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Littérature française

  • De la surprise

    De Valérie Zenatti, vous avez peut-être lu Une bouteille dans la mer de Gaza (Ecole des Loisirs, 2005). C’est le seul livre de ses livres que j’aie lu, mais en tant que traductrice d’Aharon Appelfeld, elle a souvent été citée ici. La surprise (Autrement, 2025), sous-titrée Une innocence renouvelée, est à la fois un essai et un récit personnel autour de ce mot choisi pour la collection Les grands mots.

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    Après les hésitations sur le mot à élire, « surprise » s’était imposée : « Voici donc un substantif, un participe également adjectif au féminin, une flèche, un coup de tonnerre, un éblouissement mais pas que, une stupeur mais pas que, elle peut être bonne ou mauvaise, c’est un projecteur qui s’allume, que dis-je un projecteur, c’est une clé et peut-être LA clé ! »

    « Portrait en mouvement » s’ouvre sur l’idée d’enfin posséder « la bonne grille de lecture de l’existence » dans « ce milieu mouvant des expériences vécues, des connaissances acquises, des « événements » dont elle a été témoin, avec les sensations et les pensées qui l’ont traversée. La surprise et son effet, quasiment simultanés, appellent des dates clés, des moments de sidération ou d’incrédulité en apprenant les nouvelles du monde. Comme Gregor Samsa dans La Métmorphose de  Kafka, on se pose alors la question : « Que m’est-il arrivé ? » Par définition, on ne s’attend pas à la surprise.

    Valérie Zenatti se rappelle l’étonnement de sa grand-mère tunisienne à chaque fois qu’ils lui faisaient la surprise d’une visite non annoncée pour garder son intensité à la joie des retrouvailles avec ceux qui s’étaient éloignés d’elle – « l’espace d’un instant, c’était la réparation de la séparation. » Elle cite de nombreux extraits de ses lectures qui rencontrent son sujet de réflexion.

    Magnifique surprise, un matin de janvier 2020 : un mail de la directrice du département de littérature romane de l’université de Czernowitz, qui enseigne l’œuvre d’Appelfeld à travers ses traductions, l’invite à participer à un colloque en décembre dans cette ville ukrainienne (appelée aujourd’hui Tchernivtsi). A la joie suscitée par le mail de Galyna Dranenko succédera l’inquiétude. La pandémie de Covid-19 amène un report de date et débouche finalement sur un colloque via Zoom. Puis ce sera l’invasion russe en Ukraine. Quel cauchemar ce serait de « tout savoir d’avance » !

    Arrêt sur l’étymologie du mot, en français puis en hébreu, d’où surgit une autre définition de la surprise : « un bouleversement soudain du temps, qui frappe le corps et l’esprit. »  Ainsi fait l’amour, ainsi fait l’amitié, mais aussi le retournement des choses, le désamour, la « désamitié », chocs qui font remonter le temps pour distinguer les signes qu’on n’avait pas voulu voir.

    Les fausses surprises, le divulgâchage, la mauvaise blague… La surprise n’est pas toujours bonne. Une page sur le premier avril, jour des farces, m’apprend qu’il suivait l’équinoxe de printemps dans l’antiquité grecque, les « Hilaria » romains célébrés le 25 mars. Surprise : « En 1564, Charles IX, roi de France, décida de déplacer le début de l’année du 25 mars au 1er janvier. Jusque-là, le Nouvel An était fêté entre le 25 mars et le 1er avril, et l’on s’offrait des cadeaux. » L’édit de Roussillon marqua ce changement dans le calendrier. Le saviez-vous ?

    L’annonce d’une naissance, celle d’un décès, leurs effets, entrent évidemment dans La surprise de Valérie Zenatti. La première partie se termine sur des témoignages à propos des plus grandes surprises vécues, dans la vie privée et dans la vie professionnelle. Au milieu du livre, elle revient sur sa propre naissance, vécue sans être ressentie, dont elle aimerait se souvenir, et sur la diversité des réactions des nouveaux-nés. Sous le titre « Soit l’a-surprise », elle examine l’attitude des opposants pacifistes, des blasés, des croyants et des complotistes, des négationnistes, des désespérés.

