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film

  • Continuum

    Silent friend affiche nb Grete.jpg« Le jardin botanique devient alors le théâtre où le hasard réunit les âmes esseulées, qu’elles soient végétales ou humaines. À l’instar de ses personnages, Silent Friend parvient à nous projeter à nouveau dans ce continuum de lignes invisibles mais pourtant bien présentes : celles qui nous relient les uns aux autres, mais qui nous unissent aussi à notre environnement, « ami silencieux » et témoin millénaire de nos histoires. »

    Extrait de la critique de Silent Friend par Jeanne Loubière (Le bleu du miroir, 1/4/2026)

  • L'ami silencieux

    Premier jour de juillet. Dans Arts Libre, Hubert Heyrendt signe un très bel article sur Silent Friend, film de la réalisatrice hongroise Ildiko Enyedi : « Sublime fable écologique », trois étoiles. Aussitôt lu, aussitôt suivi d’une recherche : on le joue dans le cinéma de mon enfance, à 17h25, jy serai.

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    Un film « en apesanteur », avais-je lu, et c’est bien la sensation que provoque ce long-métrage qui fascine durant près de deux heures trente. Il s’ouvre sur un premier protagoniste, le professeur Wong, venu de Hong Kong à l’université de Marbourg, « petite ville médiévale du centre de l’Allemagne », pour expliquer ses recherches en neurobiologie. Le cerveau d’un bébé ne fonctionne pas comme celui d’un adulte, une différence qu’il illustre devant l’auditoire d’une manière très originale.

    Alors que l’attention de l’adulte se focalise sur quelque chose de précis, celle du bébé est très fluide. Le scientifique – joué par Tony Leung Chiu-wai, d’une remarquable présence – l’a constaté à l’aide de bonnets d’électrodes dont le signal est converti en ondes colorées sur l’écran. Cette même imagerie servira à étudier et montrer comment un arbre réagit à un stimulus. En particulier le véritable héros du film : un majestueux ginkgo biloba planté en 1832 dans le jardin botanique de l’université de Marbourg.

    « Tous les personnages humains de ce film sont des êtres solitaires. Pour une raison ou une autre, ce sont des outsiders. On ne peut pas imaginer outsider plus parfait que le ginkgo biloba » (Ildiko Enyedi, LLB) L’arbre relie trois histoires : en 2020, le séjour du professeur Wong qui se retrouve confiné dans cette université à cause de l’épidémie de Covid ; en 1908, l’arrivée de Grete, la première étudiante à y être admise ; en 1972, au milieu de l’agitation politique, l’amour d’un étudiant, Hannes, pour une étudiante qui expérimente la communication des plantes sur un géranium à la fenêtre de sa chambre.

    Le passage d’une période à l’autre, au fil des séquences, est toujours très doux ; le jardin et le fameux ginkgo assurent les transitions. L’arbre est omniprésent, un géant par rapport aux humains, qu’on admire de près ou de loin, à travers les grandes baies vitrées de l’université. Rien d’extérieur n’alourdit le film ; l’action, les dialogues se déroulent sans commentaire. Les masques portés à l’université suffisent, par exemple, pour indiquer les circonstances.

    A son examen d’entrée à l’université, Grete fait face à quelques professeurs goguenards, d’une misogynie flagrante, qui l’interrogent sur Carl von Linné. Les questions qui lui sont posées visent à la mettre mal à l’aise autant qu’à vérifier ses connaissances, je ne vous en dis pas plus. Une séquence sidérante. Elle est la seule des candidates à être admise et on la retrouvera dans le jardin sur un banc, près du ginkgo. Luna Wedler a reçu pour ce rôle le prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune espoir à la Mostra de Venise.

    L’histoire de Grete, en noir et blanc, illustre les préjugés de l’époque et montre son audace dans la vie, sa curiosité scientifique pour les plantes et aussi, grâce à une petite annonce, son intérêt pour la photographie. L’histoire de Hannes, dans les années septante, est très différente. A priori les plantes ne lui disent rien, à ce garçon qui vient de la campagne, mais le travail de Gundula dans le jardin où il aime s’allonger pour lire l’intrigue et finit par l’intéresser.

    Silent friend est un film sublime sur l’observation de la nature, avec de gros plans sur les végétaux, le tronc du ginkgo, des vues nocturnes, des jeux magnifiques d’ombres et de lumières, des angles de vue inédits. La plupart des séquences tournent autour de la communication, que les personnages parlent ou se taisent. Le professeur Wong a parfois besoin d’un traducteur.

    Le jardin vit à son rythme : on entend les oiseaux, on croise le regard d’un grand-duc dans le ginkgo, d’un renard dans la nuit. La végétation aussi est sensible, c’est ce que montre le film, à ce qui se passe dans son environnement, à la présence humaine. Ildiko Enyedi a nourri son film de recherches en neurosciences et en botanique (La vie secrète des arbres), de références littéraires (Goethe, Rilke), des travaux photographiques de Karl Blossfeldt sur les formes et structures végétales.

