Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Art

  • Au musée avec Mona

    Dédié par Thomas Schlesser à « tous les grands-parents du monde », son roman Les yeux de Mona (2024) a remporté un tel succès que son sujet vous est sans doute connu. Il s’ouvre sur une crise de cécité : Mona, dix ans, voit subitement « tout noir ». Emmenée à l’hôpital par ses parents, Camille et Paul, la fillette récupère la vue mais ses yeux doivent être examinés et contrôlés régulièrement, pour prévenir une rechute.

    thomas schlesser,les yeux de mona,roman,littérature française,art,histoire de l'art,regarder une oeuvre,louvre,orsay,centre pompidou,initiation,peinture,sculpture,photographie,paris,musée,vue

    Son père tient une brocante où Mona aime passer du temps quand elle n’est pas à l’école, mais c’est surtout son grand-père, Henry Vuillemin, qui va jouer alors un rôle de premier plan. Veuf de Colette depuis sept ans, il porte au cou le même pendentif que celui de Mona : « un joli petit cérithe goumier monté sur un fil de pêche » ramassé avec son épouse à la Côte d’Azur. Mona ayant besoin d’un suivi psychologique une fois par semaine, il décide sans le dire à sa fille qui lui fait confiance d’emmener sa petite-fille plutôt au musée tous les mercredis après-midi, pour une cure de beauté.

    « Les Yeux de Mona n’est pas une histoire de l’art, c’est une initiation à la vie par l’art » déclare l’auteur, historien de l’art, dans un entretien (Beaux-Arts). Le grand-père et sa petite-fille iront au Louvre, à Orsay puis au centre Pompidou, pour y regarder ensemble une seule œuvre et échanger à son sujet. Le roman raconte l’évolution de Mona à la maison, à l’école et ses rendez-vous du mercredi avec son grand-père et avec l’art.

    thomas schlesser,les yeux de mona,roman,littérature française,art,histoire de l'art,regarder une oeuvre,louvre,orsay,centre pompidou,initiation,peinture,sculpture,photographie,paris,musée,vue
    Marguerite Gérard, L’Élève intéressante, 1786, Huile sur toile, 65 × 49 cm, Coll. musée du Louvre, Paris

    52 semaines, 52 chapitres, 52 artistes : c’est gai de retrouver des œuvres qu’on connaît, qu’on reconnaît en lisant leur description précise et d’en découvrir le commentaire. Pour les revoir en images, j’ai sorti des catalogues de ma bibliothèque ou cherché l’illustration sur le site même du musée. C’est encore plus gai d’en découvrir que je n’ai jamais observées ou d’artistes dont je ne connaissais même pas le nom.

    Marguerite Gérard, par exemple, avec L’élève intéressante, une peinture où figure dans un détail qui ne saute pas aux yeux celui qui fut son professeur, Fragonard. Ou Marie-Guillemine Benoist, avec le Portrait d’une femme noire, dont je n’avais jamais déchiffré la signature. Les femmes artistes sont bien présentes dans le roman.

    thomas schlesser,les yeux de mona,roman,littérature française,art,histoire de l'art,regarder une oeuvre,louvre,orsay,centre pompidou,initiation,peinture,sculpture,photographie,paris,musée,vue
    Julia Margaret Cameron, Mrs Herbert Duckworth (Julia Jackson), 1872, épreuve au charbon, H. 39,8 ; L. 25,5 cm.
    Don, 1986 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

    De Julia Margaret Cameron, une photographe britannique, le portrait de Mrs Herbert Duckworth est celui de Julia Jackson, la mère de Virginia Woolf et de Vanessa Bell, que leur père avait épousée en secondes noces. Ayant reçu en 1863 un appareil photographique, elle avait « entre autres reconverti sa réserve à charbon et son poulailler en véritable studio ». La belle gamme de gris de ses négatifs offre des ombres, des nuances et un « manque de netteté » qui lui donne de la profondeur, juste avant la naissance du « pictorialisme ».

    Au Centre Pompidou, Stries rouge, jaune et noir [sic] (1924) de Georgia O’Keefe,  Mère (1930), un dessin-collage de Hannah Höch, L’Aubade (1942) de Picasso  ou encore Proue noire (1976) d’Anna-Eva Bergman sont quelques-unes des belles découvertes que je dois à la lecture de Thomas Schlesser. Celui-ci a écrit une biographie de cette peintre franco-norvégienne qui a épousé par deux fois Hans Hartung : Anna-Eva Bergman - Vies lumineuses (2022).

    thomas schlesser,les yeux de mona,roman,littérature française,art,histoire de l'art,regarder une oeuvre,louvre,orsay,centre pompidou,initiation,peinture,sculpture,photographie,paris,musée,vue
    Pablo Picasso (1881, Espagne - 1973, France), L'Aubade, 4 mai 1942 © Succession Picasso
    Photo crédits : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Georges Meguerditchian/Dist. GrandPalaisRmn

    J’ai lu Les yeux de Mona avec grand plaisir. Dans ce roman formidablement visuel, la fillette à la vue menacée est une héroïne qu’une bonne fée a dotée d’une acuité visuelle hors norme – elle perçoit le moindre détail de ce qu’elle regarde – ainsi que d’une mémoire étonnante. Elle peut ainsi rapprocher des œuvres, se souvenir des explications de son grand-père érudit et des mots savants qui s’y glissent, pour en faire usage elle-même. Il en résulte « un conte initiatique efficace pour redécouvrir l’histoire de l’art » (Bosco d’Otreppe, La Libre Belgique).

