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Textes & prétextes

  • Humeur

    tristan garcia,la vie intense,une obsession moderne,essai,intensité,littérature française,modernité,philosophie,culture« Mettons que, comme il arrive fréquemment, le monde semble moins vif et plus sombre à mesure que je prends de l’âge et que la jeunesse s’éloigne ; je peux admettre que le monde en lui-même ne soit ni plus ni moins vif qu’avant, et que la variation ne tienne qu’à mon état d’âme. Mais alors toute l’intensité est expulsée du monde et enfermée en moi, qui en deviens l’unique dépositaire. Les choses par elles-mêmes n’ont aucune intensité : elles ne sont que ce qu’elles sont ; j’y ajoute quelque variation de ton, de vivacité, qui est le reflet de mon état psychologique ou physiologique. Dehors, tout est étendu, tout est mesurable, partie par partie. En moi seulement, le sentiment que c’est plus ou moins intense colore le monde extérieur de cette teinte changeante, de cette humeur. »

    Tristan Garcia, La vie intense

  • Vivre intensément

    La vie intense de Tristan Garcia (2016, nouvelle édition 2025) porte en sous-titre « Une obsession moderne ». Cet écrivain et philosophe développe dans son essai le concept de l’intensité comme moteur de la modernité : « Nous sommes raisonnables, à condition d’abord d’éprouver régulièrement, et plus ou moins sur commande, une intensité suffisante pour nous sentir vivants », écrit-il dans l’introduction.

    Garcia La-vie-intense.jpg

    C’est la promesse de la société libérale occidentale : non pas une autre vie ni la gloire dans l’au-delà, mais devenir « des hommes intenses », autrement dit « ce que nous sommes déjà – plus et mieux », ou encore « être intensément ce que l’on est. » L’homme moderne a besoin de choses « fortes », veut vivre « à fond » et « que ce qui a été fait l’ait été d’un cœur fervent ».

    L’illustration de couverture correspond à son point de départ : les expériences du dix-huitième siècle sur le phénomène du « fluide électrique », sujet d’émerveillement, et en particulier « Le baiser électrique de Leipzig », une attraction mise au point par le jeune poète et physicien Georg Mathias Bose et qu’il décrit dans son poème Venus electrificata. « Une belle jeune femme, préalablement isolée du courant, est reliée au générateur primaire de Bose, ses lèvres enduites d’une substance conductrice. » Un jeune homme de l’assistance  est invité à se lever et à l’embrasser, ce qui déclenche une « décharge violente » « le public médusé voit un éclair fulgurer entre les bouches des deux jeunes gens ». (Souvenez-vous, mutatis mutandis, du coup de foudre entre l’adjudant Cruchot et Josepha.)

    Sans intensité, le monde moderne « n’offrait d’autre perspective qu’une dépression générale de l’être », « le marasme de la raison ». Tout se présente à nous comme une variation entre le plus et le moins, l’intensité ne se trouvant pas dans les choses mais en soi. « Le sujet n’a de ressources qu’en lui-même pour trouver quelque chose d’intense. Hors de lui, en vérité, rien n’est mieux, rien n’est moins. Tout est égal. » Le rationalisme moderne s’avérait impuissant « à offrir à l’imagination une image vibrante et excitante de la réalité. »

    L’intensité devient alors un concept métaphysique à part entière. « La raison rend à chacun ce qui lui revient : à l’extension l’objectivité du monde extérieur, de la nature perçue, de la matière et des objets ; à l’intensité la subjectivité de l’expérience intérieure, de la perception de la nature, de l’esprit et des qualités. » Tristan Garcia voit dans le libertinage et le romantisme des « laboratoires moraux, amoureux et politiques de ce projet de maintien, de renforcement du sentiment intense de l’existence, qui menace toujours de diminuer avec l’âge et l’intégration sociale. » Mme de Staël : « Une plus grande intensité de vie est toujours une augmentation du bonheur. »

    Au XXe siècle, l’adolescent révolté, « bourgeonnement de l’homme romantique », s’épanouit dans « le rocker, adolescent électrifié » des cultures populaires. Le libertin, le romantique et le rocker sont trois figures de ce nouvel idéal « européen, puis plus largement occidental, de plus en plus populaire, de la vie conçue en tant qu’expérience électrique, afin de soutenir l’intensité d’un monde moderne toujours sur le point de s’effondrer dans une sorte de dépression de la raison. »

    Puisant des exemples dans la musique ou dans la littérature, l’auteur explore cet idéal éthique de l’intensité vs la médiocrité, et les ruses pour l’atteindre : variation, accélération ou « primavérisme », à savoir recherche de la sensation de « la première fois », les premières perceptions ayant tendance à s’affaiblir et à s’émousser.

