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Art - Page 3

  • A la Brafa 2026

    A l’entrée de la Brafa 2026, les visiteurs étaient accueillis cette année dans un décor à la fois céleste – le ciel dans toutes ses nuances – et floral, les nuages et les atmosphères laissant place sur le tapis tantôt à un bouquet ancien (nature morte), tantôt à une large fleur imprimée aux carrefours des allées, comme ce dahlia.

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    Vue du décor à la Brafa 2026

    La première toile que j’ai remarquée porte la signature d’un peintre français contemporain, Jean-Pierre Cassigneul (°1935) : une élégante au grand chapeau dans un jardin fleuri. Un tour sur le site de cet artiste permet de voir que son univers est décoratif et assez répétitif : des femmes plutôt indifférentes sous leur chapeau, au jardin, en bord de mer... Est-il bien connu en France ?

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    © Jean-Pierre Cassigneul, Se voir dans un regard, 1990,
    huile sur toile, 130 x 97 cm, galerie Ary Jan

    On aime retrouver d’année en année certains stands toujours harmonieux, comme celui de la galerie Mathivet où trônait une magnifique lampe oiseau de Lalanne. Un Chat maître d’hôtel de Diego Giacometti y invitait au salon sous une tapisserie d’Aubusson d’après Josef Albers, 2 ocres Jaune et Orange, de la série Hommage au carré. « Là tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté ».

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    Vue partielle du stand de la galerie Mathivet

    Chez Alexis Bordes, autre galerie parisienne, on se pressait devant une œuvre rarement montrée de Léon Spilliaert. En attendant de pouvoir m’en approcher, j’ai aperçu un petit bronze de Meunier dont je ne me souvenais pas, La Prière. Puis, en observant Mères et enfants sur le quai du port d’Ostende, je m’interroge : crayon gras ou pastel, comme suggère l’exposant ? Spilliaert mélange les techniques. On voit bien le trait qui marque les contours et le grain des couleurs comme frottées sur du papier vergé. A Ostende, il a souvent dessiné ou peint des scènes de port, des pêcheurs ou des femmes de pêcheurs comme ici, avec ce drôle de petit chien noir.

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    Léon Spilliaert, Mères et enfants sur le quai du port d’Ostende, 1910,
    Crayon gras et crayon sur papier, 50,2 x 32,2 cm

    Chez Patrick Derom, une superbe marine, Mer vue de Mariakerke, typique de Spilliaert, portait un point rouge : elle avait déjà trouvé son acheteur. Une nature morte sur papier m’a intéressée, elle est visible sur le site de l’exposant : une boîte blanche devant un miroir, une bouteille, des coquillages, des livres et un crayon. Le jeu des reflets déstabilise le regard entre l’avant et l’arrière. Sur chaque côté, un objet est coupé. Enigmatique et fascinant Spilliaert.

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    Léon Spilliaert, Vue de la mer depuis Mariakerke, 1909,
    encre de Chine, lavis, pinceau, crayon de couleur et pastel sur papier, 47,7 x 71,1 cm

    A la Brafa, on aime découvrir des choses jamais vues, des créateurs qu’on ne connaît pas encore et bien sûr, retrouver des artistes qu’on aime ou découverts lors d’une autre édition. Par exemple, un beau Bonnard peint vers 1911, Promenade à Paris (chez Alexis Pentcheff). Ailleurs un autre arbre à cocons de Charles Macaire ; une sculpture en marbre d’Atchugarry près d’une toile de Zao Wou-ki.

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    Pierre Bonnard, Promenade à Paris, vers 1911,
    Huile sur toile, 40 x 60 cm, galerie Alexis Pentcheff

    Au stand de BG Arts, qui rassemble des Lalique de toutes les couleurs, ce qui attire notre attention d’abord, c’est ce grand Vase aux éléphants d’Emile Gallé (Etablissements Gallé ?) qui se suivent à la queue leu leu autour d’un palmier. Ils se détachent en brun sur un fond jaune or, sous un feuillage vert. Très éclairé, superbe, on aimerait aussi voir ce vase impressionnant à la lumière du jour.

