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Culture - Page 28

  • Ensor & Bruxelles

    L’exposition James Ensor. Inspiré par Bruxelles vient de fermer ses portes à la Bibliothèque royale (KBR). En collaboration avec les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB), la KBR y montrait le rôle joué par Bruxelles dans le développement de l’artiste ostendais (2024 est l’année Ensor à Ostende) en exposant des peintures et des œuvres graphiques dans un lieu magnifique où Ensor (1860-1949) est souvent venu, juste à côté : le palais de Charles de Lorraine.

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    James Ensor, Mon portrait, 1884, fusain, craie blanche sur papier, Bruxelles, MRBAB
    "Un autoportrait le montre jeune un doigt en l’air se désignant comme très ambitieux." (Guy Duplat)

    Le parcours commence dans la Bibliothèque royale avec des peintures de ses débuts : des paysages – Le phare d’Ostende, La lisière du bois –, un beau portrait de son père lisant, un autoportrait de 1884 (ci-dessus). La Maison Ensor à Ostende expose actuellement ses autoportraits. Un extrait d’une lettre de mars 1887 envoyée d’Ostende à des amis bruxellois témoigne de son attachement pour Bruxelles :

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    James Ensor, Le phare d'Ostende, 1885, huile sur toile, Bruxelles, MRBAB

    « Le paysage grand, nu et déplumé des environs d’Ostende aurait largement contenté mon imagination mélancolique et sensible et m’eut permis d’y trouver facilement mille caractères chimériques et fantastiques  formant le fond sans forme de mes idées présentes, si je ne vous avais regrettés vivement ; plus je m’éloignais plus mes regrets augmentaient et aujourd’hui ils sont tout à fait vifs et profonds. » En cette année-là, il peint le magnifique Carnaval sur la plage.

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    On accède ensuite à une rotonde, à l’entrée du Palais de Charles de Lorraine : au centre, sur un plan de Bruxelles, on a indiqué les différents endroits fréquentés par James Ensor, comme le 12, rue Saint Jean, où il avait son « kot » durant ses études (1877-1880) ; le Comptoir des arts (magasin de fournitures) rue de la Violette, 28 ; place du Musée, 1, le Musée d’art moderne et le Cabinet des Estampes dans l’ancien palais de Charles de Lorraine, le « point de chute des XX et l’endroit où Ensor revendiquera à jamais sa place dans le monde de l’art ».

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    Au pied du grand escalier avec sa rampe en fer forgé ornée de panneaux en bronze doré se dresse une grande statue d’Hercule en marbre blanc. Il faut monter pour accéder aux  anciens appartements du prince Charles du côté de la place du Musée, restaurés en 1976-1978. Le décor de ces salles donne un aperçu de leur richesse d’antan – l’intérieur est décrit dans l’Inventaire du patrimoine architectural.

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    James Ensor, Buste d'Homère, 1878, fusain et craie sur papier, collection privée
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    Détail des 28 marbres en étoile

    C’est là qu’on découvre les liens de James Ensor avec Bruxelles. D’abord, dans une magnifique salle circulaire (ci-dessus) au « dallage en marbre noir et blanc datant du XIXe siècle, avec motif central en étoile à 28 rayons taillés chacun dans un type de marbre belge différent gravé de son nom, placé en 1766 » (IPA), on a placé près de grands dessins réalisés par Ensor à l’Académie royale des Beaux-Arts leur modèle en plâtre, comme ce buste d’Homère.

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    James Ensor, L'intérieur des Rousseau, vers 1884, huile sur toile, Bruxelles, collection privée

    Pendant ses études, Ensor y a fait la connaissance du peintre Théo Hannon, qui lui a présenté sa sœur Mariette (biologiste) et son beau-frère, Ernest Rousseau (professeur de physique à l’ULB). C’est le début d’une belle amitié. Dans leur maison d’Ixelles, il se sent comme chez lui, ils lui achèteront plusieurs œuvres.