    Enfin, l’autrice présente les auteurs marquants rencontrés durant sa vie « en écrivant, en vivant, en lisant ». Inattendue, « l’aptitude à la surprise » propose en guise d’entraînement « Les dix commandements de l’aptitude à la surprise » illustrés par Colette Natrella, confirmant une certaine légèreté de ton que l’autrice a voulu garder tout du long. Elle réussit en tout cas à surprendre ses lecteurs d’un chapitre à l’autre, et ce livre va plus loin qu’il n’y paraît au début. En le refermant, je me suis dit qu’il y avait des fils à tirer entre La surprise et La vie intense. Ces passerelles entre les textes, entre les livres, n’est-ce pas aussi la bonne surprise de la lecture ?

  • Humeur

    tristan garcia,la vie intense,une obsession moderne,essai,intensité,littérature française,modernité,philosophie,culture« Mettons que, comme il arrive fréquemment, le monde semble moins vif et plus sombre à mesure que je prends de l’âge et que la jeunesse s’éloigne ; je peux admettre que le monde en lui-même ne soit ni plus ni moins vif qu’avant, et que la variation ne tienne qu’à mon état d’âme. Mais alors toute l’intensité est expulsée du monde et enfermée en moi, qui en deviens l’unique dépositaire. Les choses par elles-mêmes n’ont aucune intensité : elles ne sont que ce qu’elles sont ; j’y ajoute quelque variation de ton, de vivacité, qui est le reflet de mon état psychologique ou physiologique. Dehors, tout est étendu, tout est mesurable, partie par partie. En moi seulement, le sentiment que c’est plus ou moins intense colore le monde extérieur de cette teinte changeante, de cette humeur. »

    Tristan Garcia, La vie intense

  • Vivre intensément

    La vie intense de Tristan Garcia (2016, nouvelle édition 2025) porte en sous-titre « Une obsession moderne ». Cet écrivain et philosophe développe dans son essai le concept de l’intensité comme moteur de la modernité : « Nous sommes raisonnables, à condition d’abord d’éprouver régulièrement, et plus ou moins sur commande, une intensité suffisante pour nous sentir vivants », écrit-il dans l’introduction.

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    C’est la promesse de la société libérale occidentale : non pas une autre vie ni la gloire dans l’au-delà, mais devenir « des hommes intenses », autrement dit « ce que nous sommes déjà – plus et mieux », ou encore « être intensément ce que l’on est. » L’homme moderne a besoin de choses « fortes », veut vivre « à fond » et « que ce qui a été fait l’ait été d’un cœur fervent ».

    L’illustration de couverture correspond à son point de départ : les expériences du dix-huitième siècle sur le phénomène du « fluide électrique », sujet d’émerveillement, et en particulier « Le baiser électrique de Leipzig », une attraction mise au point par le jeune poète et physicien Georg Mathias Bose et qu’il décrit dans son poème Venus electrificata. « Une belle jeune femme, préalablement isolée du courant, est reliée au générateur primaire de Bose, ses lèvres enduites d’une substance conductrice. » Un jeune homme de l’assistance  est invité à se lever et à l’embrasser, ce qui déclenche une « décharge violente » – « le public médusé voit un éclair fulgurer entre les bouches des deux jeunes gens ». (Souvenez-vous, mutatis mutandis, du coup de foudre entre l’adjudant Cruchot et Josepha.)