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    Emile Gallé, Vase "éléphants", vers 1925,
    Verre multicouche soufflé-moulé dégagé à l'acide, BG Arts

    Les artistes belges sont toujours mis en valeur à la Brafa et je constate que j’ai fait de même ici. J’admire Le Passeur d’Anto Carte qui date de la même époque, le cartel indique le musée M de Leuven pour la provenance. Une nature morte de Rik Wouters, Le saladier, me surprend puis m’émeut chez Virginie Devillez. La galeriste me fait observer la date : 1915. Mobilisé, Rik Wouters avait été envoyé aux Pays-Bas en 1914, où il a commencé à souffrir d’un cancer de la mâchoire. En 1915, il avait pu s’installer à Amsterdam où Nele est venue le rejoindre et il a continué à peindre, même après la perte d’un œil. Il y est mort en juillet 1916. Un saladier, un chou, quelques fruits sur une petite table…

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    Rik Wouters, Nature morte (Le Saladier), 1915,
    Huile sur toile, 85 x 102 cm, Virginie Devillez Fine Art

    Virginie Devillez (Bruxelles) était présente pour la première fois à la Brafa, avec une très belle sélection. Ne voyant pas le Nu couché en jaune et bleu de Gustave de Smet, repéré en préparant ma visite, j’ai eu le plaisir de pouvoir le découvrir dans une réserve du stand, à l’abri des fortes lumières. Lui aussi envoyé aux Pays-Bas pendant la Première Guerre mondiale, il s’est éloigné de l’influence d’Emile Claus en découvrant l’expressionnisme. Son évolution est bien présentée dans le dossier de presse de la galerie belge, en regard de ce dessin.

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    Henri Fantin-Latour, Vase de pivoines, 1902,
    Huile sur toile, 41 x 37 cm, Douwes Fine Art

    Pour terminer, je vous montre ces délicieuses pivoines de Fantin-Latour. Toujours attirée par les fleurs, j’ai admiré à divers endroits de superbes bouquets du XVIIe siècle. L’art ancien a retrouvé plus de place à la Brafa. Je vous en parlerai dans un autre billet, ainsi que de la Fondation Roi Baudouin, l’invitée d’honneur. Et peut-être aussi d’autres belles choses, plus tard.

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    Pour information, la foire des antiquaires de Bruxelles occupait cette année un hall supplémentaire, réservé aux bars et restaurants. Leur décor magnifique de végétaux et de fleurs en mettait plein la vue sous des ciels aux couleurs du couchant.  

  • Jeanclos

    Il y a dix ans, j’ai vu pour la première fois des sculptures de Jeanclos (1933-1997) au Palais des Beaux-Arts de Lille et cinq ans plus tard, d’autres œuvres à la Brafa, dont j’avais admiré la beauté intemporelle. Quel bonheur de retrouver cet artiste sur le stand de la Galerie Capazza à la Brafa 2026. D’abord cette terre cuite de la série Kamakura, « née d’un voyage de Georges Jeanclos au Japon, qui l’a mené jusqu’à l’ancienne capitale médiévale du pays, abritant les plus anciens jardins zen japonais » (Site de la galerie).

    Brafa 2026 Jeanclos Kamakura (2).jpg
    © Georges JEANCLOS, Kamakura, 1983, terre cuite,
    30 x 47 x 40 cm, Galerie Capazza, Brafa 2026

    Dans un texte intitulé La force de la fragilité, dont on peut lire des extraits en ligne, Tzvetan Todorov rappelle les événements traumatisants qui ont marqué l’enfant et sa famille durant la deuxième guerre mondiale et les ont amenés à franciser leur nom d’origine Jeankelowitsh en « Jeanclos ». Puis il décrit son travail et affirme : « la beauté existe, on peut l’ériger face à l’extrême ».

    Brafa 2026 Jeanclos Couple dormeur.jpg
    © Georges JEANCLOS, Couple Dormeur, 1989, terre cuite,
    31 x 50 x 21 cm, Galerie Capazza, Brafa 2026

    Jeanclos parlait de « la part féconde du hasard ». Dans une vidéo proposée par la Galerie Cappaza (Nançay, Sologne) qui présente cet artiste en permanence depuis 1995 – Georges Jeanclos, sculpteur d’humanité –, on entend Todorov parler de Jeanclos chez Pivot, puis le parcours du sculpteur est raconté en images et en mots, avec des textes de l’artiste dits par Charles Gonzales – je vous la recommande.

