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jeu - Page 2

  • Perte

    « Un soir de juillet descendait sur Baden-Baden, ville d’eaux allemande ; au loin sur la Forêt-Noire ou la forêt de Thuringe des nuages violets s’amoncelaient, des éclairs de chaleur zébraient l’horizon ; plus près de la ville, sur les hauteurs environnantes, on apercevait le Château-Vieux et le Château-Neuf aux murs de briques rouges avec leurs tours crénelées ; d’ici quelques jours, nous allons retrouver Anna dans l’escalier de pierre d’un des châteaux, fuyant Fédia, capable après une perte au jeu de lui soutirer leurs derniers sous ; elle grimpe les marches avec légèreté comme si Sonia ou Micha n’étaient pas là, sous son cœur, mais arrivée au second palier elle a soudain un étourdissement, mal au ventre, des nausées, elle doit s’asseoir sur un banc, au vu de tous les promeneurs qui la regardent parce qu’elle est au bord de l’évanouissement ; quand Fédia la retrouve, il tombe encore une fois à genoux devant elle, en public ; elle se cache le visage dans les mains pour échapper aux regards et parce qu’elle est sur le point de vomir ; il se frappe la poitrine en disant qu’il la rend malheureuse, mais ce n’est plus aussi terrifiant qu’avant, elle s’est habituée ; elle lui donne l’argent en sachant qu’il va le perdre au jeu. »

     

    Leonid Tsypkin, Un été à Baden-Baden

     

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  • Dostoïevski et lui

    Un été à Baden-Baden est l’œuvre d’un médecin chercheur russe, Leonid Tsypkin, dont les deux parents étaient médecins, russes et juifs. Tsypkin (1926-1982) a écrit pour lui-même durant toute sa vie. Au-dessus de sa table de travail, il avait les photos de Tsvetaeva et de Pasternak. Par prudence, il avait renoncé à publier. L’installation de son fils aux Etats-Unis avait valu au pathologiste une rétrogradation au poste d’assistant-chercheur. C’est un ami journaliste qui a sorti d’URSS le tapuscrit
    d’Un été à Baden-Baden (écrit le soir, de 1977 à 1980), publié à New York dans
    un hebdomadaire pour émigrés russes, quelques jours avant qu’une crise cardiaque ne terrasse son auteur.

     

    Dostoïevski par Rundaltsov d'après une photographie(détail) - Musée Dostoïevski.jpg

    Portrait de Dostoïevski par Rundaltsov (d’après une photo), détail – Musée Dostoïevski

     

    Une belle préface de Susan Sontag en 2001 (d’une vingtaine de pages) nous présente Tsypkin, passionné de Dostoïevski. Comme elle l’explique, Un été à Baden-Baden n’est ni une fantaisie autour de Dostoïevski ni un roman documentaire. Dans ce double récit, le narrateur voyage en train vers Leningrad et raconte en parallèle le voyage de Dostoïevski et de sa seconde épouse, Anna Grigorievna, qui ont quitté Pétersbourg à la mi-avril 1867 pour se rendre en Europe de l’ouest et échapper à des ennuis de toutes sortes. Ils y sont restés quatre ans. A Baden-Baden, l’auteur du Joueur espérait gagner au casino de quoi sortir de sa misère financière.

     

    « Rien n’est inventé, tout est inventé » (Sontag) : Tsypkin possède une connaissance pointue de son sujet, des lieux liés à la vie ou à l’œuvre de Dostoïevski. Celui-ci le fascine malgré son antisémitisme, un mystère pour lui qui fait partie de la « tribu ». Il ne peut comprendre « qu’un homme si sensible dans ses romans aux souffrances humaines, que ce défenseur zélé des humiliés et des offensés (…) n’ait pas trouvé un seul mot pour défendre ou justifier des êtres humains persécutés depuis des milliers d’années ».

     

    La longue phrase d’incipit entraîne immédiatement le lecteur dans un flux de sensations et de pensées, dans le mouvement du voyage et du récit : « C’était un train de jour, mais on était en hiver, en plein hiver, fin décembre, et puis le train allait vers Leningrad, vers le nord, il s’était donc mis à faire sombre très tôt – seules surgissaient les lumières des gares au sortir de Moscou, fuyantes, comme emportées en arrière par une invisible main… » Le narrateur ouvre dans le train le Journal d’Anna Dostoïevski qu’il a emprunté à sa tante, une « mise au net des notes prises en sténo par Anna à l’étranger, l’été qui suivit son mariage ».

