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Temps

  • S'arrêter

    Cairn.jpg« En pénétrant dans cet espace, je ressens une empreinte du temps qui a mûri. En tant qu’artiste et voyageur temporaire dans ce monde, je souhaite ouvrir une brèche dans le flux temporel et révéler l’immensité de l’humanité. À l’ère de l’IA qui cherche à effacer le temps, je souhaite au contraire encourager tout le monde à prendre le temps de s’arrêter. Je suis appelé en un lieu où respirent encore les traces des histoires complexes qui se sont succédé, dans un espace où d’innombrables âmes ont transité. Moi qui m’attarde un instant, je disparaîtrai demain, et d’autres, innombrables, traverseront ce lieu. »

    Lee Ufan

    Lee Ufan, Relatum – Primitive Room (détail), plaques d’ardoise, 2026, Palais des Papes, Avignon

  • Lee Ufan au Palais

    L’exposition Relatum de Lee Ufan au Palais des Papes nous a attirés cet été à Avignon. Je n’avais jamais rien vu de cet artiste, c’était l’occasion de revisiter ce Palais somptueux. On y présente ce « grand maître de l’art contemporain et de l’art conceptuel et pionnier du Mono-ha », 90 ans, dont l’œuvre naît d’une grande attention à « la relation entre les objets et à la tension qui se produit dans l’espace ». (Sauf mention contraire, les citations viennent des panneaux didactiques proposés aux visiteurs du Palais des Papes.)

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    Lee Ufan, Relatum – Primitive room, Palais des Papes, Avignon, 2026

    « Comme l’indique l’artiste, le propre de l’œuvre d’art est d’ouvrir un instant nous faisant sentir la respiration de l’infini. » Voilà qui paraît abstrait à la lecture, mais s’avère très concret en situation. Relatum – Primitive room, l’œuvre monumentale installée dans la Grande Chapelle, est époustouflante : un tapis d’ardoises – matériau qui, comme la pierre, est « symbole du temps » – contraste avec la pierre blanche du XIVe siècle dans cette nef gothique immense (52 mètres de long sur 15 mètres de large et 20 mètres de haut).

    Des ardoises sont dressées en bordure au bas des murs et à trois endroits sur le sol : ces cairns rejoignent l’élan vers le haut des piliers qui soutiennent les voûtes en croisées d’ogives. La lumière joue sur cette couche gris foncé que les visiteurs longent sur deux côtés. Lee Ufan « invite à parcourir les temps du milieu naturel et de la culture humaine ». (On pourra voir plus loin sur un grand écran l’équipe de l’artiste en train de déposer ces quelque soixante tonnes de plaques d’ardoise sous sa supervision.) L’impression est forte : on s’attarde ici pour contempler et ressentir l’effet de cette installation formidable dans ce lieu aux dimensions démesurées et chargé d’histoire. On aimerait marcher dessus.

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    Sainte Catherine de Sienne (terre cuite), Palais des Papes, Avignon

    En continuant la visite vers les chambres aux fresques magnifiques dont j’avais gardé un vif souvenir, je me suis arrêtée devant ce buste de Ste Catherine de Sienne (copie), venue rencontrer le pape Grégoire XI à Avignon en 1376 « pour négocier la paix entre la ville de Florence et le pape », ce qui, peut-on lire sur la fiche, prépara le retour du pape à Rome l’année suivante.

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    Scène de pêche dans la Chambre du Cerf, Palais des Papes, Avignon

    Dans la Chambre du Cerf, tous les regards se lèvent pour admirer dans un décor naturaliste des personnages occupés à chasser, pêcher, cueillir… sur des fresques très vivantes aux belles couleurs. Le décor de la chambre du pape est très différent : « des rinceaux de vignes et de chênes sur un fond de ciel où évoluent des animaux, oiseaux et écureuils notamment ». Il faut prendre son temps dans cette pièce pour apprécier la variété des motifs et voir apparaître un oiseau après l’autre sur la fresque. On en verra aussi sur le sol de la pièce qui suit, couvert de carreaux colorés en terre cuite émaillée aux motifs divers (fleur de lys, oiseaux, végétaux, blasons…), d’après le pavement original du XIVe siècle mis au jour en 1963 dans ce « Studium ».

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    Détail du décor de la Chambre du pape, Palais des Papes, Avignon

    Dans le Grand Tinel (réfectoire ou salle à manger pour les banquets) sont accrochées des œuvres de Lee Ufan du cycle « Relatum – Response », une pratique picturale minimaliste : « une ou plusieurs formes séparées sur le blanc ». Principales couleurs, « le bleu ou le rouge, dans toute leur intensité au centre de la forme, sont absorbés par l’ombre sur un bord et par la lumière sur le bord opposé. » Ces grandes toiles où le peintre laisse beaucoup de blanc, de vide, d’air autour des parties peintes m’ont paru incongrues dans cette pièce.