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    James Ensor, Le Lampiste, 1880, huile sur toile, Bruxelles, MRBAB

    Inspiré par les artistes réalistes, Ensor s’éloigne des sujets académiques (Le Chou). Il peint un personnage ordinaire, Le Lampiste, un garçon de la classe ouvrière qui entretient des lampes. Dans la même pièce, on peut voir Gamin assis, un fusain sur papier. A côté des peintures, dont la plupart viennent des MRBAB, des gravures moins connues illustrent tantôt des lieux bruxellois, tantôt des scènes fantaisistes ou satiriques.

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    Au fond, Le Chou et Chinoiseries, deux œuvres peintes en 1880 (à vingt ans).
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    James Ensor, Chinoiseries aux éventails, 1880, huile sur toile, Bruxelles, MRBAB

    En 1883, Ensor signait le document fondateur des XX, collectif de vingt artistes d’avant-garde en rébellion contre l’académisme. Ils organisaient leur propre salon annuel, qui, à partir de 1887, se tenait ici, dans l’ancien palais de Charles de Lorraine. Une affiche, la couverture d’un catalogue, une page où Ensor énumère ses peintures et dessins, rappellent cette époque. Les Vingtistes sont tous présentés sur un panneau mural, leur lien avec Ensor est chaque fois précisé.

    james ensor,inspired by brussels,exposition,kbr,mrbab,palais de charles de lorraine,bruxelles,peinture,dessin,gravure,cultureJames Ensor, Les masques singuliers, 1892, huile sur toile,
    Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / photo : Vincent Everarts

    A cette époque, ses œuvres sont « perçues comme grotesques, criardes et choquantes ». Mais Ensor se réjouit dans une lettre aux Rousseau de sa première vente au Cabinet des Estampes en 1892. Il se moque de la politique du roi Léopold II et des dirigeants, il proteste quand le groupe se dissout en 1893. Lors d’une visite d’exposition, le roi lui avait demandé ce que représentaient ses tableaux : « Ce ne sont pas des tableaux, Sire, répondit ingénument l’artiste, ce sont des symphonies ! »

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    Page d'un catalogue des XX

    Très intéressante, très bien présentée dans ces superbes salles du Palais de Charles de Lorraine, l’exposition m’a éclairée sur cette période bruxelloise de la vie d’Ensor dont je ne savais pas grand-chose. Le parcours se terminait à la KBR avec quelques œuvres (vous en verrez d’autres en cliquant sur des billets précédents), dont une gravure et une grande reproduction de la célèbre Entrée du Christ à Bruxelles en 1889 – œuvre monumentale qui ne quitte plus le musée Getty (Los Angeles).

  • Garder le silence

    modiano,romans,remise de peine,chien de printemps,récits,littérature française,prix nobel,passé,traces,mémoire,culture,photographie,écriture« Il me suffit de regarder une de ses photos pour retrouver la qualité qu’il possédait dans son art et dans la vie et qui est si précieuse mais si difficile à acquérir : garder le silence. Un après-midi je lui avais rendu visite et il m’avait donné la photo de mon amie et moi, sur le banc. Il m’avait demandé ce que je comptais faire plus tard et je lui avais répondu :
    – Ecrire.
    Cette activité lui semblait être « la quadrature du cercle » – le terme exact qu’il avait employé. En effet, on écrit avec des mots et lui, il recherchait le silence. Une photographie peut exprimer le silence. Mais les mots ? Voilà ce qui aurait été intéressant à son avis : réussir à créer le silence avec des mots. Il avait éclaté de rire :
    – Alors, vous allez essayer de faire ça ? Je compte sur vous. Mais surtout, que ça ne vous empêche pas de dormir.
    De tous les caractères d’imprimerie, il m’avait dit qu’il préférait les points de suspension. »

    Patrick Modiano, Chien de printemps

  • Passé précaire

    « Dont on ne peut garantir la solidité, la durée ; qui n'est pas sûr » : la définition de « précaire » (TLF) va comme un gant à cet explorateur du passé qu’est Patrick Modiano. Dans Romans, où l’écrivain a réuni une dizaine de titres, deux récits plus courts succèdent à Rue des boutiques obscures. Remise de peine (1978, publié en 1988), dont l’épigraphe se termine sur cette phrase de R. L. Stevenson : « Les droits qu’un homme a sur son propre passé sont plus précaires encore. » (Un chapitre sur les rêves). Puis Chien de printemps (1993).  

