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Textes & prétextes

  • Baisers du Singe / 1

    Un bonheur du jour de mai dernier m’a appris la parution de Baisers du Singe, une sélection de deux cent quinze lettres que se sont écrites Virginia Woolf et Vanessa Bell, sa sœur. Quel bonheur ! Cette Correspondance 1904-1941 (traduite de l’anglais par Carine Bratzlavsky et Anne-Marie Smith-Di Biasio) est publiée à La Table Ronde, avec le soutien de la Fondation La Poste.

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    Ce beau livre souple qu’on a plaisir à tenir en main s’ouvre sur des portraits pleine page peints par Vanessa Bell, en commençant par celui de Virginia : on découvre avec plaisir une quinzaine de personnes de leur entourage aux noms familiers pour ses admirateurs. Dans sa préface, Cécile Wajsbrot commence par situer les deux sœurs Stephen en 1904 (en ligne). Baisers du Singe comporte aussi un arbre généalogique, une présentation des principaux lieux cités, un petit plan de Bloomsbury et des photographies noir et blanc au début de chaque année, dont les événements marquants sont résumés.

    Les lettres lues jusqu’à présent vont de 1904 à 1918. La première, écrite par Vanessa (25 ans) à Virginia (22 ans), éclaire le choix du titre : « Mon Singe adoré, Me voilà enfin sous notre propre toit ! J’ai reçu ta charmante lettre ce matin et j’en ai été enchantée. Depuis que je t’ai vue, j’ai été très occupée. […] » Après la mort de leur père, les deux sœurs et leurs frères Thoby et Adrian s’étaient installés au 46, Gordon Square (Bloomsbury) 

    Ils avaient fait deux voyages ensemble après les funérailles, au pays de Galles, puis en Italie, avec une escale à Paris. Dès leur retour en Angleterre, Virginia a souffert d’une grave dépression (première tentative de suicide). Elle séjourne alors chez une tante. Vanessa lui recommande d’en profiter pour bien se nourrir – un conseil qui sera maintes fois répété dans cette correspondance.

    « N’en fais pas trop [souligné]. Comme j’aimerais que tu ailles mieux. Tout ennui et fatigue vaut la peine d’être supporté si cela peut t’éviter une nouvelle crise – et je pense vraiment que tu étais sur le point d’en avoir une ici. » Vanessa signe « Ta Maria », prénom de sa grand-mère. Les petits noms d’animaux et autres surnoms familiaux (« mon Billy ») révèlent leur profonde complicité. La sœur aînée donne toutes sortes de nouvelles (personnes vues, aménagements, conseils du docteur, etc.) à son « singe bien-aimé ». 

    Comme dans le Journal de V. W. (disponible à présent en un seul volume, au lieu des huit publiés dans les années 1980) et plus encore, c’est la vie quotidienne, concrète, qui circule dans leurs lettres. Le premier texte signé Virginia est son « Discours de félicitations pour notre maîtresse à l’occasion de son mariage » : Vanessa épouse Clive Bell (critique d’art) en février 1907, aussitôt surnommé « Singe Rouge d’une espèce inconnue jusqu’ici ».

    Bien sûr, leurs projets créatifs ont leur place dans cette correspondance : premières peintures et expositions de Vanessa, premiers écrits littéraires et romans de Virginia. Décoration d’intérieur, questions domestiques, vêtements, nourriture, nouvelles familiales, séjours à la campagne et voyages, réunions, lettres reçues ou à écrire… Elles ont tant à se dire et à commenter. On ne résume pas une telle correspondance. On s’y plonge par curiosité, on découvre une complicité rare, des confidences, des attentions, des potins… Les filles de Leslie Stephen, homme de lettres éminent, ont la fibre de l’écriture. Elles ont de l’esprit, de l’humour parfois mordant, et tant de charme, chacune dans leur genre.