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    Lee Ufan, Relatum – The Stone, Palais des Papes, Avignon, 2026

    L’artiste a posé une pierre « monumentale » au centre de la chapelle St-Martial : Relatum – The Stone (2026). « Empruntées à la nature, les pierres sont des symboles d’éternité, de sublimité et de temps accumulé. » (Lee Ufan) Tension, contraste entre cet élément que la nature a érodé et le travail des artisans qui ont décoré la chapelle de fresques sur tous les murs.

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    Lee Ufan, Relatum, Palais des Papes, Avignon, 2026

    Difficile à rendre en photo, nommée simplement Relatum, la deuxième œuvre qui m’a le plus impressionnée est inédite, constituée d’une tôle circulaire d’acier inoxydable (700 x 50 cm), mate à l’extérieur, polie à l’intérieur ; le fond est un miroir. La voûte de la Cuisine haute d’où descend un fil s’y reflète et aussi les visiteurs qui s’y penchent : en harmonie avec le lieu, l’installation donne le vertige. A nouveau, il faut prendre le temps de regarder, de ressentir, pour y percevoir l’infini.

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    Jardins du Palais des papes, Avignon, 2026

    Quel plaisir ensuite de descendre dans les jardins du Palais des Papes au pied de ses hauts murs ! Des haies, des rangées d’arbustes en pot qui s’y insèrent parfois, des plantes aromatiques étiquetées, une fontaine, ces jardins ont été « réaménagés entre 2017 et 2020, sur la base des études historiques et archéologiques réalisées en 2014 » (Wikipedia).

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    Lee Ufan, Relatum – Beyond, Palais des papes, Avignon, 2026

    En sortant du Palais, on découvre une dernière sculpture de Lee Ufan, Relatum – Beyond, installée précédemment aux Alyscamps à Arles. Ici, le poteau et l’arche en acier inoxydable contrastent avec l’architecture médiévale : « Le cercle représente la vacuité, le cycle de la vie, l’univers et l’infini, tandis que la ligne représente un chemin à parcourir, un début et une fin en soi. »

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    « L’exposition « Relatum » demande une disponibilité peu compatible avec le rythme auquel les visiteurs parcourent souvent le Palais des Papes. Rien n’y cherche l’effet immédiat. Les œuvres ne s’imposent pas. Elles invitent plutôt à ralentir, à regarder autrement les espaces que l’on croyait connaître et à mesurer ce qui se joue entre la matière, la lumière et l’architecture. » J’emprunte cette conclusion à l’excellent compte rendu illustré de Jean-Luc Cougy (En revenant de l’expo). A voir jusqu’au 15 novembre.

  • Semblables

    alice ferney,les bourgeois,roman,littérature française,xxe siècle,famille,bourgeoisie,histoire,photographies,temps,vie,mort,culture« Personne n’accepte de le considérer réellement : nous sommes exactement semblables aux fleurs. Ronsard l’a dit de la beauté d’une femme, on a galvaudé ses mots et l’analogie paraît niaise alors qu’elle est tragique. Il ne s’agit pas de splendeur éphémère mais d’apparition et de mortalité. Nous durons ce que durent les fleurs : un moment minuscule. Si importants (attachants) une fois que nous sommes nés, nous voilà aussi contingents que ces reines à corolles, pistils et pétales. Nous ne sommes pas plus nécessaires qu’éternels ou résistants. Comme elles, nous apparaissons par les hasards de fécondations invisibles. L’attraction universelle lovée dedans les corps nous pollinise. Nos tiges à nous s’allongent aussi et toutes nos formes se déploient, la floraison nous révèle. Notre épanouissement vient et avec lui notre fertilité. Notre être entier atteint sa maturité magnifiée, c’est l’apogée. Chacun croit qu’il s’y maintient, tendu vers cette perfection, mais le cycle est invincible et le déclin s’amorce. D’abord imperceptible, il prend les rênes. L’usure, la douleur, les flétrissures minuscules se dessinent les unes sur les autres. Nous devenons ce grimoire de notre vie. En vérité nous mourons sur pied, comme la rose dans le vase – que nous admirons puis jetons aux ordures. Nous sommes de passage dans le vase. Le temps de notre vie est compté. La nature a été plus généreuse avec nous qu’avec les fleurs. C’est que nous sommes plus complexes à fabriquer. Mieux vaut nous réparer que nous recréer, ainsi fait la nature. Nous nous auto-réparons jusqu’à la fin. »

    Alice Ferney, Les Bourgeois, pp. 346–347.

  • Vivre son temps

    Pour revenir doucement à mes Textes & prétextes, voici quelques extraits de ma dernière lecture de mars : Les Bourgeois d’Alice Ferney (Actes Sud, 2017, début à lire ici). Ce roman raconte l’histoire d’une famille dont « Bourgeois » est le patronyme. A travers des séquences datées de 1897 à 2017, sans suivre l’ordre chronologique, Alice Ferney nous replonge aussi dans l’histoire du siècle dernier, tout en réfléchissant sur la manière dont nous vivons notre temps. Cela m’a beaucoup parlé.