    Silent friend prend le temps de nous faire ressentir la beauté, la lenteur et le silence – un bonheur dans notre époque hyperactive. Ce film original et poétique nous rend si sensible à la présence du vieux ginkgo biloba de Marbourg que je me suis surprise, en sortant du cinéma, à faire le vœu que le jeune ginkgo qui grandit dans un bac en bois sur la terrasse trouve un jour la pleine terre d’un jardin pour s’y épanouir et vivre une longue vie d’arbre. Ne manquez pas ce rendez-vous avec « L’ami silencieux », un film de toute beauté.

  • Liberté

    cinéma,film,achter de wolken,au-delà des nuages,cecilia verheyden,2016,film flamand,belgique,chris lomme,jo de meyere« Jamais tape-à-l’œil, sa mise en scène élégante [celle de la jeune scénariste et réalisatrice flamande Cecilia Verheyden] n’élude pourtant aucune question liée au sujet. Notamment celle de la sexualité des personnes âgées, abordée frontalement mais avec énormément de tact et une touche d’humour. Et s’il évoque bien par exemple la "tendance" du "rétrosexe" (le fait de coucher avec un ancien amour), le film ne se résume jamais à une enquête sociologique, toujours concentré sur son personnage principal.

    Portée par des acteurs flamands très justes, cette chronique familiale aborde joliment la question de la liberté en amour. »

    Hubert Heyrendt (La Libre Belgique, 10/2/2016)
    à propos du film Achter de wolken / Au-delà des nuages

  • Au-delà des nuages

    Achter de wolken ou Au-delà des nuages, tel est le titre d’un beau film intimiste vu en août à la télévision. Ce premier long métrage de la réalisatrice Cecilia Verheyden date de 2016. Les rôles principaux sont magnifiquement interprétés par deux acteurs flamands renommés, Chris Lomme et Jo De Meyere.

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    Bande annonce à voir ici

    Après la mort du mari d’Emma, malade, leur fille et leur petite-fille viennent la soutenir, puis l’accompagnent à la cérémonie funéraire. Parmi les nombreux amis présents, il y a Gerard qui fut le meilleur ami du défunt dans sa jeunesse. Tandis que la fille d’Emma cherche à la faire sortir de la maison et à rencontrer des gens, celle-ci n’aspire qu’à être seule et tranquille.

    Puis elle reçoit un message de Gerard sur son téléphone : « wil je zien » (je veux te voir) auquel elle répond « waarom ? » (pourquoi ?) avant de raccourcir le mot en « waar ? » (où ?) Gerard et Emma s’aimaient avant qu’elle ne fasse le choix de se marier avec l’autre des deux amis il y a plus de cinquante ans. Il en reste quelque chose que le film va dévoiler peu à peu, pas à pas. Emma ne se rend pas au premier rendez-vous qu’elle a accepté, Mais Gerard n’a pas l’intention de s’en tenir là – après tant d’années où cette femme lui a manqué, il est décidé à persévérer.

    L’intrigue principale est bien sûr liée à l’évolution de la relation entre eux deux, à leurs rencontres, à leurs souvenirs qui reviennent à la surface. La personnalité d’Emma, son désir de continuer à mener sa vie de manière autonome, apparaît bien dans ses rapports tendus avec sa fille Jacky (Katelijne Verbeke), elle-même mal à l’aise dans une liaison amoureuse avec un homme marié. La mère supporte mal les visites et les conseils de sa fille qui lui semble vouloir prendre le contrôle sur son mode de vie. Elle refuse de lui raconter tout ce qu’elle fait.

    En revanche, les rencontres entre Emma et sa petite-fille Evelien (Charlotte De Bruyne) sont pleines de complicité et de franchise. Quand Emma lui parle d’un rendez-vous avec un homme qu’elle a aimé avant de se marier, Evelien est choquée – si vite après l’enterrement de son grand-père ?! – puis de plus en plus curieuse de la liberté avec laquelle Emma se conduit.

    Peut-on retomber amoureux après cinquante ans d’éloignement et où cela peut-il mener ? C’est la grande question explorée dans le scénario de Michael de Cock d’après sa propre pièce de théâtre, écrit en étroite collaboration avec Jo De Meyere et Chris Lomme. Après de nombreuses conversations intenses, ils ont abouti à cette histoire dont l’amour et la vie sont l’enjeu, à tous les âges de la vie. Les dialogues sont excellents. Il y a des moments très drôles aussi, comme la séquence du dancing (une idée de la fille d’Emma, désireuse que sa mère continue à voir du monde).

    J’ai trouvé les images et les ambiances de Cecilia Verheyden très belles, que ce soit dans la maison, le jardin d’Emma ou dans les scènes d’extérieur, sous la pluie ou sur une plage. J'ai aimé la musique (Steve Willaert) qui accompagne à merveille les scènes d’atmosphère, les moments de solitude, les retrouvailles. Bref, un premier film très réussi, notamment grâce au superbe jeu plein de sensibilité de ses deux grands acteurs. Achter de wolken / Au-delà des nuages a remporté le prix du Jury au Washington DC International Film Festival.

