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Textes & prétextes

  • Lire à Téhéran

    « J’aurais voulu que mon séminaire permette à ces filles de constamment respirer à l’air libre et au soleil. » Lire Lolita à Téhéran (traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas, 2004), le premier roman autobiographique d’Azar Nafisi, est disponible depuis quelques mois en format de poche, après trois autres de ses livres autour de la lecture « comme rempart à la simplification du monde » (Le Temps) en Iran, aux Etats-Unis et ailleurs. La première partie donne son titre au roman : « à l’automne 1995, après avoir démissionné de l’université », elle a invité chez elle sept de ses étudiantes les plus impliquées dans leurs études pour parler littérature tous les jeudis matin.

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    Le séminaire portait sur les rapports entre fiction et réalité à travers plusieurs œuvres dont Lolita de Nabokov. Deux photos ont été prises dans la maison où elle vivait avec son mari Bijan et leurs deux filles, avant leur départ d’Iran, deux ans après. Sur l’une, debout contre un mur blanc, elles portent « des manteaux noirs et des foulards qui ne laissent apparaître que leurs mains et l’ovale de leur visage ». L’autre les montre avec leurs couleurs dans la même position, sans « ce qui les cachait ». Chacune se distingue par ses vêtements, sa coiffure, « et même celles qui ont gardé la tête couverte semblent avoir changé. »

    Azar Nafisi, leur professeur à l’université Allameh Tabatabai, réputée la plus libérale de Téhéran, rêvait d’enseigner librement : « Ce séminaire était la couleur de mes rêves ». Manna, Mahshid, Yassi, Azin, Mitra, Sanaz, Nassrin en étaient les protagonistes, elle décrit leur façon d’être, rapporte leurs réactions. Chacune devait tenir un journal où noter « tout ce que ces lectures susciteraient en elle » et comment elles pouvaient concerner leur vie personnelle et sociale.

    « « Upsilamba ! » ai-je entendu crier Yassi quand je suis revenue dans le salon avec le plateau de thé. [...]» Dès qu’elle découvrait un nouveau mot, comme celui-ci inventé par Nabokov (dans Invitation au supplice), il fallait qu’elle s’en serve. Elles avaient lu d’abord Les Mille et une nuits  « Schéhérazade brise le cycle de la violence en choisissant elle-même les termes du contrat auquel elle se soumet », façonnant son univers grâce à son intelligence et à son imagination.

    Azar Nafisi raconte l’histoire de ces échanges littéraires mêlée à la description de l’« enfer de la négation de soi » qu’est devenue pour les femmes la République islamique d’Iran : les filles ne peuvent franchir le portail vert de l’université, elles doivent entrer par une petite ouverture à côté vers une pièce où leur tenue est inspectée, tout comme en rue où la milice veille. Tout ce qui ne sert pas l’idéologie islamiste est méprisé, les livres sont interdits ou indisponibles, les étudiants se débrouillent avec des photocopies.

    « Il y a des choses qui m’ont sauvée : ma famille et un petit groupe d’amis, les idées, les pensées, les livres dont j’ai parlé avec le magicien pendant ces après-midi où nous nous promenions ensemble. Il s’inquiétait constamment. Quelle excuse aurions-nous à donner s’ils nous arrêtaient ? Nous n’étions pas mariés, ni frère et sœur… » Ce « magicien », un ancien professeur qui s’est mis totalement en retrait avant d’être renvoyé parce qu’il n’était pas d’accord avec l’élimination de la « culture bourgeoise » dans le nouveau programme, est pour elle un interlocuteur précieux avec qui parler art, littérature, cinéma, et un ami.

    Les étudiantes vivent sous pression en famille, dans la rue, à l’université et beaucoup en paient le prix quand elles osent se rebeller ou manifester. Leur expérience de la brutalité et de l’humiliation est quotidienne. Dans la deuxième partie, « Gatsby », l’autrice raconte son retour à trente ans dans son pays quitté à treize ans, un premier mariage suivi d’un divorce, ses études aux Etats-Unis. Remariée en 1977, elle fut d’abord enthousiaste pour la révolution, avant de voir le directeur qui l’avait bien accueillie à l’université de Téhéran mis en prison et la prière du vendredi organisée par les étudiants musulmans à l’université même.

