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solitude - Page 15

  • Il pleut

    « Il pleut ce matin. Il pleut doucement sur la plage, sur la mer. Il pleut partout. Une pluie impalpable, un brouillard de pluie, une pluie irréelle, qui tombe presque sans bruit, ou plutôt si, un très petit bruit, comme un murmure. C’est ce frôlement imperceptible que j’ai entendu d’abord en me réveillant. Sa musique silencieuse envahissait la chambre.
    Tu ne m’as pas appelée. » 

    Marie Sizun, Plage.

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  • Une plage, un été

    L’été retrouvé, c’était le cadeau du Midi en ce mois de septembre, avec ses plages moins encombrées mais encore bien occupées, avec ses villes qu’on arpente en tenues d’été et lunettes de soleil, alors que les collections d’automne s’exposent en vitrine, avec ses repas en terrasse, à l’ombre, pour se protéger de la chaleur. Demain commence une nouvelle saison. 

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    Pourquoi mettre un point derrière un titre ? C’est sur ce détail de la couverture, charmante, avec ce portrait de femme (Jo) assise à dessiner sur le sable, par Hopper, que s’ouvre Plage. de Marie Sizun, un roman sur l’attente. C’est le milieu de l’été en Bretagne (dans cette lumière changeante qu’aimait aussi Bonnard, dont je vous parlerai bientôt, si différente du soleil écrasant de la Côte d’Azur). 
     

    Anne s’est installée à l’hôtel en annonçant que son « mari » – « c’était plus simple » – arriverait à la fin de la semaine. Sur sa serviette de bains aux poissons blancs, elle comprend tout de suite que « Les plages de Bretagne, ce n’est pas pour les femmes seules ». Mais la perspective d’y passer bientôt une semaine avec François suffit à occuper ses pensées. Et puis, elle aime lire (Anne est bibliothécaire, c’est à la bibliothèque qu’ils ont fait connaissance). Elle aime aussi observer les choses, les gens, comme ce tableau qui la fascine, près de l’escalier où on l’a mise à une petite table pour personne seule : « une jeune femme en noir, tenue de ville – façon Jean Béraud, tu vois ? – qui traverse une cour de ferme assez misérable ».

    C’est à son amant que son récit s’adresse. Anne lui confie ses humeurs, décrit les personnes qu’elle rencontre en promenade, les couleurs de la mer. « Une plage, c’est un théâtre ouvert à tous les regards, un théâtre où cent histoires se déroulent simultanément. Quelle tentation de papillonner de l’une à l’autre, pour moi qui, en attendant que tu sois là, n’en ai pas, d’histoire, moi qui suis libre comme l’air ! » La sonnerie de son téléphone portable, un « petit air irlandais », fait sa joie, elle espère entendre sa voix à lui, et non celle de sa mère, Elle se sent heureuse de l’aimer, de l’attendre. 

    Les histoires des autres renvoient souvent aux nôtres. Une jeune femme solitaire, plus loin, lit Henry James près de deux petits enfants très sages. La mère et la fille qui viennent s’installer près d’Anne, en froid, lui rappellent sa propre mère, qu’elle déteste, qui se montrait toujours jalouse de sa complicité avec son père et la considère comme une pauvre fille. La tension entre ces deux-là fait ressortir davantage la tendresse qui lie la jeune mère et ses enfants. « Je ne sais pourquoi j’ai éprouvé alors cette morsure de tristesse. Cette petite douleur. Il faut vite que tu viennes me retrouver, mon amour. Je me croyais moins fragile. »

    L’observation des gens et l’évocation de son passé d’enfant unique ne détournent cependant pas la vacancière de son leitmotiv, l’attente amoureuse, avec ses deux versants : le souvenir de leurs débuts qu’elle ravive, leurs premiers mots, leurs premiers gestes, et l’anticipation de cette semaine qu’ils vont vivre à deux, François et elle, pour la première fois. Professeur de philosophie, presque cinquante ans, François est marié, il a deux enfants. Il a promis de l’appeler de Tours, où il passe quelques jours avec sa famille chez les parents de sa femme, avant de la rejoindre. Mais il le fait trop rarement, et trop rapidement à son goût, depuis une cabine. Pourquoi refuse-t-il d’avoir un téléphone portable ? François ne porte jamais de montre, est toujours en retard – « Cette horreur du temps, des lisières, des contraintes, des liens, c’est toi, je sais. »

    Anne ne cesse de penser à lui, sur cette plage « où le passé affleure dans un présent incertain ». Elle décompte les jours, nage, suit les allées et venues, écoute les conversations, lit, rêve devant les formes des nuages. Une fillette tenant la main de son père réveille le souvenir du sien, un couple maussade lui rappelle les disputes de ses parents. Très tôt, elle a compris que son père était un homme infidèle ; sans l’aimer moins pour autant, elle lui enviait sa façon de s’en aller prendre l’air, imaginait ses maîtresses – « A présent, c’est moi la maîtresse. La tienne. »  

    Le temps passe et la mélancolie s’insinue, le temps change. La patronne de l’hôtel, attentionnée, l’inscrit malgré elle à une excursion vers la Pointe du Raz. La jeune femme et ses enfants y participent aussi, mais la journée est gâchée par la pluie. Ce sera l’occasion de se rapprocher pour Anne et Claire, la jeune femme qui doit avoir dix ans de moins qu’elle, et avec qui le courant passe aussitôt. A Claire, elle ose confier son inquiétude, à propos de cet homme qu’elle attend, dont les appels la déçoivent, cet homme qui n’est pas son mari, mais le mari d’une autre. En quelques jours, Anne passe de l’impatience à l’anxiété. 
     

