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pollution

  • Une dimension

    Cabane de Naess.jpg« Une mouette cria, depuis le toit d’un immeuble en verre. Gunnar ajouta :
    – Il cherchait quelque chose. Il était très intense.
    Il s’arrêta, pivota et regarda vers les eaux du fjord.
    – Seulement… Après quelque temps, nous nous sommes aperçus que la mayonnaise ne prendrait pas. Comment vous dire… Il lui manquait une dimension qui est essentielle, dans la vision de Næss* : la joie, la confiance. Cet aspect est très important. Or, il n’y avait pas de joie chez Johannes Gudsonn. Il était sombre, cadenassé. Attention, ne croyez pas que nous étions de gentils montagnards avec un sourire béat. Seulement, Næss encourageait à « être chez soi dans la vie », à trouver l’apaisement dans les plaisirs simples, la méditation. Nous avions coutume de dire : « Au commencement était la joie ». Après, vient la colère, la révolte. Chez Gudsonn, on sentait que la colère était là au commencement, au milieu, à la fin. »

    Abel Quentin, Cabane

    *Arne Næss (1912-2009), philosophe norvégien, fondateur du courant de l’écologie profonde.

    Photo David Rothenberg. Cabane de Naess : Tvergastein et son jardin,
    « six mille pieds au-dessus des hommes et du temps. » 

  • Rapport 21, 1972

    L’été 2026 aura peut-être réduit le nombre des climatosceptiques, même si la désinformation continue à sévir. Le rapport 21 dont Abel Quentin nous raconte l’histoire dans son roman Cabane (2024) n’est pas un des rapports du GIEC, il est « librement inspiré du rapport Les limites de la croissance, de 1972. » Et ses auteurs « inventés de toutes pièces » (Note au lecteur).

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    Hopper, People in the sun, 1960, Smithsonian American Art Museum (en couverture)

    « Ils étaient quatre, comme les Beatles ou les évangélistes. Eugene avait travaillé sur la pollution, Mildred sur la production industrielle et la consommation, Quérillot sur les ressources non renouvelables, Gudsonn s’était occupé de la démographie mondiale et s’assurait de la rigueur mathématique du programme de simulation. Depuis le mois de septembre 1970, ils y avaient sacrifié leurs journées et une partie de leurs nuits. »

    A l’occasion d’un colloque « réunissant chercheurs et acteurs du secteur privé autour de la dynamique des systèmes » en 2007, le Français du groupe, Paul Quérillot, a rendu visite en Utah à Eugene et Mildred Dundee, devenus fermiers. Jusqu’alors ils se sont plutôt évités, Quérillot reprochant au couple américain de ne pas l’avoir cité dans leurs interviews et les Dundee l’accusant de ne pas les avoir assez défendus « et même d’avoir trahi ». Ils n’ont aucune nouvelle du quatrième, Gudsonn, un brillant mathématicien norvégien.

    Le lendemain, Quérillot apprend à la télévision la mort d’Eugene Dundee dans un accident de tracteur. « La mort est une conversation interrompue », lui avait dit son père un jour. Trente-cinq ans plus tôt, ils étaient à Berkeley, « un des endroits les plus exaltants de la terre », en train de tirer les conclusions de deux ans de travail avec l’aide d’un gros ordinateur IBM, alors futuriste.

    Le professeur Stoddard, fondateur de la « dynamique des systèmes », les avait recrutés pour une mission commanditée par le Club transatlantique, « cercle de réflexion composé d’industriels, de hauts fonctionnaires et de banquiers ». Ils devaient « analyser les causes et les conséquences à long terme de la croissance sur la démographie et sur l’économie mondiale ».

    Le schéma n° 8 (dit « business as usual ») montrait qu’en laissant la croissance suivre son cours, les « indices de l’abondance » dépassaient « la capacité de charge » de la planète vers 2020, puis « chutaient brutalement, en 2050. » D’abord effondrée par les résultats, Mildred s’était reprise : « Quand les gens sauront, il y aura une onde de choc et il y aura une réaction » – « les sociétés humaines n’allaient pas sombrer sans réagir », elles prendraient conscience « que nous vivons dans un monde fini, dont les limites physiques ne peuvent être dépassées. »

    C’est elle qui s’était occupée de la rédaction du rapport sur dix scénarios prédictifs. Neuf prévoyaient « une dégradation des conditions matérielles de la vie humaine », voire leur « effondrement » ; un seul envisageait une issue favorable, au prix d’un contrôle des naissances et « d’un changement radical des modes de vie, de consommation et de production des habitants de la planète. »