     

    St Petersbourg Vitrine au musée Dostoïevski.jpg

    Vitrine au Musée Dostoïevski

     

    Sans qu’il y ait de démarcation précise (Sontag compare le style libre et original de Tsypkin à celui de Saramago), nous voilà devant la Madone Sixtine exposée au musée Pouchkine à Moscou – une reproduction de ce tableau fut offerte peu de
    temps avant sa mort à Dostoïevski, image conservée au musée Dostoïevski de Leningrad. Et voici les Dostoïevski à Dresde, où après avoir visité le musée des Beaux-Arts, ils déjeunent en terrasse sur l’Elbe. Une altercation avec un serveur réveille les souvenirs du bagne et du méprisant major qui avait provoqué Chez Fédor, par peur, une réaction servile qu’il se reproche encore. A son tour d’être désagréable, et c’est souvent Anna qui en fait les frais.

     

    La mère d’Anna lui a donné de quoi payer le voyage, mais Dostoïevski reproche à sa femme de porter des gants usés, l’humilie. « Ils rentrèrent côte à côte, sans se parler, comme des étrangers. » Le soir, apaisé, Dostoïevski la rejoint dans la chambre – « et la traversée commençait : ils nageaient à grandes brasses,
    sortant en même temps les bras hors de l’eau, aspirant en même temps l’air
    dans leurs poumons, s’éloignant du rivage, vers le bleu profond de la houle à l’horizon… »

     

    Le couple et la littérature, voilà les axes profonds de ce roman hors du commun.
    On y assiste aux prises de bec, aux réconciliations, on remonte le temps vers la première rencontre entre Anna et Dostoïevski, sous l’œil méfiant du beau-fils, puis du reste de la famille. A Baden-Baden, Anna et lui logent dans une pension modeste et
    les premiers jours sont heureux, «  pareils au matin d’une belle journée d’été, quand il a plu la nuit et que tout est lavé : verdure, asphalte, maisons, tramways rouges comme repeints à neuf ». L’élégant Tourgueniev, lui, peut s’offrir le luxe
    d’un grand hôtel – où Dostoïevski ira quémander quand il sera sans ressources et se disputer avec cet « Allemand » qui ne connaît pas la Russie, selon lui.

     

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    Musée Dostoïevski, Saint-Pétersbourg

     

    Tsypkin décrit toutes les espérances de l’écrivain joueur au casino de Baden-Baden, ses fantasmes, ses défis, l’ivresse des gains, la fascination de la chute, les stratégies qui échouent par la faute de quelque gêneur, la gaieté des retours auprès d’Anna avec des friandises pour fêter l’argent gagné, l’horreur des défaites de plus en plus fréquentes, des bijoux mis en gages, puis des meilleurs de leurs vêtements, la spirale de la déchéance. Culpabilité, orgueil, humiliation.

     

    Entremélés à ces scènes de voyage et de ménage, sans transition, les réflexions du voyageur dans le train, sur sa lecture ou sur les autres voyageurs, les souvenirs qui affluent au passage de telle ou telle gare liée à un épisode de la vie de Dostoïevski, de ses personnages. Chez son amie Guilia à Saint Pétersbourg, le narrateur relit l’article de Dostoïevski intitulé « La Question juive », problématique pour tant d’historiens de la littérature. Tsypkin évoque magnifiquement la ville sous la neige, l’hospitalité d’une amie, le musée Dostoïevski, et enfin, dans cet immeuble d’angle à pan coupé comme on en voit beaucoup à Pétersbourg et que choisissait toujours Dostoïevski pour y
    loger (fascination du triangle étudiée par Tsypkin), la mort du grand homme.

    Si chaque roman est un voyage, Un été à Baden-Baden de Leonid Tsypkin est une plongée en eaux profondes où l’on retient son souffle, subjugué par ce tête à tête entre deux esprits tourmentés, Dostoïevski et lui.

  • Ada et le joueur

    « Et si les arrière-petits-enfants des nihilistes avaient déménagé depuis belle lurette, quittant la boutique de bondieuseries empoussiérées qui nous tient lieu de conception du monde ? » Lycée Ernst-Bloch, Bonn, été 2002. Ada, quatorze ans, renvoyée de sa précédente école, y entre en seconde. Dès le préambule de La fille sans qualités (2004), Juli Zeh, romancière allemande, annonce la couleur : noire.

