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Littérature

  • Maisons Bulles

    La nouvelle exposition de la Maison Autrique, joliment appelée « Maisons Bulles », a pour thème les relations entre maison et bande dessinée. Je vous ai déjà parlé de cette Maison, « le premier hôtel particulier construit par Victor Horta », une commande de son ami ingénieur Eugène Autrique en 1893. La bande dessinée est bien chez elle dans cette maison schaerbeekoise que François Schuiten et Benoît Peeters, auteurs de la série Les Cités obscures, ont aménagée à leur façon un siècle plus tard. Au-dessus du comptoir d’accueil, on voit une grande planche originale de leur album La Théorie du grain de sable.

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    Affiche © Anne Baltus / Ben Gijsemans / Jeroen Janssen / Emilie Plateau

    Dans l’entrée, en hommage à Horta, on découvre un grand dessin de la fameuse Maison du Peuple que l’architecte phare de l’art nouveau a conçue pour le Parti Ouvrier Belge, inaugurée en 1899... et démolie en 1965 – « un point noir de l’histoire architecturale » (Guide de la visite, source des citations). Baudouin Deville, dessinateur, Patrick Weber, scénariste, et Bérengère Marquebreuck pour la mise en lumière, racontent une fiction autour de ce célèbre lieu disparu, sous le titre Maison du Peuple 65 (2024).

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    © Loïc Gaume

    A l’office, on découvre des Constructions, des dessins au trait et d’autres travaux de Loïc Gaume. J’ai surtout été retenue par Ribambelles, sorte d’inventaire du patrimoine dessiné à la plume : des façades de maisons dans différents quartiers, comme celui de Josaphat à Schaerbeek, et aussi dans des villes étrangères.

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    © Emilie Plateau, dessin original

    Au bel-étage, des dessins originaux de la franco-bruxelloise Emilie Plateau, au stylo plume, comme cette enfilade de maisons mitoyennes. Elle aime montrer le monde « dans ses moindres détails » : maisons, arbres, gens… Ses personnages sont souvent petits dans les cases « comme nous le sommes devant nos maisons ». A côté de dessins pour Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin (2019, d’après Tania de Montaigne), pour Vivian Maier : Claire-Obscure, entre autres, je suis attirée par ses dioramas, petites maquettes en papiers découpés.

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    © Emilie Plateau, diorama Mexico

    Patrimoine bruxellois fameux encore inaccessible au public, le Palais Stoclet a inspiré Le Palais sans divertissement à Etienne Schréder : Gustav Klimt erre dans ce palais où nous aimerions tant admirer un jour ses mosaïques décoratives. Frédéric Bézian, « un curieux d’architecture », montre des intérieurs dans ses planches art nouveau, puis art déco. « Quel que soit le style, les maisons dans lesquelles évoluent ses personnages sont elles-mêmes des personnages. »

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    © Etienne Schréder

    La chambre à coucher, au premier étage, comporte des planches originales de Dolorès, une bande dessinée par Anne Baltus. Une villa sert de cadre à cette histoire créée par Schuiten & Peeters. A l’occasion d’une panne de voiture devant cette maison, l’actrice Dolorès Moore fait connaissance avec un maquettiste de talent qui lui propose de reproduire sa villa. Mais ce projet « tourne au délire », vu les interactions entre la maquette et la demeure. La maison dessinée sur l’affiche est inspirée par la villa moderniste Dirickz (Rhode-Saint-Genèse) qui a servi de décor.

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    © Anne Baltus, planche originale de Dolorès à l'encre de Chine, 1991

    Je lis très peu de bandes dessinées, la plupart des dessinateurs présentés à l’exposition, belges et français, m’étaient inconnus. Les dessins montrés donnent envie de lire leurs livres, on peut d’ailleurs le faire sur place dans la salle où l’on diffuse les vidéos de cinq auteurs. Parfois c’est la façon d’habiter la maison qui est dessinée, l’aménagement des espaces de vie, qu’ils soient grands ou petits. Par exemple, Elisa Sartori raconte dans Déplacements le déménagement d’une mère dans une nouvelle ville ; son style très graphique me plaît beaucoup.

