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Textes & prétextes

  • Guide à Venise

    Dans Les jardins de Torcello (2024), Claudie Gallay nous emmène de nouveau à Venise. La romancière raconte la vie de Jess, une Française restée à Venise plus longtemps qu’elle ne le pensait, dans un magnifique appartement avec vue sur la Giudecca où elle a rendu quelques services à Pietro Barnes, un chirurgien qui travaille à Milan. Il y passe rarement, il ne lui fait pas payer de loyer.

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    Jess guide des Français qui la contactent via son site, quatre au maximum par balade, en s’adaptant à leurs demandes. Quarante euros de l’heure, cela lui permet d’assurer le quotidien. Elle connaît bien Venise, ses clients l’apprécient. A travers les balades guidées, nous découvrons des endroits méconnus, des anecdotes sur la ville.

    Pietro comptait garder l’appartement, mais six mois plus tard, il confie la vente à une agence immobilière. Jess s’angoisse. Quand il est vendu à des New-Yorkais, il ne reste que quelques mois à la jeune femme pour « vider les armoires, donner les vêtements, la vaisselle, tout ce qui est possible » aux associations pour les pauvres, à la demande du propriétaire. Gentiment, Pietro lui renseigne un ami qui pourrait avoir « besoin d’une fille comme elle » : Maxence Darsène, « avocat, débordé, bordélique », qui habite sur l’île de Torcello.

    Jess n’est pas tentée par la campagne. Elle rompt avec Angelo, charmant mais marié, près de qui elle s’ennuie, et se met à chercher un studio au loyer abordable dans le quartier qu’elle aime – « ça va être compliqué ». Quand elle téléphone à son amie Brousse, enceinte, celle-ci donne à Jess des nouvelles de sa mère, qui aurait besoin d’aide à l’hôtel des Géraniums. « Les clients, les douches. Si elle y retournait, elle serait la bonne. Elle avait vu trimer sa mère, sa grand-mère. Elle avait tourné le dos. Elle n’aurait pas la même vie. »

    Pour se rendre à Torcello, « la dernière île de la lagune », Jess prend le vaporetto, puis change de bateau jusqu’à cette île où ne restent que quelques maisons, une basilique, et beaucoup d’oiseaux. Une vieille femme lui montre un chemin de terre qui mène à la grille rouillée de l’entrée de la propriété de M. Darsène. Interpellée par le gardien, Elio, Jess aperçoit à l’arrière de la maison un homme dans la soixantaine, « petit gabarit, un peu dégarni » ; c’est Maxence qui doit partir et lui propose de revenir un autre jour.

    Elle a déjà fait la connaissance de « Spoontus », le chat de « Max », comme l’appelle Colin, la cinquantaine, les yeux clairs, les cheveux tirés en catogan, qu’elle rencontre à sa deuxième visite. Il la prévient : Maxence peut être insupportable, mais il l’aime « infiniment ». Pour Colin, elle est « la nouvelle bonne », mais Jess a fixé ses conditions. Elle veut bien ranger, repasser, cuisiner, mais pas nettoyer les salles de bains ni les chiottes. A l’étage, l’avocat lui montre une pièce pleine de dossiers à classer, les archives de « trente ans de pénal ». Il lui reste un dernier procès avant d’en finir avec ça. Il aimerait aussi qu’elle s’occupe du chat quand il doit s’absenter.

    La vie de Jess continue ainsi : l’appartement à vider, les touristes à guider, la maison de Maxence où son compagnon, quand il ne file pas à la Biennale d’art, sous-titre des séries italiennes. « Colin est italien et parle un français parfait. Maxence est français de père, lyonnais de naissance, et vénitien par sa mère. » Il accorde à Jess un « droit de passage » pour venir travailler là certains jours. Les studios qu’elle visite ne lui plaisent pas ou sont trop chers.