    La majorité des Iraniens souhaitait une Constitution laïque, mais bientôt des vagues d’exécutions, entre autres de jeunes « occidentalisés », servent d’avertissement à tous. Nafisi manifeste contre l’obligation de porter le voile. « La façon dont nous finissons par nous habituer à tout est vraiment étonnante. » Evitant la politique, elle s’attache à donner cours en favorisant la liberté intellectuelle et le sens critique, l’expérience par la lecture d’un autre monde. Quand certains accusent le célèbre roman de Fitzgerald d’être un « mauvais exemple », elle organise avec ses étudiants le procès de Gatsby le Magnifique – une séquence formidable. (cf. Les lunettes de Gatsby de Siri Hustvedt) 

    Puis viendront les cours sur Henry James, sur Jane Austen ; la guerre Iran-Irak et les bombardements ; les difficultés en tous genres, sa démission, le séminaire et enfin la décision de l’autrice de quitter l’Iran avec sa famille, en juin 1997. Lire Lolita à Téhéran m’a beaucoup plu : défense de la littérature, échanges avec les étudiants, témoignage de l’intérieur d’un pays miné par la peur – un cauchemar pour qui désire penser et vivre librement.

  • Lire la nuit

    marta perez-carbonell,rien de plus illusoire,roman,littérature espagnole,fiction,réalité,rencontres,écriture,culture« Pour les voyageurs, lire de nuit dans les trains a toujours été un refuge ; en mouvement, la lecture nous procure une sensation de protection, de confort. C’est une lanterne, disait Walter Benjamin. Même l’avion tant redouté nous borde dans son berceau quand nous avons un livre. Les lumières s’éteignent en cabine et le faisceau des veilleuses individuelles nous éclaire, à l’image de l’eau qu’un nuage déverse sur un personnage de dessin animé. Nous traversons le néant obscur en lisant une histoire à la fois lumineuse et environnée de pénombre. Mais cette fameuse nuit je n’avais emporté aucun livre avec moi. »

    Marta Pérez-Carbonell, Rien de plus illusoire

    Edward Hopper, Compartment C, car 293, 1938
    Huile sur toile 50,8 x 45,7, collection IBM, Armonk, New York

  • Illusoire fiction

    Avec Rien de plus illusoire (2025, traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon), son premier roman, Marta Pérez-Carbonell balade ses lecteurs entre réalité et fiction. Née en 1982, elle enseigne la littérature espagnole contemporaine aux Etats-Unis.

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    En préambule, la narratrice – Alicia, comme on l’apprendra plus tard – introduit « l’histoire d’une longue nuit » dans un train. Elle travaille surtout à Londres, au siège de la société qui l’emploie, et une semaine par mois à Edimbourg, en Ecosse, d’où de multiples trajets. « Tout cela est sans doute survenu parce que j’avais oublié de prendre un livre. » De retour du wagon-restaurant, elle trouve dans son compartiment où elle était seule au départ « deux hommes qui voyageaient ensemble », deux Américains, un étudiant et son maître, un homme dans la soixantaine, à l’air triste, qui se rendent aussi à Edimbourg.

    Elle les entend discuter du scandale provoqué par un article dans le New Yorker à propos du roman que vient de publier le plus âgé. L’auteur regrette qu’on réduise son livre à ces « ragots » du journaliste. Comme elle a levé les yeux de son magazine, il se présente à elle : « Terence Milton », « Terry ». Puis l’étudiant : « Mick Boulder, mais tout le monde dit Bou. » Terry explique le thème de Rocco, « l’influence exercée par une personne sur une autre ». Certains y ont vu « des vérités sur un jeune homme appelé Hans Haig ». Celui-ci lui avait été présenté lors d’une soirée.