  • Filles du Dr March

    Si vous avez lu jadis Les quatre filles du Dr March (1868-1869) ou vu l’une de ses nombreuses adaptations cinématographiques, vous vous laisserez peut-être tenter comme moi par le dernier film de Greta Gerwig (Little women, 2019). La romancière américaine Louisa May Alcott (1832-1888), abolitionniste, écrivaine engagée, infirmière durant la guerre, s’est inspirée de sa propre vie dans ce roman.

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    Saoirse Ronan, l’interprète de Jo March (en vedette sur l’affiche ci-dessus), le personnage dans lequel Louisa May Alcott a mis beaucoup d’elle-même, est vraiment magnifique dans le rôle ; plusieurs prix l’ont récompensée cette année. Jo est une jeune femme indépendante, décidée à contribuer aux frais de la maison grâce à ses écrits – le film commence quand elle se rend dans les bureaux d’un journal pour y vendre une nouvelle –, méfiante par rapport au mariage tant elle tient à sa liberté.

    Le film alterne entre cette période de sa vie où elle commence à vivre de manière autonome et les souvenirs de la maison familiale, sept ans plus tôt. Les quatre filles du Dr March y étaient souvent seules. Leur mère, très soucieuse de la situation des familles pauvres, était souvent occupée ailleurs. Leur père, le pasteur March, le plus souvent absent, s’était engagé dans l’armée nordiste. (Niki s’est attardée sur ce personnage dans un billet sur March de Geraldine Brooks.) Hubert Heyrendt signale dans La Libre que le « docteur » du titre français était « une pure invention de l’éditeur français pour masquer le fait que leur père était en fait pasteur ».

    L’entente entre elles protège Meg, Jo, Beth et Amy – la plus jeune, jalouse des talents de Jo –, du sentiment d’abandon : elles aiment s’amuser ensemble au grenier, préparer un spectacle d’après une pièce écrite par Jo pour Noël ou s’adonner à leurs passions. Jo écrit, Beth joue du piano, Amy dessine et peint (inspirée par May, la sœur artiste de la romancière), tandis que l’aînée, Meg (Emma Watson), la plus jolie, se montre aussi la plus coquette.

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    L'affiche en V. O.

    A l’adolescence, les filles March ont pour voisin un veuf esseulé dans sa magnifique maison, préoccupé par son fils Laurence, dit Laurie (Timothée Chalamet se montre ici plus fade que dans Un jour de pluie à New York de Woody Allen ; dans un petit rôle secondaire, Louis Garrel m’a paru plus convaincant.) Très indocile avec son précepteur et très intéressé par les années et venues des sœurs March, Laurie se lie d’amitié avec Jo qui l’introduit dans leur cercle, malgré les protestations des autres qui préféreraient rester entre filles. Quant au veuf, il reprendra des couleurs en écoutant Beth jouer du piano dans son salon de musique.

    Nous sommes au XIXe siècle, en pleine guerre de Sécession. Le manque de moyens pèse sur cette famille quasi ruinée par la générosité du Dr March. Tante March, sa riche sœur, ne cesse de rappeler que seul un mariage avisé – c’est-à-dire avec un homme fortuné – peut leur procurer une meilleure situation sociale. Meryl Streep est parfaite dans le rôle de la tante, dragon mais bienveillante, et décidée à les aider à décrocher le bon parti. Laura Dern campe avec sensibilité la mère des filles March, une femme courageuse et attentive à leur épanouissement.

    Le film n’est pas pour autant passéiste. On s’attache à ces adolescentes qui admirent le dévouement de leur mère et l’aident comme elles peuvent. On prend plaisir à observer leur complicité, à voir évoluer leur conscience d’elle-même, leur approche de la société. Elles font face à des difficultés très concrètes : aller au bal sans robe de soirée, partager un petit déjeuner, ne pas être continuellement accompagnée par les plus jeunes quand on sort, réagir sincèrement quand on reçoit une déclaration d’amour…

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    L'affiche québécoise

    Les filles du Dr March est un film chaleureux, sympathique, agréable à suivre (beaux décors et costumes, facture classique). L’apprentissage de la vie, les joies et les peines, l’amitié et l’amour, la famille, les bals, le désir de s’émanciper… Le charme désuet d’une époque révolue se combine à des thèmes qui restent d’actualité, mutatis mutandis. Il me semble que les valeurs illustrées à travers cette histoire ont dû influencer par mal d’entre nous qui avons lu Alcott dans notre jeunesse et y avons trouvé un modèle de jeune femme à la fois volontaire et sensible, décidée à se réaliser pleinement – une dimension féministe avant l’heure accentuée par la réalisatrice.

    Little women de Greta Gerwig est un film sans temps morts, même s’il dure deux heures et quart ; la musique parfois trop enjouée et envahissante, les changements d’époque (avec les mêmes actrices) nuisent un peu à la profondeur des sentiments. Je termine avec cette remarque de Marcos Uzal dans Libération : « Une phrase de la romancière sert d’exergue au film : « J’ai eu beaucoup de problèmes, alors j’écris des histoires gaies. »»