    La lecture des cinquante premières pages de Cabane est sidérante. Le Rapport 21 avait été jugé « exagérément alarmiste » au sein du Club transatlantique. Aussi Mildred avait suggéré d’écrire eux-mêmes un livre « clair et pédagogique » où chacun présenterait ses travaux dans un texte « percutant et accessible ». Publié en 1973, « il se vendit à quinze millions d’exemplaires. »

    Une fois le choc encaissé, ce gros roman de presque cinq cents pages devient passionnant, centré sur ce que sont devenus ces chercheurs : les Dundee ont créé un élevage porcin modèle, Quérillot a pactisé avec l’industrie et est devenu millionnaire, Gudsonn, « d’une raideur invraisemblable, qui n’obéissait à d’autre maître que la Vérité », après avoir enseigné quelque temps, a quasi disparu.

    Cabane raconte l’histoire du rapport, puis celles de Dundee, de Quérillot ; Gudsonn étant introuvable, c’est Rudy, un jeune journaliste, qui va suivre ses traces – son rédacteur en chef voudrait un grand article sensationnel à publier pour les cinquante ans du rapport 21. Chacun des chercheurs de Berkeley est un personnage à part entière, avec ses états d’âme, ses choix, son propre réseau de relations où gravitent des personnages secondaires intéressants aussi.

    Ils réagissent différemment à la prise de conscience des dangers d’une croissance exponentielle ; Gudsonn, le plus à part, suit la voie la plus mystérieuse, mystique même. A travers leur évolution de 1972 à aujourd’hui, dans leurs contacts avec la société et leurs proches, nous pouvons reconnaître nos propres interrogations et nos inquiétudes sur le monde comme il va. Il me faut les partager de temps en temps sur ce blog (décroissance, trafic aérien, démographie, consommation, Monde sans fin de Jancovici, dérives numériques). Dans Cabane, « roman pessimiste mais passionnant et vrai » (Emmanuel Carrère dans Le Monde), Abel Quentin donne à savoir et à réfléchir.

  • Obstinée

    joyce carol oates,les chutes,roman,littérature anglaise,etats-unis,niagara,suicide,mariage,famille,musique,pollution,justice,injustice,écologie,société,préjugés,culture« Colborne jeta un regard implorant à Dirk Burnaby, qui contemplait cette femme obstinée avec une sorte de fascination. Il ne savait que penser d’elle ; il avait la tête si vide. Une idée bizarre lui traversa l’esprit : elle était si menue, quarante kilos tout au plus, qu’un homme pouvait la soulever, la jeter sur son épaule et l’emporter. Et qu’elle proteste ! Il s’entendit dire : « Je ne pense pas que vous ayez saisi mon nom, madame Erskine ? Je suis l’ami de Clyde, Dirk Burnaby. Avocat. J’habite à trois kilomètres d’ici environ, à Luna Park, près des gorges. Je ferai l’impossible pour vous aider. Considérez que je suis à votre disposition. » C’était une remarque totalement inattendue. Une heure plus tard, il ne croirait même pas l’avoir prononcée. Colborne le regarda, bouche bée, et la femme rousse se tourna vers lui, le dévisagea en plissant les yeux comme si elle ne se rappelait pas vraiment sa présence. Elle ouvrit la bouche pour parler mais ne dit rien. Son rouge à lèvres était effacé, ses lèvres minces semblaient sèches et gercées. Impulsivement, Burnaby lui pressa la main.
    C’était une main délicate, pas plus grosse qu’un moineau, et cependant, même sous le gant blanc au crochet, on la sentait brûlante, ardente. »

    Joyce Carol Oates, Les Chutes

  • Ariah ou Les Chutes

    Les Chutes de Joyce Carol Oates (2004, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban) s’ouvrent sur une scène dramatique, racontée par le gardien du pont suspendu de Goat Island : le 12 juin 1950, il a tenté d’arrêter un homme au visage « à la fois vieux et jeune » qui s’est jeté dans les eaux bouillonnantes de Niagara Falls.

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    Comme beaucoup de jeunes mariés, Ariah Littrell et Gilbert Erskine ont passé leur nuit de noces dans un hôtel près des chutes du Niagara. Stupéfaite de se réveiller seule dans la suite nuptiale, Ariah, vingt-neuf ans, y découvre un mot d’adieu dont elle ne dit mot quand la police vient lui annoncer qu’un homme ressemblant à son époux a « disparu sans laisser de traces ». Déjà veuve ? Elle ne peut y croire.