    Sans intensité, le monde moderne « n’offrait d’autre perspective qu’une dépression générale de l’être », « le marasme de la raison ». Tout se présente à nous comme une variation entre le plus et le moins, l’intensité ne se trouvant pas dans les choses mais en soi. « Le sujet n’a de ressources qu’en lui-même pour trouver quelque chose d’intense. Hors de lui, en vérité, rien n’est mieux, rien n’est moins. Tout est égal. » Le rationalisme moderne s’avérait impuissant « à offrir à l’imagination une image vibrante et excitante de la réalité. »

    L’intensité devient alors un concept métaphysique à part entière. « La raison rend à chacun ce qui lui revient : à l’extension l’objectivité du monde extérieur, de la nature perçue, de la matière et des objets ; à l’intensité la subjectivité de l’expérience intérieure, de la perception de la nature, de l’esprit et des qualités. » Tristan Garcia voit dans le libertinage et le romantisme des « laboratoires moraux, amoureux et politiques de ce projet de maintien, de renforcement du sentiment intense de l’existence, qui menace toujours de diminuer avec l’âge et l’intégration sociale. » Mme de Staël : « Une plus grande intensité de vie est toujours une augmentation du bonheur. »

    Au XXe siècle, l’adolescent révolté, « bourgeonnement de l’homme romantique », s’épanouit dans « le rocker, adolescent électrifié » des cultures populaires. Le libertin, le romantique et le rocker sont trois figures de ce nouvel idéal « européen, puis plus largement occidental, de plus en plus populaire, de la vie conçue en tant qu’expérience électrique, afin de soutenir l’intensité d’un monde moderne toujours sur le point de s’effondrer dans une sorte de dépression de la raison. »

    Puisant des exemples dans la musique ou dans la littérature, l’auteur explore cet idéal éthique de l’intensité vs la médiocrité, et les ruses pour l’atteindre : variation, accélération ou « primavérisme », à savoir recherche de la sensation de « la première fois », les premières perceptions ayant tendance à s’affaiblir et à s’émousser.

    La vie intense est un essai parfois ardu pour les non philosophes, mais grâce aux exemples, en le lisant, il m’est apparu que cette grille d’interprétation de l’esprit moderne est une clé qui peut expliquer bien des comportements contemporains : frénésie des festivals électro, surconsommation et surtourisme, recherche de la nouveauté à tout prix, toute cette agitation que beaucoup d’entre nous cherchent pour se sentir exister, alors que d’autres font tout pour y échapper.

    Tristan Garcia examine aussi les limites de cette intensification de la vie et les concepts qu’on peut lui opposer. Au fond, me suis-je dit en cours de lecture, même sans se reconnaître dans ces excès, qu’est-ce qui rend avide de lire de nouvelles parutions, de visiter de nouvelles expositions, d’aller se balader ailleurs, si ce n’est parce que ces expériences nous nourrissent et nous font nous sentir plus vivant, tout en dissipant la morosité que peut engendrer la routine ?

  • Une voix

    ddamas,strange,roman,littérature française,belgique,écrivain belge,transgenre,chant,voix,société,musique,culture,identité,extrait« Je m’arrête. Je regarde Soledad. Elle m’ordonne de m’asseoir. J’obéis. Elle ne me complimente pas, juste : « J’ai entendu quelque chose, Monsieur. » Elle demande pourquoi j’ai choisi Schumann. J’explique que j’ai grandi avec l’enregistrement de cet air que Maman chantait. Elle veut savoir comment je suis arrivé jusqu’à elle. « Mon professeur de solfège dit que vous êtes un grand maître. » Elle doute que j’aie la force de la suivre : « Je suis dure comme les pierres, il ne faudra pas se plaindre. » Je murmure que je suis prêt à tout donner. Il y a un silence, Soledad sourit pour la première fois : « Monsieur, vous m’avez arraché le cœur avec ce stupide Bocelli. » Mon corps se déplie. Son visage se durcit à nouveau : « Vous avez une voix, mais personne ne l’a prise pour en faire quelque chose. Vous ressemblez à un palais où le marbre traîne à terre. Il faut tout construire, Monsieur. » En me raccompagnant à la porte, elle m’annonce que je ne dois pas m’inquiéter pour l’examen d’entrée, ce sera une formalité. »

    Geneviève Damas, Strange

    Photo : entrée du Conservatoire de Bruxelles

  • Strange

    Geneviève Damas a choisi pour son roman Strange (2023) un titre anglais, cité dans l’épigraphe : « The World Is Strange / Beautiful / And Strange / Like me » (Nora). Comme dans son premier roman (Si tu passes la rivière), elle raconte une quête personnelle, ici celle de Raphaël. Son œuvre donne vie à celles ou ceux qui ont du mal à trouver leur place dans la société (Jacky).