    La vie intense est un essai parfois ardu pour les non philosophes, mais grâce aux exemples, en le lisant, il m’est apparu que cette grille d’interprétation de l’esprit moderne est une clé qui peut expliquer bien des comportements contemporains : frénésie des festivals électro, surconsommation et surtourisme, recherche de la nouveauté à tout prix, toute cette agitation que beaucoup d’entre nous cherchent pour se sentir exister, alors que d’autres font tout pour y échapper.

    Tristan Garcia examine aussi les limites de cette intensification de la vie et les concepts qu’on peut lui opposer. Au fond, me suis-je dit en cours de lecture, même sans se reconnaître dans ces excès, qu’est-ce qui rend avide de lire de nouvelles parutions, de visiter de nouvelles expositions, d’aller se balader ailleurs, si ce n’est parce que ces expériences nous nourrissent et nous font nous sentir plus vivant, tout en dissipant la morosité que peut engendrer la routine ?

  • Du vrai

    Humanité arbre habité.jpg« Magnifica Humanitas est une encyclique sur l’IA qui dit du vrai sur la concentration du pouvoir. Le pape affirme que « la technologie n’est jamais neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ». Il appelle à « désarmer » l’IA, c’est-à-dire à « discréditer le présupposé selon lequel la puissance technique confère automatiquement le droit de gouverner ». Ces formules sont justes. Elles décrivent avec précision le mécanisme par lequel quelques acteurs privés, dotés de ressources supérieures à celles de nombreux États, ont capté le pouvoir de façonner les conditions de la vie collective, du travail, de la mémoire, de la délibération démocratique. Sur ce point, le diagnostic pontifical rejoint celui des économistes hétérodoxes, des syndicalistes, des régulateurs européens. »

    Ilan Manouach, Le Vatican a toujours su combler le vide politique, La Libre Belgique, 8/7/2026.

    En guise de clin d'oeil, la photo d'un arbre plus habité qu'il n'y paraît - "vous êtes regardés" ;-)

  • Magnifique humanité

    Disponible en ligne, Magnifica Humanitas, la lettre encyclique du pape Léon XIV, porte « sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle » (mai 2026) La table des matières en décline les thèmes, qui ne concernent pas que les catholiques. Des voix diverses ont salué cette lettre, citées par Ilan Manouach (chercheur à Liège, Harvard et Paris VII) dans un article intitulé « Le Vatican a toujours su combler le vide politique » (La Libre Belgique, 8/7/2026).

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    © Ignace Guisset (1920-2000), My name is nobody

    Bill Gates ne tourne pas autour du pot : l’ancien patron de Microsoft appelle à un accompagnement du changement induit par l’intelligence artificielle (IA), propose une taxe sur l’IA, la création d’une instance internationale et la désignation d’emplois réservés aux humains. « Je n’aime pas annoncer de mauvaises nouvelles aux gens ou dire que l’innovation peut avoir des conséquences globalement négatives, mais nous en sommes là », a-t-il déclaré au New York Times (La Libre Belgique, 26/8/2026).

    Si l’on n’a pas envie de lire intégralement l’encyclique, rappel bienvenu de valeurs universelles fondamentales, on peut se contenter d’un résumé comme en propose Le Point (L’encyclique du pape pour ceux qui n’auront pas le temps de la lire, 28/5/2026) ou passer les premiers chapitres centrés sur l’Evangile et la doctrine sociale de l’Eglise pour entrer directement dans le vif du sujet au chapitre trois : « La grandeur de la personne humaine par rapport aux promesses de l’IA ».

    « Nous sommes appelés à nous interroger sur le grand chantier de notre époque : que sommes-nous en train de construire ? [...] Il ne sʼagit pas dʼun choix concernant notre avenir, mais notre présent, car lʼintelligence artificielle et les autres technologies émergentes font déjà partie de notre quotidien. » (90) Comme expliqué par le pape François dans Laudato si, le développement technologique nécessite un nouveau cadre spirituel, éthique et politique. « Plus puissant ne signifie pas nécessairement meilleur », insiste Léon XIV.

    J’en ai retenu de nombreux extraits, comme le paragraphe qui examine trois aspects de l’usage personnel de l’IA à prendre en compte en particulier : « la facilité dʼobtenir un résultat, lʼimpression dʼobjectivité et la simulation de la communication humaine. » (100)  Sans oublier les dégâts environnementaux : « Les systèmes dʼIA actuels nécessitent de grandes quantités dʼénergie et dʼeau, ils ont un impact significatif sur les émissions de dioxyde de carbone et consomment des ressources de manière intensive » (101). 