    Au chapitre I, le romancier raconte sa vie à New York et, en particulier, une après-midi de juillet où il était entré dans une cave de SoHo pour se rafraîchir. Il avait remarqué au bar « un jeune homme aux yeux très clairs » qui le regardait et s’était ensuite rapproché de lui, pensant reconnaître quelqu’un qu’il avait connu autrefois. Il avait invité Rocco à s’asseoir.

    Le récit dans le train d’Edimbourg reprend, on est un peu dérouté avant de découvrir que les chapitres non numérotés relatent l’histoire d’Alicia et de cette rencontre dans un compartiment de train, en alternance avec des chapitres numérotés pour l’histoire de Rocco racontée par Terry. Alicia plonge elle aussi dans sa mémoire et se souvient de son directeur de mémoire à Madrid, à qui elle avait rendu visite à l’hôpital après un accident, et de sa rencontre avec Daniel, l’ami intime du professeur. Ce botaniste argentin l’avait rapidement séduite et elle l’avait suivi sur l’île de Socotra (Yémen) où il allait étudier deux espèces d’arbres endémiques – l’aventure avait mal tourné.

    Les ingrédients du roman de Marta Pérez-Carbonell – rencontres, récits, reproches qu’on fait aux autres ou à soi-même – s’étoffent au fur et à mesure de la progression de l’intrigue. Il y est question de villes (Londres, Edimbourg, New York, Madrid…) et d’îles (Socotra, Majorque…), accompagnées de références littéraires.

    Alicia apprend peu à peu l’histoire de Rocco, qui est et n’est pas l’histoire de Hans, à travers les questions de Bou à Terry. Cette nuit à se parler dans un train fait apparaître que l’écrivain américain n’est pas forcément accusé à tort par les médias. Lui-même se sent coupable et déçoit son étudiant à travers certains aveux. Alicia voudra finalement découvrir par elle-même le fin mot de l’histoire de Hans Haig. Rien de plus illusoire interroge les zones troubles entre réalité et fiction et pose la délicate question des limites quand un écrivain s’empare de la vie d’un autre pour écrire un roman.

  • Images partagées

    Le carreleur

     

    Un jour le carreleur croira terminé son ouvrage

    qui occupait toute sa vie. Il sera différent

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    non plus agenouillé, renivelant sans cesse

    Mais debout. Il prendra le sol de ses mains

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    et l’immense tapis de grès et de faïence

    flammes, fleurs et oiseaux, tessons et les carreaux

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    Il les dressera d’un seul coup. Le mur ne sera que lumière

    multicolore et verticale où il disparaîtra.

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    Pierre Seghers (Les mots couverts, 1970)

     

    En hommage aux ouvriers que je vois ouvrir les trottoirs, les refermer, d’une rue à l’autre, pour l’électricité, la fibre et autres nécessités, quel que soit le temps.

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    En hommage à ceux qui installent de nouvelles mosaïques de trottoir, au bonheur de ceux qui les composent et de celles & ceux qui rêvaient de partager ces images.

    Tania

  • Edmond

    « Il rayonne d’une grâce stupéfiante tempérée par un regard légèrement fuyant, comme si la conscience de sa beauté l’intimidait face au photographe. Lequel a dû être payé par un autre que lui, à en juger par la dédicace manuscrite en bas du passe-partout : « Gratiniano Obando a su querido amigo concolega E.H., como recuerdo de amistad. Freiberg 2.XII.1856. » Dès lors, à qui s’adresse ce regard indéchiffrable sinon au commanditaire de la photo qui l’offre à son « cher ami et condisciple comme souvenir d’amitié » ? Et qui est ce Gratiniano Obando ?

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    Edmond, ici, est glabre, la lèvre supérieure à peine ombrée. Son attitude est détendue, presque nonchalante. Assis sur un socle bas, jambes écartées, les avant-bras sur les cuisses, il est vêtu d’un costume coupé dans une matière sombre et légèrement brillante. La veste, proche du corps, est allégée par un grand col à rabats et des manches froncées aux poignets. Son élégance mélancolique me fait penser à Gaspard Ulliel, comédien et égérie de la maison Dior, mort prématurément lui aussi. Même grâce dépourvue d’arrogance, même regard rêveur. »

    Caroline Lamarche, Le Bel Obscur