  • Continuum

    Silent friend affiche nb Grete.jpg« Le jardin botanique devient alors le théâtre où le hasard réunit les âmes esseulées, qu’elles soient végétales ou humaines. À l’instar de ses personnages, Silent Friend parvient à nous projeter à nouveau dans ce continuum de lignes invisibles mais pourtant bien présentes : celles qui nous relient les uns aux autres, mais qui nous unissent aussi à notre environnement, « ami silencieux » et témoin millénaire de nos histoires. »

    Extrait de la critique de Silent Friend par Jeanne Loubière (Le bleu du miroir, 1/4/2026)

  • L'ami silencieux

    Premier jour de juillet. Dans Arts Libre, Hubert Heyrendt signe un très bel article sur Silent Friend, film de la réalisatrice hongroise Ildiko Enyedi : « Sublime fable écologique », trois étoiles. Aussitôt lu, aussitôt suivi d’une recherche : on le joue dans le cinéma de mon enfance, à 17h25, jy serai.

    ildiko enyedi,silent friend,film,cinéma,ginkgo biloba,université de marbourg,allemagne,neurobiologie,botanique,contemplation,communication,sensibilité,enseignement,culture

    Un film « en apesanteur », avais-je lu, et c’est bien la sensation que provoque ce long-métrage qui fascine durant près de deux heures trente. Il s’ouvre sur un premier protagoniste, le professeur Wong, venu de Hong Kong à l’université de Marbourg, « petite ville médiévale du centre de l’Allemagne », pour expliquer ses recherches en neurobiologie. Le cerveau d’un bébé ne fonctionne pas comme celui d’un adulte, une différence qu’il illustre devant l’auditoire d’une manière très originale.

    Alors que l’attention de l’adulte se focalise sur quelque chose de précis, celle du bébé est très fluide. Le scientifique – joué par Tony Leung Chiu-wai, d’une remarquable présence – l’a constaté à l’aide de bonnets d’électrodes dont le signal est converti en ondes colorées sur l’écran. Cette même imagerie servira à étudier et montrer comment un arbre réagit à un stimulus. En particulier le véritable héros du film : un majestueux ginkgo biloba planté en 1832 dans le jardin botanique de l’université de Marbourg.

    « Tous les personnages humains de ce film sont des êtres solitaires. Pour une raison ou une autre, ce sont des outsiders. On ne peut pas imaginer outsider plus parfait que le ginkgo biloba » (Ildiko Enyedi, LLB) L’arbre relie trois histoires : en 2020, le séjour du professeur Wong qui se retrouve confiné dans cette université à cause de l’épidémie de Covid ; en 1908, l’arrivée de Grete, la première étudiante à y être admise ; en 1972, au milieu de l’agitation politique, l’amour d’un étudiant, Hannes, pour une étudiante qui expérimente la communication des plantes sur un géranium à la fenêtre de sa chambre.

    Le passage d’une période à l’autre, au fil des séquences, est toujours très doux ; le jardin et le fameux ginkgo assurent les transitions. L’arbre est omniprésent, un géant par rapport aux humains, qu’on admire de près ou de loin, à travers les grandes baies vitrées de l’université. Rien d’extérieur n’alourdit le film ; l’action, les dialogues se déroulent sans commentaire. Les masques portés à l’université suffisent, par exemple, pour indiquer les circonstances.

    A son examen d’entrée à l’université, Grete fait face à quelques professeurs goguenards, d’une misogynie flagrante, qui l’interrogent sur Carl von Linné. Les questions qui lui sont posées visent à la mettre mal à l’aise autant qu’à vérifier ses connaissances, je ne vous en dis pas plus. Une séquence sidérante. Elle est la seule des candidates à être admise et on la retrouvera dans le jardin sur un banc, près du ginkgo. Luna Wedler a reçu pour ce rôle le prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune espoir à la Mostra de Venise.

    L’histoire de Grete, en noir et blanc, illustre les préjugés de l’époque et montre son audace dans la vie, sa curiosité scientifique pour les plantes et aussi, grâce à une petite annonce, son intérêt pour la photographie. L’histoire de Hannes, dans les années septante, est très différente. A priori les plantes ne lui disent rien, à ce garçon qui vient de la campagne, mais le travail de Gundula dans le jardin où il aime s’allonger pour lire l’intrigue et finit par l’intéresser.