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    © Elisa Sartori; Déplacements, 2025

    Comme chaque fois, l’exposition propose des découvertes dans tous les recoins de la Maison Autrique : une centaine de planches, dessins originaux et objets. Vous trouverez les noms des intervenants que je n’ai pas tous cités sur son site. Si le sujet vous intéresse, le carnet du visiteur est disponible en ligne (pdf), ainsi que le cahier destiné aux enfants. Maisons Bulles se visite à Schaerbeek jusqu’au 7 mars 2027.

  • Boucle

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    « Le passé est une chose longue et lente à guérir. On le croit derrière nous alors qu’il est devant, qu’il nous mène et nous guide. C’est un cercle. Une boucle. J’ai mis longtemps avant de comprendre que certains de mes choix n’avaient pas été des choix, mais des nécessités, et de la même manière, que certains choix de Josef étaient de simples moments de cette boucle. »

    Antoine Wauters, Haute-Folie


    Modest Huys (1857-1932), Ferme au soleil couchant

  • Briser le silence

    « Qu’importe si celui qui s’apprête à briser le silence, si celui qui parle après que toute sa lignée s’est tue, si celui-là est pris pour un menteur ou un fou. » La première phrase à l’ouverture de Haute-Folie, dernier roman paru d’Antoine Wauters, après Le plus court chemin, plonge dans les « trous d’ombre » de la mémoire où se trouve un lieu qui le hante : la Haute-Folie.

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    Le roman commence par un incendie. « Minuit cet été-là quand la foudre frappe le vieux tilleul » près de la ferme de Gaspard et Blanche. Le feu va la dévaster. Brebis et vaches sont mortes. « Ne restent que les oies, huit vaches et le dindon. » Blanche s’est éloignée de la ferme : cette nuit-là, elle met au monde leur premier enfant, « ce garçon du malheur qu’ils baptiseront Josef. »

    Gaspard cherche du travail et maudit « son ivrogne de père » qui n’a pas assuré la Haute-Folie. Son frère Léo a pris les vaches sauves chez lui, dans le village de Douve. Blanche, qui a aimé Gaspard « au premier coup d’œil » (un géant, « un front bas et puissant, mais un regard infiniment doux »), s’occupe du petit Josef. Léo et sa femme les hébergent dans leur ferme, pendant que Gaspard restaure l’aile ouest de celle de Jünger, « fermier du coin, riche bandit » qui lui offre le gîte et promet un pécule pour rénover la Haute-Folie plus tard.

    A la fin du chantier, Jünger ne paie rien si Gaspard ne lui cède pas ses bêtes. A contrecœur, Gaspard accepte le marché : l’argent lui permet de commencer les travaux qu’il espère finir avant la naissance du second enfant. C’est quand ils célèbrent la naissance de la petite Jeanne que Jünger et ses hommes pénètrent dans la cour pour se plaindre des bêtes achetées qui crèvent les unes après les autres. Léo le traite d’escroc, les vaches étaient saines. Mais Gaspard ne supporte pas d’être suspecté et promet de rembourser. La ferme est mise en vente, Jünger l’achète.

    A Douve où ils vont vivre chez Anna et Léo, Josef grandit, sa petite sœur ne dort presque pas et ne réclame jamais à boire. Léo s’occupe de tout, Gaspard reste prostré dans un fauteuil et boit de plus en plus d’eau-de-vie. Un matin, on le retrouve pendu dans l’étable : « pardon / pour tout / je n’y suis pas arrivé ». Jeanne meurt peu après. Ensuite on retrouvera Jünger tué dans sa salle de bain, Blanche l’a égorgé avant de se donner la mort. Josef, trois ans, est orphelin.

    Le garçon grandit en appelant son oncle « Pa’ ». Léo, « qui a perdu la joie » en découvrant son frère dans l’étable, se réfugie dans le travail et le silence. Mais il emmène l’enfant par les sentiers, dans les bois, c’est un marcheur rapide, « fulgurant ». Les bons jours, il lui enseigne la région, les arbres et les fleurs, les oiseaux, les grottes. « A la ferme de Douve, il n’y a rien au mur du souvenir. » Josef écrit parfois à Blanche, dont personne ne lui parle, ni de Gaspard. Une jeune cousine aide Anna dans les tâches ménagères, Josef aime le sourire de Fermine. Il a presque quinze ans.