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    « Il y a trois façons de vivre avec le passé : le contempler à l’instant où il est le présent, l’oublier quand il est perdu, en conserver à jamais le souvenir. » p. 90

    « Ils étaient tous les enfants de leur époque, éclairés par le passé, contemporains des idéologies qu’il aurait fallu combattre et qu’on avait laissées s’épanouir, ils avaient grandi pendant qu’elles grandissaient. Sous leurs yeux les idées les plus répugnantes avaient droit de cité et s’alliaient parfois aux valeurs les plus sacrées. La famille, la Patrie, le drapeau, même la terre et le travail, n’auraient plus après eux la même virginité. Qui nous garantit cependant, nous qui souvent jugeons, que nous ne prenons pas aujourd’hui des décisions qui mèneront à des violences et à des crimes encore bien pires que ceux dont nous les accusons, non pas de les avoir commis ou approuvés, mais de ne pas les avoir vus arriver. Le présent est lourd et opaque, la teneur des jours n’est pas historique. » p. 134

    « De la tenue ! Voilà à quoi avaient été éduqués les Bourgeois. La tenue exigeait discrétion et silence. Se tenir, c’était d’abord garder pour soi sa peine, sa souffrance, sa fureur, son inquiétude ou son effroi. Eviter d’exposer son émotion ou même sa joie. Tous vécurent ce temps des muets, raides et figés, clos au cœur même de leur famille. Il ne suffisait pas qu’une chose fût vraie pour être dite. Car ce qui est vrai n’en est pas moins vulgaire parfois. Se livrer est vulgaire. Le mot inconvenant était maître. On ne raconte pas sa vie. On ne déballe pas ses états d’âme. On ne pleure pas en public. On ne se donne pas en spectacle. Tout cela est proprement inconvenant. » p. 191

    « Notre psychisme est ainsi fait que nous oublions. Nous oublions les événements, la forme des journées que nous avons vécues, les pensées que nous avons eues, les sentiments et les humeurs qui nous ont envahis. Ne restent que des impressions sommaires. Le passé devient un grand résumé indistinct. Les dates s’emmêlent, des pans entiers s’engloutissent, et nous ignorons même ce que nous avons oublié. C’est merveille. Sans cette machine à estomper, sans cette sorte de gomme intérieure, nous serions éternellement dans le deuil, le chagrin et l’angoisse. Jamais nous n’oublierons ceux que nous avons perdus, ni la détresse que leur perte fit lever en nous, ni l’horreur de leur mort et de leur agonie. Nous oublions et c’est une grâce. Le présent nous capte. La vie nous entraîne. » p. 220

    « Et j’ai maintenant la loupe à la main. Je scrute les clichés qui ont donné l’éternité de l’image à des instants. Instants fêtés : les vacances d’été, les anniversaires, les épousailles qui sont des rencontres et les naissances qui sont des apparitions. Instants quotidiens : des enfants qui jouent sur la plage, une femme qui sourit au photographe (son époux), un chemin de randonnée où l’on marche le nez au vent, la rue à Paris où circulent des voitures de plus en plus diverses, une famille entière réunie. Chaque photographie a figé la rivière des moments mais les moments sont passés à jamais. Celui qui contemple l’image contemple le passé perdu et mesure la durée qui l’en sépare. Il traverse l’écoulement compressé dans sa mémoire, la rivière l’enveloppe. Il tombe dans un puits, il a le vertige, refuse de regarder. La mélancolie l’envahit et le sentiment qu’une tragédie se joue dans son dos. Car il n’a rien vu. Pendant qu’il était occupé à vivre, le temps était invisible, son passage lui échappait, il baignait en lui sans le penser et en ignorant l’avenir. Et maintenant l’avenir semble contenu dans le passé, en regardant le vieux cliché on le croit. Quoi de plus vrai lorsqu’il s’agit de la mort ? me dis-je. La photographie dit la vérité de la vie : tous mourront. » p. 321

  • Encore là

    Desarthe Le Château des Rentiers.jpg« A regarder mes grands-parents et leurs amis, on ne craignait pas de devenir vieux. Car vieux ne signifiait pas « bientôt mort ». Vieux signifiait « encore là ». Vieux, au Château des Rentiers, était synonyme de temps. Non pas du peu de temps qu’il reste, mais du temps dont on dispose pour faire exactement ce que l’on a envie de faire. Le temps était celui, délicieux et coupable, du sursis. Ils avaient survécu. Ils sur-vivaient et conjuguaient ce verbe au pied de la lettre : vivant supérieurement, et discrètement aussi, à la façon des superhéros, dont les superpouvoirs sont enivrants et doivent demeurer secrets. »

    Agnès Desarthe, Le Château des Rentiers