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    Photo de couverture : Willy Ronis

    Le narrateur (P. M.) a dix ans quand sa mère part en tournée théâtrale en Europe et en Afrique du Nord. Elle a confié ses deux fils à des amies qui vivent dans un village des environs de Paris. On reconnaît la maison de Jouy-en-Josas qui apparaît sur deux photos au début du Quarto, avec l’adresse « rue du Docteur-Kurzenne » devenue dans Remise de peine « rue du Docteur-Dordaine ». Dans la maison d’un étage vit un trio : la petite Hélène, la quarantaine, écuyère puis acrobate de cirque qui boîte légèrement à la suite d’un accident de cirque ; Annie, vingt-six ans, « une  blonde aux cheveux courts », et sa mère, qu’elle appelle Mathilde, « un visage dur », des cheveux gris en chignon, la cinquantaine. Celle-ci l’appelle, lui, « imbécile heureux ».

    Elles engagent une jeune fille pour venir le chercher à l’école et s’occuper d’eux, surnommée « Blanche-Neige ». Annie a prétendu être sa mère à l’école Jeanne d’Arc où elle l’a inscrit, mais « Patoche », comme elle dit, est bientôt renvoyé, sans raison claire. Peut-être parce qu’Annie a menti ou à cause de son allure, en blouson de cuir et blue-jean délavé, « si rare à l’époque ». Alors ce sera l’école communale, un peu plus loin, où l’instituteur l’aime bien, lui fait lire un poème chaque matin à la classe, et où il se fait de « bons camarades ».

    « Mon père nous rendait visite entre deux voyages à Brazzaville. » Souvent un jeudi, et il emmène les garçons déjeuner à l’auberge Robin des Bois. Puis ils se glissent entre les deux battants de la grille d’un château abandonné au bout de la rue du Docteur-Dordaine. Son père en a connu le propriétaire, Eliot Salter, marquis de Caussade, « héros de l’aviation » à vingt ans, pendant la première guerre. « Puis il avait épousé une Argentine et ils était devenu le roi de l’armagnac. » Son père décolle et lui donne une petite affiche : « Confiscation des profits illicites [...] » Comme il leur a dit que le marquis reviendrait « plus vite qu’on ne le pense », les deux frères imaginent son retour, une nuit probablement, rêvent d’une escapade nocturne pour le surprendre, préparent ce qu’ils lui diront s’ils peuvent lui parler.

    Remise de peine décrit les habitudes de la maisonnée, et surtout les visiteurs d’Annie et de la petite Hélène : Roger Vincent, qui conduit une voiture américaine beige, décapotable, élégant, souriant. Jean D. qui porte une grosse montre et s’intéresse aux lectures de Patoche – il lui conseille la « série noire », Touchez pas au grisbi. Andrée K., « la femme d’un grand toubib » et d’autres visages qu’il ne peut identifier – « de mauvaises fréquentations ». Lors des visites, les garçons viennent dire bonsoir en robe de chambre puis montent se coucher. Patoche entend un jour Roger Vincent dire à la petite Hélène qu’Andrée « fréquentait la bande de la rue Lauriston… »

    Une aura de mystère entoure ces gens rencontrés pendant leur séjour chez Annie, plus d’un an. Un jour qu’il l’a accompagnée à Paris dans sa quatre-chevaux, elle lui offre un étui à cigarettes en crocodile marron, le seul témoin de cette époque de sa vie, conservé précieusement. Plus tard, il apprendra que Jean D. a fait sept ans de prison. A quinze ans, il en saura davantage sur le passé trouble de son père, une des rares fois où celui-ci lui a parlé de son passé.

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    Chien de printemps tire son titre de ce que répétait souvent Francis Jansen, un photographe qu’il a connu à dix-neuf ans, au printemps 1964 : « et je veux dire aujourd’hui le peu de chose que je sais de lui. » Avec son Rolleiflex, il devait faire un reportage sur les jeunes à Paris et les avait pris pour modèles, lui et une amie, et son frère. Quand il l’avait accompagné à son atelier aux murs blancs, avec une mezzanine, il y avait remarqué les deux seules photos au mur : celle d’une femme et une autre de deux hommes, Jansen plus jeune « avec son ami Robert Capa, à Berlin, en août 1945 ».