    Quand la guerre éclate, Josef est un homme fort, géant comme son père. Il échappe aux « démons » qui le cherchent pour le service obligatoire et retrouve Fermine dans la cabane qu’ils ont construite au milieu de l’île aux Oies. Après la guerre, Josef pourrait aimer, être heureux, mais « c’est un fantôme que hantent d’autre fantômes. Quelqu’un qui ne peut s’établir nulle part, même pas où il est bien. »

    Haute-Folie raconte ce qu’il advient d’eux, surtout de Josef qui « a besoin de marcher, partir, voir du pays » et s’éloigne des siens. Dans son errance, il emporte un cahier qu’il remplit de notes. Sur son chemin, il trouvera un nourrisson abandonné dans un panier sous un arbre et le confiera à Esther, qui vit dans une antique bergerie et décide de donner son prénom au petit : Josef.

    « La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller », écrit Antoine Wauters. Les cahiers de Josef, retrouvés dans un débarras, donneront au narrateur l’envie d’écrire son histoire dans d’autres cahiers. « Pour que le silence ne gagne pas à la fin. » Prix Jean Giono 2025, Haute-Folie est un roman habité par le désir de dire contre les non-dits. Un superbe style, rythmé, imagé, pudique, porte cette histoire à la fois douloureuse et intense, où la nature, omniprésente, sert de refuge.

    Dans un bel entretien avec Guy Duplat paru dans La Libre Belgique, Antoine Wauters qui a mis quinze ans à écrire ce roman reconnaît la part de de lui-même qu’il y a mise : « C’est central dans tous les livres que je fais : dire qu’il existe une manière de traverser l’existence qui nous appartient en propre et la marche est une manière de se dire qu’on peut le faire avec très peu de biens, et néanmoins se remplir de choses qui sont essentielles. »

  • Une soirée

    Ferney Comme en amour audio.jpg« Elle avait l’impression agréable d’exprimer ce qu’elle pensait avec plus de justesse lorsqu’elle parlait avec lui. Souvent elle revenait sur ce qu’ils s’étaient dit. Parfois elle le remerciait des bénéfices de leur conversation. Je me sens plus intelligente grâce à toi, disait-elle. Quelques jours après le dîner familial, son mari était en voyage, ses enfants invités chez des voisins (il faudra juste que j’aille les chercher, tu pourras m’accompagner, précisa-t-elle), elle projeta à nouveau une soirée avec son nouvel ami. Cyril semblait libre et souvent seul, cette disponibilité facilitait la relation. Marianne profitait de cette souplesse.
    A Paris ou chez toi ? demanda-t-il.
    Se rappelant qu’il n’avait pas d’argent, elle l’imagina aussi gêné de l’inviter au restaurant que de ne pas pouvoir se le permettre. Puisqu’il faudrait récupérer les enfants, ça ne pouvait être qu’à Colombes.
    A la maison, proposa-t-elle.
    Il s’inquiéta qu’elle eût à cuisiner, elle le rassura. La famille avait fait d’elle une virtuose de l’intendance et c’était une capacité qui au moins servait la vie, l’amitié, le plaisir. »

    Alice Ferney, Comme en amour

  • Une amitié complice

    Comme en amour, le dernier roman d’Alice Ferney, aborde un sujet intéressant : l’amitié peut-elle exister entre un homme et une femme ? Qu’est-ce que cela implique chez l’un et l’autre ? Une telle amitié peut-elle durer autant qu’entre des amies ou des amis ? La vit-on comme on vit un amour, le sexe excepté ? On se souvient du vers de Rutebeuf déplorant la perte de ses amis : « L’amor est morte », le même mot désignant alors l’amitié ou l’amour.