    Brafa 2026 Jeanclos Arbre de vie bis.jpg
    © Georges JEANCLOS, Arbre de vie Adam et Eve,1987, terre cuite,
    74 x 66 x 27 cm,  Galerie Capazza, Brafa 2026

    Jeanclos : « Je suis un modeleur. L'argile m’est familière. Je sais l’humidité propice à la naissance, la fuite dans le temps de l’eau, choisir le bon moment pour faire naître de la terre les images fécondes. […] Passion immodérée de cette matière souple, humide, qui répond à toutes mes pulsions, est devenue un journal de terre, témoin de mes jours de bonheur et de mes nuits. Elle a donné forme à chaque événement qui ponctue mon existence. »

    Pour vous raconter ma visite à la Brafa,
    j’ai besoin de plus de temps. A demain ?

  • Destins

    Train World SNCB (37) Musique.jpgParmi les destins personnels illustrés à l’exposition sur « La SNCB occupée » à Train World, le musée du train à Schaerbeek, en voici quelques-uns parmi d’autres qui ont retenu mon attention.

    Deux instruments de musique dans une vitrine : une trompette du résistant Henri Erlich, le violon et l’archet du résistant François Cambien.

    Tous deux ont été des prisonniers politiques de Mauthausen.

     

    Train World SNCB (43) Nussbaum.jpg

    Les reproductions de deux peintures de Félix Nussbaum (1904-1944) : Le Triomphe de la mort (sa dernière œuvre connue, ci-contre) et un Autoportrait.

    Réfugié en Belgique en 1935, à Ostende puis à Bruxelles, Félix Nussbaum fut l’ami d’Ensor.

    Son vœu : « Si je meurs, ne laissez pas mes tableaux me suivre, mais montrez-les aux hommes. »

     

    Train World SNCB (46) Moshé Flinker.jpgUn jeune juif néerlandais, Moshé Flinker, « assassiné à 19 ans » à Bergen-Belsen en 1945. Il s’était caché sous une fausse identité avec sa famille près de la gare de Schaerbeek. Ils ont été déportés à Auschwitz via le 25e convoi.

    Cinq pavés de mémoire pour la famille Flinker ont été apposés devant le numéro 1 de l’avenue Colonel Picquart. Un article lui est consacré dans le Jmag-magazine (site de la Maison de la culture juive). 

    Extrait traduit d'une page manuscrite de son journal, rédigé en hébreu :
    "Aujourd'hui, pour le jour de ma Bar Mitsva, j'ai reçu une lettre du comité à la maison.
    J'espère que Dieu nous aidera et nous fera sortir des ténèbres vers la lumière.
    A Lui appartiennent toute la terre et tout ce qu'elle contient."

    Exposition La SNCB occupée, Train World, Schaerbeek > 28.06.2026

  • Livre de Job

    assouline,vies de job,récit,essai,recherches,livre de job,littérature française,bible,souffrance,dieu,le mal,culture,extrait« Ce texte envoûtant réussit à affronter le Mal depuis plus de deux millénaires, il aide les hommes à lui tenir tête effrontément, parce qu’il est une œuvre d’art issue du génie d’un artiste. Son auteur l’a conçu de telle manière qu’il nous rend dépositaires d’un secret. Venu du plus lointain, il a pourtant le don de nous faire entendre les choses à venir. Une ombre silencieuse l’enveloppe. Il n’est pas de pensée sur le qui-vive qui n’ait eu un jour le souci de Job. S’il nous est proche, c’est qu’il n’est pas de personnage plus humain dans la Bible. Ses faiblesses de craignant-Dieu sont les nôtres. Elles sonnent juste lorsqu’on le lit à l’oreille. »

    Pierre Assouline, Vies de Job (Prologue)

    Ilya Répine (1844–1930), Job et ses amis (détail), 1869, huile sur toile, Saint-Pétersbourg, Musée russe

     

  • Job et Assouline

    En couverture du Folio, un détail de Job raillé par sa femme de Georges de la Tour, peinture dont Pierre Assouline parle dans Vies de Job (2012), « l’un des personnages les plus fascinants et énigmatiques de la Bible » (Livre de Job). Ce livre marquant m’a accompagnée en ce début d’année – et donné à penser.

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    Le prologue de cette œuvre de près de cinq cents pages – ni roman ni biographie ni essai ni autobiographie ni enquête, et tout cela à la fois – s’ouvre sur une déclaration personnelle : « Il revient souvent me visiter, la nuit de préférence. La nuit est son territoire. Le mien désormais. Puisque ce que je trouve m’apprend ce que je cherche, je saurai à la fin pourquoi Job me hante depuis si longtemps, et par quel mouvement secret de l’âme et du cœur il obsède mes travaux et mes jours. »

    Porteur des interrogations d’un biographe à la fois attaché aux faits et plein d’empathie pour ceux dont il raconte la vie, ce livre à propos du « juste souffrant » ne porte pas sur un personnage historique mais sur une figure marquante de la Bible juive, de l’Ancien Testament chrétien, citée aussi dans le Coran. Assouline est remonté aux sources puis a suivi les traces de Job pour écrire « Job, son corps, son esprit, son âme, son mythe, sa légende, sa présence, son livre », avouant d’emblée que le Livre de Job lui est aussi « un prétexte pour parler de Job en [lui] et de ses traces en nous. » A la première personne, souvent.