    Sur l’île, elle découvre la passion de Maxence pour les jardins autour de la maison (jardins des moines au XVIIe siècle), abîmés par l’acqua alta de 2019 qui les a noyés. Il a entrepris de les recréer, replante à l’identique des vignes, des plantes aromatiques, des légumes… Il reste beaucoup à faire, avec l’aide d’Elio, qui monte un mur entre lagune et maison pour faire rempart à l’eau. Ce « monde à part » plaît beaucoup à Jess qui rend service, nourrit le chat et les chevaux, observe la maisonnée, les relations entre ces trois hommes, leurs invités.

    Pour ses vingt-six ans, elle s’offre un tour de gondole. Son amie Brousse ne veut plus parler de ce qui s’est passé au lac avec Moreno, dans le massif du Taillefer, où elles avaient prévu une randonnée entre filles. Moreno les y avait conduites dans sa voiture, à cause d’une batterie à plat. Il l’appelait par son vrai prénom, Louise. Il avait plongé dans le lac, n’était pas remonté, ce souvenir la hante.

    Dans Les jardins de Torcello, Claudie Gallay raconte comment la jeune femme s’attache de plus en plus aux habitants de l’île, apprend à les connaître, dans cet endroit hors du commun loin de l’agitation du monde. Les phrases sont simples, souvent courtes, les retours à la ligne nombreux dans ce récit où croît le désir pour Jess, comme pour le lecteur, de rester là. « L’amour est une île », disait un autre de ses romans, en sera-t-il de même ici pour l’amitié ?

  • Avez-vous vu Flow ?

    Sous le charme de Flow, sous-titré Le chat qui n’avait plus peur de l’eau, je vous en dis quelques mots. Ne passez pas à côté de ce film d’animation hors du commun, qui a de quoi séduire non seulement les enfants et les amoureux des chats, mais tout le monde, il me semble. Ce long métrage d’animation franco-belgo-letton réalisé par Gints Zilbalodis, sorti en 2024, vient d’être diffusé à la télévision. Je l’avais enregistré pour y jeter un œil, vu les nombreux prix remportés, dont le César et l’Oscar du meilleur film d’animation en 2025 et aussi le prix cinématographique européen du public. Je l’ai regardé de bout en bout et même une seconde fois le jour suivant.

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    Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau  (Photo Allociné © UFO Distribution)

    Je n’en raconterai pas l’histoire, sinon qu’elle se déroule sans aucun personnage humain sur une terre imaginaire où les eaux montent, et sans aucun dialogue. Quelques animaux en sont les héros (j’en ai découvert dont je ne connaissais ni le nom ni l’existence). Ils sont obligés de fuir, mais vers quel ailleurs ? Ce n’est pas pour autant un film d’apocalypse. C’est une histoire de survie et de solidarité.

    Ce qui fascine, c’est le rendu du mouvement. « Le réalisateur explique que raconter des histoires par les images et non par les mots est sa force, et que l’objectif avec Flow a toujours été de faire avancer l’histoire grâce aux images. » (Wikipedia) Le titre du film désigne parfaitement la caractéristique principale de sa réalisation : la fluidité.

    Le chat Flow, en particulier, curieux et peureux comme quasi tous les chats, court, saute, bâille, se cache ou réagit avec un naturel formidable. « Inspiré par son propre chat, le réalisateur a choisi d’exagérer délibérément la rondeur des traits et opté pour un traitement plus stylisé de la fourrure pour éviter un design trop stérile et privilégier l’expressivité. » (Wikipedia)

    Montagnes, forêts, arbres… Dans ce monde aquatique émergent çà et là des ruines, des statues inattendues, des objets fabriqués par des êtres humains. La musique « planante » est ponctuée de bruits naturels et de cris d’animaux. L’absence des humains m’a paru plus intéressante que triste, elle met l’accent sur la vie animale et végétale. Flow est avant tout un film très poétique qui suscite émotions et interrogations chez le spectateur, captivé par ce flux d’images, comme dans un rêve.