    Août 1908, de Virginia à Vanessa : « Je me demande si vous avez parlé de moi, sur le chemin du retour, ou pensé à moi lorsque la lune s’est levée, et que les lapins qui grignotent les œillets sont sortis jouer. Comment serais-je au courant pour les lapins et les œillets si je n’avais reçu les lettres de Clive ? J’aime avoir une petite scène dans laquelle je joue le rôle principal ; on ne m’accordera plus autant d’importance lorsque je serai mariée. Non qu’on m’en accorde beaucoup, à part quand vous êtes là Clive et toi pour faire allusion à des catastrophes ou des moments fatidiques. »

    Vanessa se soucie bien sûr des prétendants successifs de Virginia. En août 1912, celle-ci épouse Leonard Woolf qui avait démissionné de son poste de fonctionnaire à Ceylan et s’était installé à Bloomsbury. Pendant leur voyage de noces (France, Espagne, Italie), ils terminent chacun leur roman : La traversée des apparences pour Virginia et Le village dans la jungle pour Leonard. Survient alors une nouvelle dépression de Virginia, soignée en maison de repos, tandis que Vanessa vit une période créative très intense avec les Ateliers Omega. 1913 est une année sombre pour Virginia Woolf, qui fait une deuxième tentative de suicide (Véronal) et refuse de manger.

    Et puis ce sera la guerre. (A suivre)

  • Sobriété

    data centers,pollution numérique,choix,ia,presse« Limiter le réchauffement climatique implique une réduction drastique des émissions mondiales de gaz à effet de serre. L’IA se trouve-t-elle dans une impasse ? « Aucun argument avancé par Google pour réduire les émissions de l’IA ne tient la route, déplore Anne-Laure Ligozat*. L’amélioration des équipements impose d’en fabriquer de nouveaux, émettant ainsi des GES. L’optimisation des infrastructures – comme le refroidissement à l’eau des centres de données – déplace le problème sur la ressource en eau. Et la délocalisation des centres de données vers des pays avec un mix électrique bas carbone nécessite d’être en mesure de gérer la demande électrique supplémentaire… » Quant à l’optimisation des modèles, si elle réduit effectivement leur consommation, elle pousse à une utilisation accrue… le fameux effet rebond. « Cela tend à annuler les économies d’énergie possibles, conclut Alex de Vries*. Je plaide principalement pour la sobriété des usages de l’IA. »

    Anaïs Marechal, IA générative : la consommation énergétique explose (Polytechnique insights, Paris, 13/11/2024)

    *Anne-Laure Ligozat, professeure en informatique à l’ENSIIE et au LISN
    *Alex De Vries, doctorant à la School of Business and Economics à l'Université d'Amsterdam

  • Nos choix numériques

    Lutter contre la pollution numérique implique des choix, nous sommes tous concernés. Sans renoncer à la téléphonie mobile ni à l’internet, nous pouvons « agir en faveur d’un Internet plus respectueux de la planète », comme expliqué sur le site de Greenpeace. Le développement de l’IA rend cette prise de conscience encore plus nécessaire. Autant savoir qu’à l’échelle mondiale, les data centers qui lui sont dédiés consomment désormais l’équivalent de la consommation électrique des Pays-Bas, selon OutilsIA (Combien consomme ChatGPT ? Électricité, eau et coût réel par question). Trois articles récents révèlent l’ampleur d’un nouveau fléau qui sévit déjà aux Etats-Unis et cherche de nouveaux terrains en Europe : le boom des centres de données ou « data centers ».

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    Rik Slabbinck (1914-1991), Nuages noirs

    Germantown, Kentucky. « Champs vallonnés, routes étroites reliant des fermes dispersées, un silence qui permet d’entendre le chant des coqs et le beuglement des vaches au loin : le comté de Mason, dans le nord du Kentucky, n’est pas le genre d’endroit où l’on imagine un data center. Et pourtant. Un mystérieux projet d’une superficie de plus de 800 hectares est dans les cartons. À Germantown, village de 143 âmes, Max Moran a décidé de se mobiliser. » Alexis Buisson raconte comment ce fils d’agriculteur de vingt-trois ans a décidé de se porter candidat pour le poste de « juge exécutif » (dirigeant de comté). Il veut plus de transparence à propos de cette implantation et « s’assurer que les habitants y trouvent leur compte ». De plus en plus d’Américains inquiets se lancent en politique pour réagir à la multiplication de ces centres, due à « la marche forcée vers l’IA » et à la concurrence avec la Chine.