    LʼIA n’est pas neutre : « En réalité, tout dispositif technique implique des choix et des priorités : ce quʼil mesure, ce quʼil ignore, ce quʼil optimise, et la manière dont il classe les personnes et les situations. » (104) « Il ne suffit pas dʼinvoquer de façon générale lʼéthique : il faut des cadres juridiques adéquats, une surveillance indépendante, lʼéducation des utilisateurs, une politique qui nʼabdique pas son devoir. »(106)

    Que signifie « désarmer » l’intelligence artificielle ? Le § 110 l’explique clairement et les suivants insistent sur la nécessité de « préserver lʼhumain ». D’où cette conclusion : « le véritable choix ne se situe pas entre l'enthousiasme et la peur, mais entre deux façons de construire : un progrès au service de la personne et des peuples, ou un progrès qui les soumet à des logiques de pouvoir. » (129)

    Préserver l’humain, c’est le thème du chapitre 4 : recherche de la vérité, élément essentiel de la démocratie ; protection des processus éducatifs ; valeur du travail dans une « économie qui valorise la dignité ».  « Éduquer à lʼutilisation de lʼIA implique donc dʼéduquer à décider quand et pourquoi ne pas lʼutiliser. » « Nous devons nous éduquer à jeûner de lʼIA et protéger nos jeunes de la promesse de la machine parfaite, de cette séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine précisément au moment où elle est la plus nécessaire. » (140) La suite aborde les risques, surtout pour les plus jeunes, et propose des objectifs éducatifs.

    Le chapitre 5 sur « La culture du pouvoir et la civilisation de lʼamour » contient un plaidoyer pour la paix, « condition du bien commun universel », et une analyse des dangers de l’utilisation militaire de l’IA, qui pourrait être « un terrain propice à de nouvelles guerres, peut-être encore plus dangereuses que celles du passé, car elles tendent à faire disparaître toute limite éthique ». (207) Confirmation dans La Libre du 28/8 : « Les géants mondiaux alertent contre un risque sans précédent. Plus de 100 entreprises appellent à renforcer d’urgence les défenses face à des cyberattaques de plus en plus puissantes grâce à l’IA. »

    « Certes, tout le monde nʼa pas le même pouvoir dʼaction sur la réalité : il y a ceux qui gouvernent, ceux qui décident des investissements, ceux qui dirigent les institutions, ceux qui font de la recherche, ceux qui éduquent, ceux qui informent, ceux qui produisent ; et il y a ceux qui semblent nʼavoir que leur vie quotidienne. Pourtant, personne nʼest sans responsabilité. Chacun dispose dʼun propre champ dʼaction, et cʼest là – et nulle part ailleurs – quʼil est appelé à choisir entre alimenter la logique de la force (ne serait-ce quʼavec indifférence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec vérité, sobriété, proximité, attention). »

    Bref, cet appel à un sursaut des consciences nous concerne tous. Les innovations technologiques peuvent favoriser la participation et la justice, ou bien aggraver les inégalités, le contrôle et l’exclusion. A chacun de nous d’adopter un point de vue critique et de faire des choix, d’opter pour la sobriété contre la surconsommation aveugle. Ce grand texte nous y encourage.

  • Tabou

    « Le second sujet tabou était l’argent. Comme s’il n’existait pas. On ne savait jamais combien gagnaient les adultes, pas même nos parents, ou plus exactement : nos pères. Il ne nous serait pas venu à l’idée de le leur demander, cela n’avait vraiment aucun intérêt. Tout ce qui avait rapport à l’argent était considéré comme un autre sujet « vulgaire », certes moins extrême que le sexe mais déplacé tout de même. Une fois passé le cap de la communion solennelle, nous recevions bien de l’argent de poche, mais nous ignorions ce que coûtaient les choses, hormis le prix de ce que nous pouvions nous offrir avec : une glace, un cinéma, un coca, un livre de poche, un 45 tours. Celui qui  arrivait à épargner durant un mois pouvait s’offrir un 33 tours. Non seulement « l’argent ne fait pas le bonheur », mais il est « sale ». Un nouveau riche était nécessairement un imbécile, de préférence un gros commerçant flamand ou américain étalant ses richesses au volant d’une Cadillac tape-à-l’œil. » (p. 56)

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    Une autre maison de la rue Lamorinière à Anvers (source de la photo)

    Habitude

    « Lorsque je marchais dans les rues de ma ville, j’avais conservé de mon enfance une habitude consistant à effleurer les maisons de mes ongles. Toutes les façades possédaient des soubassements en pierre bleue, taillée verticalement en fines rayures. Au contact de leurs aspérités variant à l’infini, la corne qui frottait la pierre ainsi brettelée émettait un crépitement discret qui se transmettait à mon corps. Sans le savoir, j’enregistrais les gestes des tailleurs de pierre, j’imitais la trace de leurs coups de ciseau. Et comme eux, j’imagine, je fredonnais une ritournelle. » (p. 96)

    Pierre Brandes, Côté rue, côté jardin