sofia sont reprises dans les notes). A l’exception de la première, la fameuse lettre où il lui demande de l’épouser en septembre 1862, il s’agit de lettres rédigées par Tolstoï (1828-1910) après ses cinquante ans, après La Guerre et la Paix et Anna Karénine. Elles vont du 11 juin 1881 au 30-31 octobre 1910, quelques jours avant sa mort.

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    « Maintenant, je vois les choses autrement. Je continue à penser et à ressentir de la même façon, mais je me suis guéri de cette erreur qui me poussait à croire que les autres peuvent et doivent tout envisager de la même façon que moi. J’ai été très coupable vis-à-vis de toi, ma chérie, coupable de façon inconsciente, involontaire, tu le sais, mais coupable tout de même. » (Métairie sur la Motcha, le 2 août 1881)

     

    « Quand je suis seul, je me représente toujours avec plus de clarté, plus de vivacité, la mort à laquelle je pense en permanence, et quand je me suis représenté que j’allais mourir sans amour, cela m’a terrorisé. Ce n’est que dans l’amour qu’on peut vivre dans le bonheur et ne pas s’apercevoir que l’on meurt. » (Iasnaïa Poliana, le 1er février 1885)

     

    « Toutes les choses, ou du moins la plupart de celles qui t’angoissent, comme les études des enfants, leurs résultats, les questions d’argent, même de publication, tout cela me semble vain et superflu. (…) Ma présence à Moscou, dans la famille, est presque inutile : les conventions de la vie là-bas me paralysent, la vie là-bas me répugne, encore une fois en raison de mon point de vue sur la vie d’une manière générale, que je ne peux changer, et là-bas j’ai moins de possibilités de travailler. » (Iasnaïa Poliana, le 17 octobre 1885)

     

    « Vous m’attribuez tout cela, mais il y a une chose que vous oubliez : c’est vous qui êtes la cause, la cause involontaire et fortuite de mes souffrances.

    Des hommes vont à cheval et derrière eux se traîne un être battu jusqu’au sang, qui souffre et qui se meurt. Ils ont pitié de lui, ils veulent l’aider, mais ils ne veulent pas s’arrêter. Pourquoi ne pas essayer de s’arrêter ? » (Moscou, 15-18 décembre 1885)

     

    « Tu emploies de nouveau les mêmes mots : une tâche au-dessus de mes forces ; jamais il ne m’aide, c’est moi qui fais tout ; la vie n’attend pas. Autant de paroles que je connais, mais, surtout, qui n’ont aucun rapport avec ce que j’écris et ce que je dis. J’ai dit et je continue de dire une seule et même chose : il faut chercher à comprendre et déterminer ce qui est bien et ce qui est mal, de quel côté aller ; si tu ne cherches pas à comprendre, il ne faut pas s’étonner que tu souffres et que les autres souffrent également. » (Obolianovo, le 21 ou le 22 décembre 1885)

     

    « Personne ne me distrait ni ne me dérange. Un livre, une réussite, du thé, des lettres, des pensées sur les choses bonnes ou sérieuses, sur le grand voyage à venir pour aller là d’où personne ne revient. Et c’est bien. Seules tes lettres me rendent terriblement triste – aujourd’hui c’est Tania qui l’était –, sachant que tu es toujours mélancolique. » ((Iasnaïa Poliana, le 9 novembre 1892)

     

    « Ce qui est affreux, c’est que tous ces écrivailleurs, ces Potapenko, ces Tchekhov, ces Zola et ces Maupassant ne savent même pas où est le bien et où est le mal : la plupart du temps, le mal, ils le considèrent comme le bien et de cette façon, sous le couvert de l’art, ils régalent le public en le pervertissant. » (Iasnaïa Poliana, le 20 octobre 1893)

     

    « Tu me demandes si je t’aime toujours. Mes sentiments pour toi maintenant sont tels qu’ils ne sauraient aucunement se modifier, il me semble, car il y a en eux tout ce qui peut lier des êtres. Non, pas tout. Il manque une concorde extérieure dans les croyances – , je dis extérieure, car je pense que nos divergences ne sont qu’extérieures et je demeure convaincu qu’elles disparaîtront. Le passé, les enfants, la conscience de nos fautes, la pitié, une attirance irrésistible nous lient aussi. Bref, tout est lié et solidement noué. Et je suis content. » (Iasnaïa Poliana, le 13 novembre 1896)

     