    Au départ, Max Moran pensait que cela pourrait améliorer les infrastructures Internet, « en piètre état dans cette région rurale ». Mais il peine à obtenir des informations, ne fût-ce que sur la société derrière le projet. Alors que les partisans du data center « mettent en avant la manne fiscale qu’il représente, ses détracteurs redoutent l’explosion de leurs factures d’électricité, la pollution sonore, la consommation accrue d’eau et sa contamination. » Les retombées économiques ? Plus de 800 hectares de terrain « pour potentiellement seulement 50 emplois » ! « Beaucoup de fermiers ont été contactés pour qu’ils vendent leurs terrains. Si nous ne faisons pas attention, notre comté pourrait devenir une zone industrielle qui ne produit rien. » (LLB, 27/5/2026)

    Bruxelles, lobby de la « tech américaine ». A cinq minutes à pied du Parlement européen, les bureaux de Meta qui consacre dix millions d’euros par an pour influencer les décisions politiques. Les autres géants de la tech ne sont pas loin. Selon le chercheur Bram Vranken (Corporate Europe Observatory, groupe de recherche qui travaille à exposer et contester l’accès privilégié et l’influence dont jouissent les entreprises et leurs groupes de pression dans l’élaboration des politiques de l’UE), une enquête a révélé que « la Commission a simplement copié-collé un amendement proposé par Microsoft et le lobby DigitalEurope. » Objectif : limiter l’accès des ONG à certaines informations sur les centres de données énergivores. (Juliette Vandestraete, Comment la tech américaine influence l’Union européenne depuis Bruxelles, LLB, 28/5/2026)

    Dans La Libre de jeudi dernier, Claire Laville titrait « Erin Brockovich entre en lutte contre les data centers ». À plus de soixante ans, cette icône de la lutte environnementale, devenue célèbre à travers le film qui a raconté son combat acharné et victorieux contre la pollution des eaux potables, s’est engagée dans la bataille des data centers. Elle a lancé une carte interactive des data centers construits, en construction, retardés ou contestés du pays. Près de 3 700 sites ont déjà été signalés.

    « Consommation phénoménale d’eau, impact sur les écosystèmes, factures énergétiques élevées ou encore pollution sonore sont autant d’impacts qui poussent Erin Brockovich à porter une nouvelle fois la voix des citoyens. Au-delà des atteintes environnementales, elle dénonce également l’opacité qui entoure l’attribution des permis de construire. » (LLB, 4/6/2026) L’implantation des data centers n’est pas sans risques pour les régions qui les accueillent. Autant savoir.

    Près de Bruxelles, « le futur data center de Neder-Over-Heembeek consommera l’énergie de plus de 115.000 Belges » (article sur le site de la RTBF), un complexe « conçu pour l’IA, la recherche, l’analyse de données et le calcul haute performance, ce qui permettra aux organisations belges et européennes de traiter leurs données de manière locale et en sécurité. » (Le Soir Immo, 6/11/2025).

    Nous nous sentons impuissants devant cette fuite en avant de la consommation de l’énergie et des ressources, mais nous pouvons tout de même éviter d’y contribuer, principalement en allongeant la durée de vie de nos équipements informatiques – tant qu’un appareil fonctionne, pas besoin d’en acheter un nouveau – et en limitant la très haute définition des vidéos que nous regardons (conseils pratiques sur le site de GreenPeace). Nous pouvons aussi refuser les objets connectés pour éviter leur coût écologique, combattre la prolifération des écrans vidéos publicitaires en ville. Bref, quand nous n’en avons pas besoin, éviter le recours à l’IA. Les nuages noirs de Slabbinck ne vous semblent-ils pas bien plus poétiques que la réalité du « cloud » ? 

  • Compétitions

    Pas de billet de lecture cette semaine, je vous préviens : je savoure avec lenteur une très belle correspondance. Les trente degrés et plus de cette fin du mois de mai nous ont fait changer de rythme la semaine dernière. Et pas seulement à cause de la température.