    Marie Sizun, avec sensibilité, mais moins d’intensité que dans La femme de l’Allemand, peint à petites touches un portrait de femme amoureuse. Plage. est le roman des petits riens qui font ou défont la vie. Sans doute trop prévisible, ce récit vaut surtout par le rendu des mille et une nuances du jour, des états d’âme, de la solitude.

     

  • Son pain

    « Quand on fait seul son pain, quand on est seul à le manger et quand ce n’est que du pain, pas de la transsubstantiation, on peut revendiquer une réelle solitude. Avoir voulu le partager avec le vieux à lunettes rondes était une hérésie, au moins une entorse à son dogme. Il le faisait le vendredi. Ce travail lui prenait beaucoup de temps, c’était donc un bon travail, puisque ses occupations n’avaient d’autre but que de combler ses journées avec un dérivatif corporel, sans lequel son esprit, s’il n’eût été occupé que de lui-même, se serait perdu. »

    Jean-Marie Chevrier, Une lointaine Arcadie

    Henri Horace Roland Delaporte, Nature morte aux fruits avec un pain.jpg
  • Chevrier en Arcadie

    Une lointaine Arcadie, le dernier roman de Jean-Marie Chevrier (chirurgien-dentiste et romancier), commence par une promenade parisienne en compagnie d’un cocker, Cassius, le chien de Matthieu, libraire spécialisé dans les livres de botanique anciens. « En somme, tu es mieux avec ton chien qu’avec moi »,  constate un jour son épouse. C’était avant la mort de Cassius et le départ de sa femme, avant la vente de sa librairie, la saisie de l'appartement.

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    André Cortès, Vaches à la mare

    « Poursuivre. Il se demandait comment. » Le divorce le laissant « seul et dans le plus grand dénuement », Matthieu se souvient de la bâtisse d’un vieil oncle, un ermite, au Puy de Gaudy, dans le nord du Massif central. Il la rachète à des cousins éloignés : la maison, l’étable, un pré d’un hectare, une parcelle boisée, un bout de terre à potager. Près de la maison à l’abandon depuis cinquante ans, il hume « le parfum d’une lointaine Arcadie » en rejoignant sa voiture laissée en contrebas, à la recherche d’une chambre à louer pendant les travaux.

    Matthieu s’aventure dans un autre espace-temps, celui de la solitude campagnarde que brise de temps à autre le passage d’un voisin qui promène au bout d’une corde son fils idiot, sourd et aveugle. Il abat des arbres pour gagner un peu de lumière, jardine. Lui revient un souvenir de vacances : il avait sept ans, sa tante l’avait envoyé chercher ses vaches pour la traite. Longs nuages dans le ciel bleu, les bêtes passent dans la mare, y boivent – « Il est trop petit pour savoir qu’il est en train de découvrir la peinture, qu’il voit là son premier tableau, celui dont il ne sait pas qu’il est déjà peint mais qu’il retrouvera toujours avec bonheur, plus tard, à Vienne, à Barbizon, au Louvre, à Amsterdam, dans tous les musées à vrai dire. »

    Huit jours de pluie en novembre lui rendent le besoin des autres. Il se coupe les cheveux, s’habille de clair, trouve une terrasse où s’asseoir à Guéret, observe. Déception : il ne se sent plus rien de commun avec ses semblables. Jusqu’à ce qu’une femme qui porte un étui à violon renverse son thé. Il peut alors lui proposer son aide et entrer en conversation. Mieux, elle l’invite à l’accompagner au théâtre ce soir-là, on joue L’île des esclaves de Marivaux . « Et ce fut le théâtre quand il est réussi, quand le propos, le jeu, le décor et les répliques, le mouvement et les lumières créent une autre réalité, faite de vrais hommes, de vraies femmes, de vrais objets, dans une dimension non pas virtuelle mais rêvée… »

    A Sonia, professeur de violon, il refuse son prénom, dans sa volonté farouche de n’être personne, de vivre le contraire de sa vie antérieure. « Il souhaitait revenir à la belle cruauté du monde laissé à lui-même pour se retrouver dans l’éternelle jeunesse des bêtes, inchangée depuis leur origine. » Son voisin lui suffit pour parler « des travaux et des jours », il cuit son pain, se chauffe au bois, se passe de télévision et de journaux même s’il a l’électricité et l’eau courante. Matthieu n’a emporté que quelques livres, essentiels : l’Iliade et l’Odyssée, les Géorgiques de Virgile, Malone meurt de Beckett.

    Une génisse aperçue en promenade, bientôt achetée, devient « Io », l’animal de compagnie du « fada de La Faye ». Sonia vient lui rendre visite un jour, mais il résiste : « C’est trop de douceur Sonia que vous me proposez. » Il apprivoise l’ennui, les plantes, les lombrics même, les personnages de l’Iliade lui deviennent familiers, un hérisson gelé lui est un memento mori. Brusquement, il se sent un homme âgé, envahi par le renoncement. L’arrivée impromptue, au mois d’août, d’un couple de randonneurs épuisés, ramène la vie dans sa maison et change la donne.

    Au fil de sa belle écriture, sobre, nuancée, Jean-Marie Chevrier réussit à nous immerger dans ce retour à la nature mû par un sentiment d’échec, voire de désespoir, mais éclairé par une culture littéraire et esthétique. Il nous dit les bois et les bêtes, l’esprit de solitude, la part des autres et le dialogue avec soi-même. Conte philosophique sur le rien, Une lointaine Arcadie débouche sur un « peut-être ».