    Silent friend est un film sublime sur l’observation de la nature, avec de gros plans sur les végétaux, le tronc du ginkgo, des vues nocturnes, des jeux magnifiques d’ombres et de lumières, des angles de vue inédits. La plupart des séquences tournent autour de la communication, que les personnages parlent ou se taisent. Le professeur Wong a parfois besoin d’un traducteur.

    Le jardin vit à son rythme : on entend les oiseaux, on croise le regard d’un grand-duc dans le ginkgo, d’un renard dans la nuit. La végétation aussi est sensible, c’est ce que montre le film, à ce qui se passe dans son environnement, à la présence humaine. Ildiko Enyedi a nourri son film de recherches en neurosciences et en botanique (La vie secrète des arbres), de références littéraires (Goethe, Rilke), des travaux photographiques de Karl Blossfeldt sur les formes et structures végétales.

    Silent friend prend le temps de nous faire ressentir la beauté, la lenteur et le silence – un bonheur dans notre époque hyperactive. Ce film original et poétique nous rend si sensible à la présence du vieux ginkgo biloba de Marbourg que je me suis surprise, en sortant du cinéma, à faire le vœu que le jeune ginkgo qui grandit dans un bac en bois sur la terrasse trouve un jour la pleine terre d’un jardin pour s’y épanouir et vivre une longue vie d’arbre. Ne manquez pas ce rendez-vous avec « L’ami silencieux », un film de toute beauté.

  • Images partagées

    Le carreleur

     

    Un jour le carreleur croira terminé son ouvrage

    qui occupait toute sa vie. Il sera différent

    pierre seghers,le carreleur,poème,littérature française,mosaïque,trottoirs,ouvriers,mosaïques de trottoir,schaerbeek

    non plus agenouillé, renivelant sans cesse

    Mais debout. Il prendra le sol de ses mains

    pierre seghers,le carreleur,poème,littérature française,mosaïque,trottoirs,ouvriers,mosaïques de trottoir,schaerbeek

    et l’immense tapis de grès et de faïence

    flammes, fleurs et oiseaux, tessons et les carreaux

    pierre seghers,le carreleur,poème,littérature française,mosaïque,trottoirs,ouvriers,mosaïques de trottoir,schaerbeek

    Il les dressera d’un seul coup. Le mur ne sera que lumière

    multicolore et verticale où il disparaîtra.

    pierre seghers,le carreleur,poème,littérature française,mosaïque,trottoirs,ouvriers,mosaïques de trottoir,schaerbeek

    Pierre Seghers (Les mots couverts, 1970)

     

    En hommage aux ouvriers que je vois ouvrir les trottoirs, les refermer, d’une rue à l’autre, pour l’électricité, la fibre et autres nécessités, quel que soit le temps.

    pierre seghers,le carreleur,poème,littérature française,mosaïque,trottoirs,ouvriers,mosaïques de trottoir,schaerbeek

    En hommage à ceux qui installent de nouvelles mosaïques de trottoir, au bonheur de ceux qui les composent et de celles & ceux qui rêvaient de partager ces images.

    Tania

  • Vanessa à Virginia

    5 fév. [1927]
    Villa Corsica, Cassis
    Bouches-du-Rhône

    Vanessa Bell Cassis TGA-9020-11-1858-1_9.jpg« Duncan et moi jouons avec l’idée d’acheter une maison ici, mais ce ne serait pas raisonnable. Nous sommes allés voir un jour une ferme charmante avec un immense puits dont on pouvait voir le fond et des champs de narcisses tout autour et des vignes, et nous nous sommes demandé s’il serait possible d’y ajouter un atelier, mais elle n’est pas à vendre. Nous envisageons sérieusement en revanche de prendre des chambres ou des ateliers, ou un endroit où chacun pourrait venir de temps en temps, car il nous semblerait trop absurde de nous en priver. Peindre ici l’hiver est très différent de ce que ça peut être en Angleterre. Il ne fait jamais sombre, même quand le ciel est gris. La lumière dans l’atelier de Penrose* est parfaite, et même à cette période il est souvent possible de travailler dehors si on en a envie. Cela change tout d’avoir la certitude qu’on ne sera pas interrompu dans sa tâche par le brouillard ou l’obscurité. Et puis la beauté est un délice sans fin. Les gens sont très sympathiques et serviables et la vie est très peu chère. »

    Virginia Woolf & Vanessa Bell, Baisers du singe. Correspondance 1904-1941

    *A Cassis, la villa des Mimosas appartenait à Roland et Valentine Penrose, tous les deux poètes.

    Négatif noir et blanc de Vanessa Bell assise sur le balcon de la Villa Corsica
    à Cassis, près de Marseille, France, 1927  (Archives Tate)