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    Ettore Pagano en finale du Concours Reine Elisabeth, mai 2026 

    C’était la finale du concours Reine Elisabeth 2026, session violoncelle : deux des douze finalistes ont interprété chaque soir un imposé inédit et un concerto au choix, des soirées musicales diffusées en direct sur la troisième chaîne de la RTBF. Ces jeunes musiciens se sont préparés pendant une semaine chacun à la Chapelle musicale Reine Elisabeth, sans contact avec l’extérieur. Fang Man, la compositrice sino-américaine de l’imposé, Four Odes to the Tidings of Flowers (Quatre Odes aux annonces des fleurs), les a laissés libres de choisir l’ordre dans lequel jouer ces quatre saisons, ce qu’ils ont apprécié en général.

    Samedi soir, l’ambiance était électrique pour la dernière soirée du concours au Palais des Beaux-Arts, traditionnellement suivie dans la nuit par la proclamation du palmarès. En écoutant les deux derniers finalistes et l’Orchestre national belge dirigé par Antony Hermus, je suivais des yeux la bataille des éclairs dans le ciel qui s’illuminait et se déchirait constamment – des orages spectaculaires, les grondements du tonnerre et les claquements secs de grêlons contre les vitres en contrepoint.

    Deux tiers des finalistes sont nés après l’an 2000 et je suis chaque fois époustouflée par leur maîtrise de l’instrument et leurs qualités musicales – quel travail cela suppose ! L’imposé, forcément contemporain, paraît souvent étrange à l’écoute et cette année, certains concertos pour violoncelle m’ont aussi déconcertée, en particulier Tout un monde lointain… d’Henri Dutilleux. Mais les jeunes musiciens sont formés à cette musique « savante » (dixit Wikipedia) qui demande sans doute du temps pour être apprivoisée.

    Le gagnant du Concours 2026 est un Italien, Ettore Pagano (°2003), qui a brillé dans la Symphonie concertante de Prokofiev. C’est à lui que la Fondation Pau Casals prête pour quatre ans le violoncelle Goffriller “Casals” (1733), en souvenir de l’amitié entre la Reine Elisabeth et le maître catalan.

    Une jeune Coréenne, Tae-Yeon Kim (°2006) a joué le Concerto de Witold Lutoslawski, que j’ai entendu pour la première fois. Elle a remporté le deuxième prix. L’Espagnol Álvaro Lozano Cames (°2006), le plus jeune des douze, classé quatrième avec le Concerto n°1 de Shostakovich, a aussi reçu le prix du public Musiq3 (on pouvait voter par internet ou par sms). Vous pouvez découvrir tous ces violoncellistes sur le site du concours, ainsi que les œuvres jouées en première épreuve, en demi-finale et en finale.

    L’autre compétition que j’ai suivie irrégulièrement jusqu’à présent, vous aussi peut-être, se déroule sur la terre battue à Roland-Garros. A la surprise générale, deux têtes de série ont déjà plié bagage (Sinner, Djokovic) et de nouveaux noms s’imposent (Fonseca, Jódar, nés en 2006, eux aussi). Ces prochains jours, je compte bien suivre les matchs de tennis en simple autant que possible. Belle semaine à vous !

  • L'indicible

    Faye Jacaranda (roumain).jpg« Le soir, Eusébie rentrait tard. Stella et Rosalie dormaient depuis longtemps, et moi je l’attendais. Exténuée par ses journées à rallonge, entre le travail et les études, elle s’installait sur la terrasse, trempait ses pieds gonflés dans une bassine d’eau chaude et me racontait des anecdotes sur ses collègues de travail et ses professeurs. La fatigue n’entamait ni sa bonne humeur ni son sourire, que je discernais à peine dans l’obscurité.
    Ce soir-là, nous bavardions de tout et de rien, comme d’habitude. Mais plus la discussion se prolongeait et plus il devenait certain que nous allions parler du génocide.
    – Tu avances sur ton mémoire ?
    – Pas vraiment. Je n’ai pas eu la force d’assister à d’autres procès. Les récits sont insoutenables. Je comprends maintenant pourquoi on dit qu’un génocide est indicible.
    – Tu sais, l’indicible ce n’est pas la violence du génocide, c’est la force des survivants à poursuivre leur existence malgré tout.
    La nuit était douce, elle s’enroulait autour de nous comme un boa de plumes. »

    Gaël Faye, Jacaranda

    Couverture de la traduction roumaine