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    « Entre eux, la complicité fut immédiate, l’aisance spontanée, l’éclat de rire franc. » Cyril Blot a pris le train pour se rendre chez Marianne Villette, à Colombes où elle habite « une vaste meulière ». Il va interviewer et photographier cette créatrice de sacs à main de luxe pour une revue. Elle n’est « que styliste », assure-t-elle, et lui, « que photographe », en plus de lire dix heures par jour. Leur première conversation révèle d’emblée une « affinité d’esprit et de curiosité ». Marianne veut relire l’entretien avant publication, il le lui promet. « Il était séduit, elle était gaie sans se demander pourquoi. C’était le plaisir de plaire. »

    En quarante chapitres, Alice Ferney décline les étapes de leur relation. Chaque titre est à l’infinitif : « 1. Se rencontrer, 2. Rapidement se revoir, 3. Faire plus ample connaissance, 4. Trouver le rythme, 5. S’insérer, 6. Conserver une part de mystère, etc. » Elle explore le ressenti de chacun, sous le charme de l’autre. Marianne, quarante-deux ans, mariée, est surtout sensible à la « forme d’esprit » de Cyril. Lui, célibataire, plus jeune, la trouve attirante, « drôle et libre ».

    Satisfaite de son article, elle accepte qu’il revienne la photographier dans son atelier. Elle s’est renseignée à son sujet sur internet et a commandé l’essai qu’il a écrit sur Drieu La Rochelle. Le livre lui plaît : « Quelque chose d’impalpable, la ligne musicale du texte, rencontra la sensibilité de Marianne. » Elle le lui écrit dans une lettre, il lui téléphone en retour. « Ils se comprenaient sans avoir besoin d’expliquer. » Peu à peu, ils prennent l’habitude de s’appeler tous les soirs. Serge Korol, le mari de Marianne, l’interroge par curiosité sur son interlocuteur, sans plus. Le monde de la mode ne l’intéresse pas ; il dirige une entreprise de conseil, se déplace beaucoup.

    Elle a gardé son nom de jeune fille pour sa marque, « Villette ». En épousant Serge, elle avait voulu vivre un véritable engagement. Cyril n’envisage pas le mariage, se dit trop pauvre et vivant avec rien – un manque d’argent qu’il cache par sa tenue, toujours impeccable. Il est grand et bel homme, sans être un dandy pour autant. Quand il vient dîner un soir chez Marianne, le courant ne passe pas entre l’entrepreneur et l’esthète. Korol a posé des questions directes sur son logement à Paris, ses ressources, ses écrits. « Le nouvel ami vivait dans une chambre », sans emploi ni revenu fixe.

    Quand ils se reparlent, Cyril résume sa position : « Le mariage est un obstacle à l’amitié. » Marianne est plutôt d’accord : « Si l’on veut des amis de cœur, il faut garder les secrets. Je trouve que les gens mariés ne s’en avisent pas assez. » Avec le temps, ils se racontent leur enfance, leurs parents, leurs lectures... La première ombre au tableau surgit un soir où elle l’a invité chez elle, en l’absence de son mari en voyage.

    Ses enfants passent la soirée chez des voisins et quand ils sortent pour aller les chercher, une femme élégante attend, immobile, sur le trottoir. Elle cherche Cyril ! Celui-ci, crispé, la présente à Marianne – « Qu’est-ce qu’elle foutait là, cette folle ? Quand lui ficherait-elle la paix ? » La scène est d’autant plus déplaisante que l’intruse connaît son adresse et la présence de Cyril chez elle. « Se pouvait-il qu’il fût un sale type ? L’éventualité vint à l’esprit de Marianne. »

    La première phrase du billet sur L’intimité (2020) d’Alice Ferney convient aussi parfaitement à Comme en amour (2025) : elle construit le roman autour de ce qui motive les femmes et les hommes à se lier (ou non), du choix de vivre en couple (ou non), du désir d’enfant (ou non). Cette thématique se présente ici sous un angle différent : du fait de la discrétion de Cyril sur ses autres relations et de la curiosité de Marianne pour son mode de vie, un véritable suspense psychologique s’installe dans l’intrigue. Une plume fine et un roman très réussi !