  • Pour toujours

    Barnes The Only Story.jpg« Un premier amour détermine une vie pour toujours : c’est ce que j’ai découvert au fil des ans. Il n’occupe pas forcément un rang supérieur à celui des amours ultérieures, mais elles seront toujours affectées par son existence. Il peut servir de modèle, ou de contre-exemple. Il peut éclipser les amours ultérieures ; d’un autre côté, il peut les rendre plus faciles, meilleures. Mais parfois aussi, un premier amour cautérise le cœur, et tout ce qu’on pourra trouver ensuite, c’est une large cicatrice. »

    Julian Barnes, La seule histoire

  • La seule histoire

    La seule histoire de Julian Barnes (2018, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin) s’ouvre sur une épigraphe tirée d’Un dictionnaire de langue anglaise de Samuel Johnson (1755) : « Roman : une petite histoire, généralement d’amour ». Dans notre vie, écrit le narrateur en première page, « il y a d’innombrables événements, dont nous faisons d’innombrables histoires. Mais il n’y en a qu’une qui compte, qui vaille finalement d’être racontée. Ceci est la mienne. »

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    Dans les années soixante, il habitait « le Village », un secteur de la grande banlieue résidentielle à environ vingt kilomètres au sud de Londres, où il y avait une gare, une place gazonnée pour les parties de cricket, un terrain de golf et un club de tennis. A la fin de sa première année d’université, à la maison pour trois mois, il s’y était inscrit, se doutant bien que la suggestion de sa mère visait à lui faire rencontrer une jeune femme de son milieu, une future épouse.

    Trois semaines plus tard, un tirage au sort pour un tournoi amateur double mixte lui avait donné pour partenaire Mrs Susan McLeod – « « sort » est un autre mot pour « destin », non ? » Les cheveux retenus en arrière par un ruban, une tenue blanche à liserés verts, presque exactement de la même taille que lui. Elle avait un jeu élégant et précis, ils avaient gagné le premier match. Quand il l’avait interrogée sur son mari, elle avait ri : « Mr E. P. ? Non. Lui, c’est le golf. »

    Il la reconduit chez elle en voiture, plusieurs fois, et sa mère lui lâche un soir : « On fait maintenant le taxi, hein ? » Comme il n’y a « rien » entre eux, sinon une complicité rieuse, Paul Casey se moque de ce que peuvent dire les gens en voyant un jeune homme de dix-neuf dans en compagnie d’une femme de quarante-huit ans. Chez les McLeod, il fait connaissance avec le mari, les deux filles toutes les deux à l’université, reste parfois dîner chez eux.

    Un jour, Susan lui tend les clés de leur break Austin pour qu’il la conduise chez son amie Joan, à cinq kilomètres, la sœur survivante de son premier amour, Gerald, mort subitement de leucémie. Joan est une femme corpulente, elle paraît plus âgée, fume et boit beaucoup. Paul, présenté comme le « chauffeur » qui la conduit chez l’ophtalmo, un prétexte, se sent tout de suite à l’aise et plaisante.

    Vient le temps des premiers baisers et ce qui s’en suit. Tout lui plaît chez Susan : « Elle rit de la vie, c’est dans sa nature. Et elle est la seule, de sa génération qui a fait son temps (comme elle s’était présentée), à le faire. Elle rit de ce dont je ris. Elle rit aussi en me frappant derrière la tête avec une balle de tennis ; à l’idée de prendre l’apéritif avec mes parents (ce qui n’aura pas lieu) ; elle rit de son mari, comme elle le fait en malmenant la boîte de vitesses du break Austin. Naturellement, je présume qu’elle rit de la vie parce qu’elle en a vu bien des facettes, et la comprend. »

    La première des trois parties du roman raconte l’épanouissement, l’enchantement de ce premier amour de Paul. Ils riront tous les deux quand ils seront exclus du club de tennis, et bientôt le besoin de se voir plus souvent, plus longtemps, d’être à eux seuls les amènera à de nouveaux projets qui répondent à leurs désirs. Le narrateur conclut cette partie ainsi : « Quand elle est morte, il y a quelques années, j’ai compris que la part la plus essentielle de ma vie avait finalement disparu. Je penserai toujours à elle en bien, me suis-je promis.
    Et voilà comment je me souviendrais de tout cela, si je le pouvais. Mais je ne le peux pas. »

    La suite de leur histoire verra d’abord cet amour faire face vaillamment à la vie commune – ils vont s’installer à Londres. Paul continue ses études de droit, puis travaille comme avocat. Susan est souvent seule et ne peut pas échapper totalement à ses affaires familiales. Des aspects de sa personnalité qui avaient échappé à l’attention de Paul vont mettre à l’épreuve non ses sentiments pour elle mais sa capacité à freiner ses démons et à la rendre heureuse.