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    Raphaël a des choses à dire à son père, qu’il n’a jamais eu le courage de lui dire. Celui-ci va débarquer à Bruxelles pour le voir et il ignore tout de sa vraie vie. Le récit est une lettre adressée à son père tant aimé pour arrêter cette comédie des apparences. « Dès le début, je ne suis pas un garçon comme les autres. Je ne marche pas, je ne respire pas, je ne ris pas comme eux. Je déteste leurs jeux, leurs rites. » A l’école, au football, on lui crie « La fille ! La fille ! »

    Le fils ne veut pas faire honte à son père qui n’a pas eu la vie facile et qui a surmonté la mort de son épouse en prenant soin de lui. Gardien de prison, il s’est inventé un garçon idéal, premier de classe, dur et brave. Corinne, son institutrice en troisième primaire, « sauve » l’enfant : avec sa guitare, elle fait chanter ses élèves. La mère de Raphaël faisait partie d’une chorale. Il adore « chanter dans la lumière » avec sa voix aiguë, s’entraîne pour l’audition chez sa grand-mère.

    Pour interpréter l’air de la Marquise, il a enfilé une robe à crinoline, une perruque, s’est maquillé. Sur scène, l’angoisse disparaît, tout le monde l’applaudit. « Mes camarades me regardent, ce ne sont plus des airs moqueurs comme au cours de gym […], mais d’étonnement et de plaisir. » Son père accepte qu’il abandonne le foot pour la chorale.

    Il ignore que son fils adore porter des vêtements féminins en secret et devenir Nora – « le nom que vous aviez arrêté si j’avais été une fille. » Dans le meilleur collège de la ville, où il a d’abord de bonnes notes, « chaque journée se transforme en cauchemar ». Il cache le harcèlement à son père, finit par boire de l’alcool pour tout supporter, jusqu’à s’écrouler et se retrouver à l’hôpital, d’où il contacte sa grand-mère et l’adjure de ne rien en dire à son père.

    A quatorze ans, son corps se transforme, il perd sa voix d’avant. Corinne chez qui il chante encore en privé le félicite pour son timbre de ténor. Il s’inscrit à l’académie pour apprendre le solfège. Son prof, un homosexuel, lui trouve une « très belle voix » et lui recommande d’entrer au Conservatoire de Bruxelles après le collège. Raphaël n’a « pas de mots pour nommer » ce qu’il est. Il sait qu’il doit quitter Arlon pour ne pas mourir « de l’intérieur ». Avec l’aide de sa grand-mère, il finit par persuader son père de le laisser étudier le chant classique à Bruxelles.

    Sur son parcours, Raphaël ou Nora rencontrera des personnes qui vont le soutenir vraiment, l’aider à trouver sa voie personnelle et à se réaliser à travers le chant. Strange est le récit de son parcours, « l’histoire douloureuse d’un jeune garçon, Raphaël, qui peu à peu se sent femme dans un corps d’homme. »

    Ce roman m’a rappelé le beau film de Lukas Dhont, Girl : le rôle du père, très bienveillant, y est à l’opposé de celui-ci, aimant mais borné, et la transition du fils est abordée là sous l’angle physique, alors qu’ici Geneviève Damas est à l’écoute d’un malaise intérieur, des émotions et d’une passion pour le chant. « Comme dans ses autres livres, l’autrice traite ce sujet sans pathos mais avec une grande vérité humaine » (Guy Duplat dans La Libre Belgique). Strange est « l’histoire d’une transition, de Raphaël à Nora », racontée « avec pudeur et sensibilité » (Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir).