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Société - Page 72

  • Le kankourang

    smith,zadie,swing time,roman,littérature anglaise,amitié,danse,apprentissage,angleterre,afrique,célébrité,culture« C’est quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
    J’interrogeais Lamin, il était censé être mon guide, mais il semblait à peine se souvenir de mon existence, et encore moins que nous devions embarquer sur un ferry pour traverser la rivière et rejoindre la ville, et de là prendre la direction de l’aéroport afin d’accueillir Aimee. Plus rien de tout cela ne comptait à présent. Seul l’instant, seule la danse importait. Et Lamin, comme je pus m’en rendre compte, savait danser. Je le compris ce jour-là, avant même qu’Aimee le rencontre, bien avant qu’elle perçoive en lui le danseur. C’était flagrant à chaque roulement de hanches, chaque hochement de tête. Mais je ne parvenais plus à voir l’apparition orange, la foule était si compacte entre elle et moi que je ne pouvais que l’entendre : ce qui devait être ses pieds martelant le sol, un bruit métallique, et des cris stridents, venus d’un autre monde, auxquels les femmes répondaient en chantant et en dansant. Je dansais moi aussi, involontairement,  pressée comme je l’étais contre tant d’autres corps en mouvement. smith,zadie,swing time,roman,littérature anglaise,amitié,danse,apprentissage,angleterre,afrique,célébrité,cultureEt sans cesser de poser mes questions – « C’est quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? » – mais l’anglais, la « langue officielle », ce lourd manteau guindé que les gens revêtaient uniquement en ma présence, et même alors avec ennui et difficulté, avait été jeté par terre, tout le monde dansait dessus, et je songeai, pour la énième fois en cette première semaine, qu’Aimee allait devoir s’adapter lorsqu’elle arriverait enfin et découvrirait, comme je l’avais fait, le gouffre qu’il y avait entre une « étude de faisabilité » et la vie telle qu’elle apparaissait sur la route ou à bord du ferry, dans le village et dans la ville, chez les gens et à travers une demi-douzaine de dialectes, dans la nourriture, les visages, la mer, la lune, les étoiles. »

    Zadie Smith, Swing Time

  • Swing Time

    Retrouver Zadie Smith avec Swing Time (2016, traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson, 2018), c’est retrouver une conteuse attachée à dire les choses de la vie dans tous leurs détails. Ce roman (parfois trop bavard) s’ouvre sur un jour d’humiliation : en 2008, la narratrice, licenciée, est renvoyée en Angleterre. Quand elle revoit à Londres un extrait éblouissant de Swing Time où Fred Astaire danse avec trois silhouettes, elle comprend que c’est lui-même en fait, ce qu’enfant, elle n’avait pas observé. Avec les années, la perception change.

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    Le récit commence vingt-six ans plus tôt, en 1982, quand elle est encore une petite fille métisse à la peau « marron clair », comme Tracey qui habite une tour pas loin de leur appartement, dans la banlieue nord ouest de Londres, mais dont la mère (blanche) affectionne un style glamour à l’opposé de celui de la sienne (noire) qui prône la sobriété. Toutes deux vont au cours de danse de Mlle Isabel, la fillette au visage long et sérieux en chaussons tout simples alors que la séduisante Tracey aux jolis cheveux bouclés, porte des chaussons de satin.

    Leurs familles sont très différentes. Enfant unique, la narratrice peut compter sur un père aux petits soins, sa mère consacrant la plus grande partie de son temps à lire, à étudier. Le père de Tracey est presque toujours absent, elle prétend que c’est un danseur de Michael Jackson. Difficile de rivaliser avec elle, première au cours de danse, alors que la narratrice aux pieds plats aime surtout chanter des airs de comédie musicale.

    Elles deviennent amies, se voient beaucoup, jouent et dansent ensemble, puis l’école les sépare, jusqu’à ce que la mère de Tracey décide de l’inscrire à la même école, d’un niveau supérieur. Tracey, « secrète et explosive », s’y fait bientôt remarquer par son insolence et rejeter par les autres, mais elles se retrouvent après l’école pour visionner des séquences de film en boucle et imiter les pas des danseurs.

    Swing Time alterne les moments complices et les jalousies d’enfance et d’adolescence avec leur vie d’adultes. Contrairement à Tracey, qu’elle enviait d’être acceptée dans une école de danse, la narratrice, boursière, a obtenu un diplôme universitaire en communication. Elle devient l’assistante personnelle d’une star australienne, Aimee, entourée de toute une équipe vingt-quatre heures sur vingt-quatre : celle-ci l’a prise en amitié quand elle l’a accueillie à Londres pour une chaîne musicale. Sa nouvelle vie l’oblige à une disponibilité totale, au gré des caprices d’Aimee et de ses tournées internationales à grand succès.

    A quarante-deux ans, ses enfants confiés à une nounou qui l’accompagne partout, Aimee est incroyablement jeune et énergique aux yeux de son assistante de trente ans qui ne veut pas d’enfants, en bonne héritière de sa mère qui considère la maternité comme un piège. Celle-ci est devenue conseillère municipale, dévouée à l’action sociale et fière de ses racines jamaïcaines (comme sa mère à qui Zadie Smith dédie ce roman).

    Aimee chante et danse, rencontre beaucoup de gens, sort la nuit. Son grand projet est de faire construire une école pour filles en Afrique, dans un village sénégalais. C’est là que la narratrice découvre les conditions réelles de la vie des gens ordinaires, pour qui « les choses sont difficiles ici ». Les femmes y travaillent sans cesse. Un jeune enseignant tout vêtu de blanc, Lamin, lui explique les us et coutumes et la bonne manière de se comporter. Elle habite chez Hawa, une enseignante d’anglais.

    Ensemble, ils préparent le terrain avant l’arrivée d’Aimee et de son cortège de 4 x 4 – partout où elle se rend, ses assistants ont tout prévu pour que son voyage se passe continuellement dans l’aisance. Préparatifs, contretemps, fêtes, inauguration en grande pompe, il faut sans cesse s’ajuster en tenant compte du grand écart entre la culture des « Américains » (les anglophones d’où qu’ils viennent) et celle des habitants.

    Entre-temps, la vie de Tracey connaît des hauts et des bas, les parents de la narratrice divorcent, tandis qu’elle continue, malgré les rivalités dans l’équipe, à « garantir la simplicité de l’existence » d’Aimee. Quid alors de sa vie personnelle ? Sa mère comprend mal qu’elle se contente de vivre dans l’ombre. Elle devient peu à peu plus critique envers son employeuse qui n’hésite pas à s’approprier le travail des autres et abuse parfois de ses amis africains.

    La danse, la musique, le spectacle et leurs coulisses occupent une grande place dans la comédie sociale de Swing Time. On s’attache au parcours des deux amies (pour certains critiques, à la manière de L’amie prodigieuse) et à la lente prise de conscience, chez la narratrice, des réalités de la vie. « Ce monde d’ambitions et de convictions qui s’enroule autour d’elle met constamment la narratrice en position, au mieux d’accompagnatrice, sinon d’observatrice. Elle reste cette fille qui se cherche. » (Stéphanie Janicot, La Croix)

  • Plus loin

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    Véronique Cauhapé (Le Monde, 26/52019)

    Joseph (Benjamin Lesieur) © Carole Bethuel (Allociné)

  • Hors normes

    Que pourrais-je bien vous écrire à propos de Hors normes que vous ne sachiez déjà ? Eric Toledano et Olivier Nakache ont réussi un film percutant à propos des autistes. A Paris, une association juive et une association musulmane leur viennent en aide en trouvant un logement aux jeunes, des cas sévères qui échouent à l’hôpital où l’enfermement ne leur donne aucune perspective, et en formant d’autres jeunes, souvent issus de milieux défavorisés, pour les accompagner dans leurs activités et leur servir de référents.

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    Bruno (Vincent Cassel) et Malik (Reda Kateb), le duo de Hors normes

    Résumé ainsi, c’est un catalogue de bonnes intentions : prendre les autistes en charge et leur donner une vie sociale, refuser l’intolérance par la collaboration entre juifs et musulmans pour cette bonne cause, valoriser des jeunes qui ont du mal ne fût-ce que pour arriver à l’heure, montrer le dévouement des animateurs et les limites auxquelles ils sont confrontés, questionner le rôle de l’Etat dans l’appui aux structures qui ne respectent pas forcément les normes contraignantes de leur secteur, quoi de mieux ?

    Tout cela est bien présent dans Hors normes, mais sans prêchi-prêcha. C’est un film d’action, véritablement habité par ses acteurs : le responsable de « La voix des justes » (Vincent Cassel, extraordinaire dans le rôle de Bruno) doit si souvent répondre au téléphone pour trouver une solution aux urgences qu’il n’a quasi pas de temps ni l’esprit disponible pour les rendez-vous qu’on lui propose pour le marier à une fille bien. Avec le responsable de « L’Escale » (Reda Kateb, si juste dans son rôle d’éducateur au « savoir-être »), c’est un duo de choc pour affronter les défis quotidiens. Autour d’eux, des rôles tenus par de jeunes autistes et référents, c’est à souligner, et par une bouleversante Hélène Vincent dans un rôle de mère.

    Leur préoccupation essentielle est de donner une chance à chacun. Persévérer dans la réinsertion sociale d’un jeune, même s’il tire le signal d’alarme dans le métro ou se cogne la tête contre les murs, continuer à croire qu’il peut progresser, faire en sorte qu’il puisse vivre dans sa famille plutôt qu’en institution et que ce soit vivable pour son entourage. Ce n’est pas gagné d’avance, il faut parfois lutter contre la tentation des parents eux-mêmes d’abandonner, contre le découragement, la fatigue, le ras-le-bol.

    Pour ces regards, ces gestes pleins d’humanité et d’empathie, il faut aller voir le film de Toledano et Nakache. Dans la course quotidienne pour que tout aille mieux ou parfois le moins mal possible, disons, c’est du cinéma rythmé sans temps morts ni longueurs et plein de moments drôles, de situations angoissantes, de scènes émouvantes, délicates dans les deux sens du terme : difficiles ou pleines de grâce.

    Comme dans Le Sens de la Fête, une comédie plus légère, Toledano et Nakache combinent divertissement et gravité dans Hors normes, une « dramédie quotidienne » (pour reprendre l’expression de Fernand Denis dans La Libre) inspirée de faits et de personnages réels (bien regarder le générique de fin), une « comédie sociale » qui parle de l’importance qu’il convient d’accorder à chacun des êtres qui constituent notre société et à la qualité des relations humaines. Bravo !

  • Manteau

    De la guerre au selfie (16).jpg« Un visage masqué par un bijou, un manteau brodé, le portrait d’une robe, sont autant de manières d’exposer à la surface, l’intériorité. L’accessoire, la pause, la lumière, même l’absence, tout concourt à raconter une partie de nous. »

    Présentation de la pratique d’Hélène Picard

    Exposition De la Guerre au Selfie, Maison Pelgrims, Saint-Gilles, du 8 au 24 novembre 2019

    © Hélène Picard