    « Il a quitté la France au mois de juin 1964, et j’écris ces lignes en avril 1992. » Pendant trente ans, il n’a plus pensé à Jansen, mais une photo qu’il lui a donnée, de son amie et lui, et l’air léger du printemps lui ont donné l’idée de mettre par écrit ce qu’il sait de lui. Né à Anvers en 1920, père à peine connu, mère italienne comme lui, la Belgique quittée pour Paris en 1938. Entraîné en Espagne par Robert Capa en 1939, resté en France quand Capa part pour les Etats-Unis. Interné comme Juif au camp de Drancy, libéré par le consulat d’Italie. Parti au Mexique en 1964.

    Au jeune homme curieux de son travail, il avait montré trois valises de cuir, remplies de photos en vrac, et un album publié en Suisse en 1946, Neige et soleil. Jansen lui avait donné un double de la clé de l’atelier, s’il voulait y venir en son absence, et il avait été très étonné de  voir « le Scribe » se mettre sérieusement à l’inventaire des photos, qui avaient chacune leur légende détaillée à l’arrière. Aux deux cahiers s’ajoutera un répertoire alphabétique. « Si je m’étais engagé dans ce travail, c’est que je refusais que les gens et les choses disparaissent sans laisser de trace. »

    Chien de printemps raconte leurs rencontres, les choses et les personnes dont il a été question entre eux, la dernière promenade dans Paris, ensemble, avant que le photographe ne parte s’installer au Mexique. Trois ans plus tard, le premier livre de l’écrivain est accepté par un éditeur. « J’étais enfin sorti de cette période de flou et d’incertitude pendant laquelle je vivais en fraude. »

  • Vivre de rien

    chantal thomas,souvenirs de la marée basse,roman,littérature française,mère,fille,arcachon,plage,eau,nage,nature,culture« Et quand on décide, comme mes parents, de s’installer définitivement dans une ville de vacances, c’est pour se réfugier dans une forme de vide ou de vacuité. Cela implique que l’on sache vivre de rien, de presque rien, s’illuminer d’un détail, s’enchanter d’une nuance, devenir expert dans le modelage des marées, le tracé mouvant de l’écume, l’alchimie du bleu, le vol des hérons cendrés. Cela suppose que l’on réussisse à garder au fil des jours et des saisons l’insouciance des vacances, la capacité à jouir de l’instant. »

    Chantal Thomas, Souvenirs de la marée basse

  • Energie d'un sillage

    « L’enfant veut une vague salée, le sable. » Chantal Thomas cite Colette avant d’ouvrir ses Souvenirs de la marée basse (2017). L’amer, la mer, la mère. A Nice, en août 2015, le plaisir de nager sous la pluie, par un jour de mauvais temps, la ramène aux plages de sa mère âgée, à Nice ou à Villefranche-sur-Mer, où celle-ci allait régulièrement en train, jugeant sa baie plus protectrice.

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    « L’eau du ciel glisse sur mon front, mes yeux, se sale du sel de ma peau. Et moi qui ai toujours vu en ma mère une femme indifférente à la transmission et en moi-même un être surgi d’aucune sagesse précédente, il m’apparaît soudain qu’à son insu elle m’a transmis l’essentiel : l’énergie d’un sillage qui s’inscrit dans l’instant, la beauté d’un chemin d’oubli, et que, si j’avais quelque chose à célébrer à son sujet, quelque chose à tenter de retracer, c’était, paradoxalement, la figure d’une femme oublieuse. Insoucieuse, non ; mais oublieuse, oui. Était-ce de sa part une force ou une faiblesse ? » (Ouverture)

    Du temps d’Arcachon, sa ville d’enfance évoquée aussi dans De sable et de neige et dans Café Vivre, Chantal Thomas fait un rêve où elle déclare, du haut d’une dune : « Où c’est le plus beau, c’est là où j’habite. » Sa mère, Jackie, était une nageuse obsédée par le sport. Sa grand-mère lui a raconté comment, en juillet, quand ils habitaient près de Versailles, sa mère s’était jetée dans le Grand Canal pour nager, à seize ou dix-sept ans.