    Tous les chapitres comportent des séquences numérotées, plus ou moins longues. Chacune porte sur une approche particulière : lecture, rencontre, thème, voyage, question, image, lieu, souvenir, rêve... La structure en trois parties (Source. Mille vies. Souffrance) n’a pourtant rien de disparate, l’unité du sujet assurant le lien entre les récits, les observations et la réflexion. La progression choisie par l’auteur pour relater ses recherches fait sens, du texte premier aux commentaires.

    J’ai beaucoup souligné, coché, noté ; tant d’éléments m’intéressent dans ce livre sur un homme riche devenu pauvre et accablé d’épreuves en tous genres, questionnant Dieu, le Mal, et dont l’histoire finit bien, quoique ce « happy end » n’en soit pas vraiment un, à la réflexion. On y croise de nombreux exégètes juifs, chrétiens, athées, des philosophes, des écrivains, des artistes, des films, de la musique... L’érudition, les recherches y laissent une belle place à la réflexion personnelle et aux rencontres.

    Chaque fois que je rouvrais Vies de Job, je pensais à l’amie qui m’a parlé de Job un jour ; si elle était encore de ce monde, nous aurions échangé sur ce sujet qu’elle connaissait bien. Et voilà qu’à la page 150, l’auteur raconte son séjour et ses découvertes à l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem quand un nom me saute aux yeux, celui de Françoise Mies, qui fut l’élève de cette amie.

    Assouline ne connaissait pas la chercheuse belge, la qualité de ses écrits sur Job l’impressionne fort. Belle rencontre avec cette chrétienne « hébréophone » qui lui dit, la première fois qu’ils se voient là-bas : « J’espère que vous n’allez pas faire de Job un grincheux ! » Dans ses études sur Job, Françoise Mies a choisi de cerner l’espérance plutôt que la souffrance. On peut lire en ligne un compte rendu de son livre L’espérance de Job dans la Revue théologique de Louvain.

    L’auteur recherche et visite les lieux palestiniens liés à Job. Dans ce chapitre, Du génie des lieux, il dit sa conscience aiguë, dans sa quête de Job, de devoir « se tenir en équilibre instable entre le judaïsme vécu comme une religion de la lettre et le christianisme éprouvé comme une religion de l’esprit ».

    Son sujet le suit partout, même sur le papier à cigarettes Job ou sur les affiches concernant les recherches d’un « job ». Devant ceux qui tendent la main dans le métro. Job et ses admirateurs. Job dans les musées : « Le Job de De La Tour à Epinal est devenu le mien. » Tant de phrases m’arrêtent, relues, méditées : « Accepter avec simplicité ce qui nous arrive. » Sur la transmission : « Ce qu’on m’a raconté et ce que j’en ai fait. » A sa réputation de patience, il rétorque : « En vérité, Job prend son mal en impatience. »

    La dernière partie, Souffrance, s’ouvre sur « Les miens » : les origines familiales entre l’Algérie et le Maroc, le patronyme, ses onze années à Casablanca où Assouline est né « français à l’étranger », « natif de la langue française ». La mort de son frère aîné à dix-neuf ans sur une route d’Espagne. La mort de son père et la prière des morts (le Kaddish). « Ce serait tellement mieux si l’on pouvait être mort sans avoir à mourir. »

    La question de la souffrance est fondamentale. Un rabbin lui dit : « Dieu se retire, il se voile, pour laisser la place à l’homme et à son libre arbitre. C’est dans son absence qu’on trouve Dieu. » Les Juifs appellent cela le tsimtsoum. Comment ne pas relier Job et la Shoah ? Assouline aborde de front le pire : la souffrance et la mort des enfants. Vies de Job, « impossible biographie », nous plonge, vous l’aurez compris, dans les grandes profondeurs. Le pluriel du titre est amplement justifié.

    P.-S. Cette lecture est une relecture d’un livre déjà présenté ici en 2012 – ô mémoire...