     

    « Surdouée à l’éducation difficile », Ada n’est pas comme les autres. Très vite, elle passe pour la plus intelligente des filles du lycée et non une de ces « princesses » qui collectionnent les succès. Les professeurs la remarquent. Höfi, l’historien qui mène une guerre permanente à la bêtise, fait même les frais de ses reparties. Les élèves n’osent pas trop approcher Ada au début, d’ailleurs elle préfère se tenir à l’écart.  

    Xingjian Gao.jpg
    Encre de Gao Xingjian (Prix Nobel de littérature en 2000)
    http://www.homabooks.com/general/books/east_asia/china/1007.php

     

    Vivant avec sa mère dans un malentendu permanent – pour lire à l’aise, Ada s’enferme dans la salle de bain, seule pièce qu’elle puisse fermer à clé pour faire barrage aux questions maternelles –, elle se construit une nouvelle existence au lycée. Son premier copain, Olaf, l’entraîne dans un groupe de musiciens, les Oreilles. « Les autres élèves se tenaient à distance, un peu comme si Ada et les Oreilles étaient un bosquet de bouleaux plantés au centre d’un parc boueux. » Smutek, le professeur d’allemand, grand admirateur de L’homme sans qualités de Musil, projette de le faire lire à ses élèves, au moins des extraits. Depuis qu’il l’a vue courir, il cherche aussi à intégrer Ada au groupe de sport qu’il entraîne pendant son temps libre.

     

    L’année suivante, dans la classe supérieure arrive Alev El Qamar, mi-égyptien, un quart français, et qui fascine tout le monde quand il parle. « La quête du sens est un narcissisme », « Le temps est la seule chose qui manque vraiment aux hommes », « Ne rien faire et ne rien vouloir est la seule façon d’honorer dignement le dieu du temps » : Alev a le sens de la formule. Enfin quelqu’un d’intéressant, se dit Ada.

     

    Les professeurs aussi ont des problèmes et des états d’âme, à l’école, chez eux, comme Smutek et sa femme en désaccord à propos de leur Pologne natale. Il rêvait d’emmener son groupe d’élèves à Vienne, mais se heurte au directeur, déjà furieux qu’il ait obtenu sans lui la rénovation de la piste de sport. Ils se contentent donc de Dahlem, où la belle Mme Smutek est du voyage, Höfi aussi. A table, après une randonnée, les conversations tournent autour de la perte des valeurs, de la religion. Provocateur, Alev se situe carrément du côté du diable. Ada, elle, voit sa vie comme une course : « Je me mets parfois sur la bande blanche qui sépare les couloirs de la piste (…), j’ imagine que cette bande est une arête étroite, la crête allongée d’un massif montagneux, et qu’à ma gauche et à ma droite il y a un précipice profond de mille mètres.  (…) La vie n’est rien d’autre qu’un déplacement permanent  sur cette bande. »

     

    Un soir, Ada sort courir dans la nuit. Près d’un étang gelé, elle surprend « une fée des glaces prenant son bain de minuit. » La glace a craqué sous les pas de Mme Smutek, qui n’arrive pas à s’extraire de l’eau. Ada la sauve et la ramène à l’auberge de jeunesse. C’est après ce premier événement dramatique qu’Alev, pour qui le diable est « No-thing », ni le bien ni le mal mais leur absence, lance à sa camarade une prophétie en trois points. Si elle se réalise, acceptera-t-elle de travailler avec lui ? « Quelque chose en elle avait décidé depuis longtemps de devenir ce qu’Alev souhaitait. Même si ce n’était rien. » 

     

    De retour au lycée, les deux complices dictent désormais leurs règles au cours de Smutek. Celui-ci, satisfait de leurs travaux brillants sur Musil, ressent néanmoins un malaise ; il sent que ces deux-là ont une idée derrière la tête. Alev convainc Ada de jouer avec lui, car « le jeu était l’unique domaine où l’homme pouvait trouver une vraie liberté ». Smutek, qui apprécie Ada sans doute plus qu’il ne faudrait, sera la victime de leur jeu pervers. Son collègue Höfi l’avait pourtant mis en garde contre cette « bande de nihilistes ». Professeurs et élèves entrent dans la tourmente.

     

    Ce gros roman étonnant et cynique donne envie de relire le chef-d’œuvre de Musil, L’homme sans qualités (1930-1933). Les liens sont nombreux et pas uniquement formels, comme les longs titres donnés aux chapitres. Entrées en matière « météorologiques », mélange de réflexion et de narration, interrogation philosophique. Beaucoup de tension. Vous avez aimé le suspense du Maître des illusions de Donna Tartt ? Vous dévorerez La fille sans qualités avec la même fringale.