    Ses parents, Felix et Eugénie, avaient choisi Arcachon pour leurs vacances en famille, puis pour y vivre à l’âge de la retraite. Quand Jackie était enceinte de Chantal, ils avaient séjourné ensemble à Charavines où elle nageait tous les jours dans le lac de Paladru, « le lac bleu », en se disant « pourvu que les yeux de mon enfant soient de la couleur du lac ».

    Née à Lyon en 1945, Chantal Thomas est bientôt emmenée par ses grands-parents à Arcachon, ses parents n’étant pas vraiment prêts à s’occuper d’elle. Son père n’avait pas trop envie de quitter Lyon où il a participé à la Libération, mais sa mère sera très heureuse de s’installer au rez-de-chaussée de la maison de ses parents et de reprendre son entraînement de nageuse avec son père qui la chronomètre, toujours en compétition avec elle-même.

    Pendant que sa mère nage, sa fille rampe d’une tente à l’autre sur le sable, observe les gens, distingue « les enfants venus d’ailleurs » des « enfants de la plage » qui se mêlent pour jouer. Puis ils ont leur propre maison dans la Ville d’Automne, rue Nathaniel-Johnston. Chez elle, sa mère s’ennuie, elle n’a rien d’une femme d’intérieur. Seule la nage, plus précisément le crawl, la passionne.

    Petite, sa fille ne sait pas nager, n’arrive pas à suivre les leçons de sa mère, mais elle se débrouille, elle flotte très bien en faisant la planche. Elle adore entrer dans l’eau. Sur la plage, elle mesure à quel point sa famille est différente des autres, par exemple de la famille Leçon (!) avec villa blanche, véranda, tourelle et jardin, des gens très « comme il faut ». Ces enfants-là ne jouent pas avec les autres.

    Un jour, il lui vient tout de même une amie sur le sable : Lucile, une petite fille agenouillée dans une baïne, tient une étoile de mer dans la main et la lui offre : « C’est un cadeau de la princesse du Palais des Mers. » Fille d’un professeur de lettres, Lucile lui raconte la révolte de la princesse maltraitée par un géant, « le maître des dunes », la guerre puis la réconciliation entre le sable et la mer. Leur complicité est immédiate. Elles ne pensent qu’à se retrouver, gardent le secret sur leurs agissements, vont ensemble au club de natation et de gymnastique. Puis vient le temps de se dire : « A l’été prochain ! »

    Chantal Thomas, parlant de Jackie, ne disait pas « maman » mais « ma mère », ce que celle-ci regrettait ; elle-même disait « maman » à la sienne. Mais ce mot tendre ne convient pas à leurs rapports, toujours un peu distants. Ecolière, la petite Chantal a du mal à l’école, ce lieu « où il y a toujours quelqu’un pour vous dicter ce qu’il faut faire et ne pas faire. » L’uniforme la met « en nage », elle préfère de loin se déshabiller pour nager.

    Souvenirs de la marée basse, ce sont aussi les souvenirs de leurs failles : son père enfermé dans le silence, sa mère angoissée, dépressive, courant les médecins. Leur dernier été à Arcachon, sa fille l’entend dire qu’elle n’en peut plus. Puis, le 2 janvier, son père meurt soudain à quarante-trois ans. « C’est de cette matière mate et sourde, de ce tombeau d’avant l’heure, que je dois extraire mes propres mots, effectuer, homonymes et synonymes réunis, la lente percée de mon langage. C’est dans la ruine des sables et l’impossibilité à dire que je dois chercher ma force. »

    Dans « Autres rivages », on découvre comment sa mère réagit, revit en déménageant à Menton, puis à Nice, toujours à la recherche de « sport, vacances, joie, soleil », comme avait écrit le grand-père de Chantal Thomas sur l’album de famille. Comment, aussi, elle oublie.