    Gilbert, vingt-sept ans, pasteur presbytérien comme son père, s’intéressait aux fossiles et avait choisi l’endroit de leur voyage de noces. Leur première nuit s’est mal passée. Chez sa femme rousse aux yeux vert galet, pianiste et chanteuse, professeur de musique, il avait cru trouver une sœur, quelqu’un qui lui ressemblait. Leurs parents avaient voulu ce mariage, plus qu’eux.

    Alors commence la légende de la Veuve blanche des Chutes, cette rousse égarée qui a hanté les lieux pendant sept jours, tant que le cadavre n’avait pas été retrouvé. « Damnée », voilà ce que croit être l’éphémère Madame Erskine, dans la douleur et l’humiliation. Quand Colborne, le propriétaire de l’hôtel, y revient après une nuit de poker sur le yacht de son ami Dirk Burnaby, il l’accompagne au commissariat. Ariah n’admet pas le suicide. Colborne fait alors appel à son ami pour qu’il le conseille sur la marche à suivre.

    Dirk Burnaby, trente-trois ans, avocat brillant et célibataire séduisant, connaît bien les chutes. Son grand-père funambule, après plusieurs traversées spectaculaires au-dessus des eaux, a fini par y tomber. Ariah l’impressionne dès leur première rencontre par son souci de rester digne, son regard intense et son obstination. « Pourquoi me suis-je intéressé à cette femme ? Elle est folle. » Dirk s’étonne qu’elle refuse d’appeler ses parents et ses beaux-parents. Quand il les rencontrera, il comprendra à leurs réactions égoïstes pourquoi elle les évite. Le corps du mari est repêché après sept jours.

    Claudine Burnaby, la mère de Dirk, veuve obsédée par la perte de sa beauté depuis la cinquantaine, vit de plus en plus recluse. Elle ne s’occupe guère de ses deux filles, Dirk a toujours eu sa préférence, « un beau garçon vigoureux au caractère agréable ». Quand il lui annonce qu’il va peut-être se marier avec cette fille de pasteur pas du tout de leur milieu, elle n’y croit pas. Mais Burnaby se rend chez Ariah et la demande en mariage, l’embrasse. « Elle dirait oui. Oui avec son petit corps ardent de chat maigre épousant celui de l’homme. (…) Oui à l’homme qui lui faisait si agréablement l’amour, comblant son corps qui était à la fois petit et infini, inépuisable. »

    Ils se marient fin juillet, à l’étonnement de tous. En plus de leur entente sexuelle, « chacun devint le meilleur ami de l’autre ». Dirk a installé un Steinway pour Ariah dans son appartement. Il a refusé d’aller vivre en couple dans la grande maison de sa mère qui menace de le déshériter, refuse de rencontrer son épouse. Dans leur milieu, les femmes ne travaillent pas ; Ariah donne des cours de piano, bien que son mari gagne très bien sa vie.

    Quand naît Chandler, leur fils aîné, en qui Ariah craint de voir le fruit de sa seule nuit avec Erskine, malgré les dénégations du gynécologue, elle se jure d’abord de ne pas avoir d’autre enfant. Dans la crainte de voir à nouveau disparaître son époux, elle changera d’avis.  Et elle est heureuse de prendre soin de sa famille. Le bonheur semble au rendez-vous.

    Joyce Carol Oates creuse pourtant les failles, les angoisses, la hantise de la perte (Ariah cache son passé à ses enfants), les tiraillements entre Dirk et sa mère. Une « femme en noir » se met à harceler les avocats, elle veut dénoncer la pollution chimique qui pourrit la vie dans un nouveau lotissement du côté de Love Canal. La bonne société ferme les yeux sur les activités des entreprises fautives. Dirk Burnaby aussi refuse de la recevoir. Mais un jour de grosse pluie, il invite une femme et une fillette à monter dans sa voiture sans savoir que c’est elle et il découvre où elle vit avec ses enfants. Il la défendra.

    Le roman de Joyce Carol Oates (Prix Femina étranger en 2005) donne le vertige ; aux troubles personnels s’ajoutent les drames sociaux : inégalités, exploitation, profit, injustice, misère, déchéance… Le personnage d’Ariah déroute et fascine, celui de Burnaby aussi. Leur famille sera-t-elle à son tour maudite ? Lire Les Chutes est une plongée dans la face sombre de l’Amérique, où la lumière a bien du mal à se frayer un passage. Un drame passionnant et un suspense de bout en bout.