    « J’écris cela en particulier parce que je voudrais te souhaiter, ma chère Sonia, de t’adonner à une activité dont tu saurais qu’il s’agit de la meilleure chose que tu puisses faire, et qu’en la faisant tu demeurerais sereine face à Dieu et face aux hommes. (…) Quelle activité ? Je l’ignore et je ne peux te l’indiquer, mais elle existe, elle est propre à toi et est importante, elle est digne, c’est une activité sur laquelle on peut faire reposer sa vie entière, et il en existe une pour chaque individu, et elle ne consiste en aucun cas pour toi à jouer du piano et à aller assister à des concerts. » (Iasnaïa Poliana, le 26 novembre 1897)

     

    « En ce qui concerne le fait que tu ne m’as pas suivi dans mon évolution spirituelle personnelle, je ne peux te le reprocher et je ne te le reproche pas, car la vie spirituelle de tout individu est le secret qu’il entretient avec Dieu, et les autres ne peuvent rien exiger de lui. Et si je l’ai exigé de ta part, je me suis trompé et j’en suis coupable. » (Iasnaïa Poliana, le 14 juillet 1910)

     

    « Mon départ te peinera. Je le regrette, mais comprends et crois bien que je n’ai pu agir autrement. Ma situation à la maison devient, est devenue insupportable. En dehors de tout le reste, je ne peux plus vivre dans les conditions de luxe dans lesquelles j’ai vécu, et je fais ce que font habituellement les vieillards de mon âge : ils abandonnent la vie mondaine pour vivre dans la solitude et le calme les derniers jours de leur existence. » (Iasnaïa Poliana, le 28 octobre 1910)

  • Vieille femme

    « Ce que je sais depuis l’enfance : de toutes les femmes au monde, Pouchkine préférait sa nourrice, laquelle n’était pas une femme. Du poème de Pouchkine – et pour toute la vie – j’ai appris qu’on pouvait, parce qu’elle est la plus proche, aimer une vieille femme plus qu’une femme jeune – parce qu’elle est jeune, parce qu’elle est l’aimée. Pour nulle autre, Pouchkine n’a trouvé de mots plus tendres.

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    Compagne de mes longues veilles
    - O ma colombe aux cheveux blancs ! -,
    Dans tes forêts, toujours pareilles,
    De lustre en lustre tu m'attends.

    A ta fenêtre, pleuve ou vente,
    Tu guettes, guettes l'attardé,
    Et tes aiguilles se font lentes
    Et glissent de tes doigts ridés.

    Par le portail d'antiques âges
    Tu vois s'enfuir le grand chemin.
    Tourments, pressentiments, présages
    Oppressent ton fidèle sein...

    Tu vois venir...

     

    (A ma vieille bonne, 1827)

     

    On trouve chez un seul autre génie parole aussi tendre pour une vieille femme – un autre maître de nos vies, disparu voici peu – Marcel Proust. Proust. Pouchkine. Deux monuments d’amour – filial. »

    Marina Tsvetaïeva, Mon Pouchkine

  • L'eau et le feu

    « A notre surprise, nous le voyons tirer des poches de la vieille veste de velours qu’il semble affectionner un pinceau, de l’huile, diverses fioles et il commence à travailler un petit morceau de la toile que Simon avait recouvert d’un fond sombre. La surface opaque s’anime, s’éclaire, le fond vert foncé ne disparaît pas, mais il n’est plus qu’un reflet, un fond lointain et au-dessus il y a une étendue ou une profondeur d’eau. Ce n’est qu’un petit carré dans la vaste surface recouverte par Simon. Celui-ci est impressionné par ce qu’il voit, intéressé aussi, mais il doute d’y parvenir : « C’est très délicat, dit-il, très minutieux et je n’y connais rien. » Florian ne répond pas, il secoue seulement la tête, l’air de dire : « Tu trouveras. » J’ai l’impression qu’il invite aussi Simon à inventer, à découvrir avec lui et j’ai peur pour Simon. »

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    « Nous voyons que le feu va devoir affronter toujours le mouvement des océans, des fleuves, des orages, et le froid des longs hivers terrestres.

    Florian, Simon et moi nous élevons sur les échafaudages pour faire monter le feu. Il produit une telle chaleur, un tumulte si effrayant que nous devons nous prendre constamment par la main et respirer ensemble en nous rappelant que c’est nous qui peignons ce feu qui ne peut nous consumer. »

     

    Henry Bauchau, Déluge