    La seule histoire tourne autour de cette question posée au début : « Préféreriez-vous aimer davantage, et souffrir davantage ; ou aimer moins, et moins souffrir ? C’est, je pense, la seule vraie question. » Avec les années, Paul finira par douter de la corrélation entre force de sentiment et degré de bonheur. Julian Barnes décrit ses personnages avec finesse et lucidité, souvent avec humour. Les décennies d’écart entre cette histoire de jeunesse du narrateur et son point de vue au moment de la raconter en font aussi une réflexion masculine émouvante sur le sentiment amoureux et le passage du temps.

  • Amis du patrimoine

    Ohé, amis du patrimoine ! Le nouveau gouvernement de la Région bruxelloise enfin formé, voilà que la presse nous informe d’une mesure qu’il a prévue : se passer de l’avis de la Commission royale des Monuments et des Sites, chargée de conserver et de protéger le patrimoine. Certains propriétaires s’en réjouissent, selon une info RTBF.

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    Dans Le Soir : « Un affront au patrimoine » : une mesure prévue par le nouveau gouvernement bruxellois crée la polémique.
    « Le gouvernement bruxellois prévoit de supprimer l’avis conforme de la Commission Royale des Monuments et des Sites (CRMS). Une trentaine d’associations dénoncent « un recul historique » et un risque de graves dérives. » (Le Soir Immo, 23/2/2026)

    Dans La Libre Belgique : « Supprimer l'avis conforme de la Commission royale des monuments et des sites : un feu vert à la bruxellisation 2.0 »
    « Le nouvel exécutif bruxellois a annoncé dans son accord de majorité son intention de supprimer l'avis conforme de la Commission Royale des Monuments et des Sites (CRMS). Si elle devait être confirmée, cette décision constituerait un recul historique pour la protection du patrimoine bruxellois. »
    « Protéger le patrimoine, ce n'est pas figer la ville : c'est garantir que son évolution reste respectueuse, durable et démocratique ! »
    « Bruxelles mérite mieux que la bruxellisation 2.0. »
    (La Libre Belgique, 23/2/2026)

    Sur le site de la CRMS, une lettre ouverte sur « Les paysages urbains historiques bruxellois, un patrimoine en danger » expose en quelques pages et quelques photos les enjeux. « La transition vers la ville de demain offre pourtant des opportunités pour l’amélioration des paysages urbains historiques, en conservant leur valeur patrimoniale et à condition de renoncer à des projets ponctuels et non coordonnés, où la tabula rasa fera tout disparaître. »

    L’an dernier, la polémique autour de la sculpture La Maturité de Victor Rousseau avait fait couler beaucoup d’encre. Celle qui a jugé que cette œuvre d’art publique n’était plus en phase avec la société actuelle et devait être remplacée est depuis peu « secrétaire d’État de l’Environnement et du Climat, de la Rénovation urbaine, du Patrimoine et de la Promotion de l’image de Bruxelles, au sein du gouvernement dirigé par Boris Dilliès. » (Wikipedia)

    Amies & amis du patrimoine, vous pouvez agir en signant la pétition pour sauver « l’avis conforme de la CRMS ». Ci-dessous la liste des associations signataires, que les particuliers sont bien sûr invités à soutenir en se manifestant ici : https://c.org/d2vLYxyXZK

    « Signez et partagez la pétition !
    Le patrimoine, ça nous regarde — aujourd’hui plus que jamais. » (Change.org)

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    Textes & prétextes, 18 ans