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cabane

  • Rapport 21, 1972

    L’été 2026 aura peut-être réduit le nombre des climatosceptiques, même si la désinformation continue à sévir. Le rapport 21 dont Abel Quentin nous raconte l’histoire dans son roman Cabane (2024) n’est pas un des rapports du GIEC, il est « librement inspiré du rapport Les limites de la croissance, de 1972. » Et ses auteurs « inventés de toutes pièces » (Note au lecteur).

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    Hopper, People in the sun, 1960, Smithsonian American Art Museum (en couverture)

    « Ils étaient quatre, comme les Beatles ou les évangélistes. Eugene avait travaillé sur la pollution, Mildred sur la production industrielle et la consommation, Quérillot sur les ressources non renouvelables, Gudsonn s’était occupé de la démographie mondiale et s’assurait de la rigueur mathématique du programme de simulation. Depuis le mois de septembre 1970, ils y avaient sacrifié leurs journées et une partie de leurs nuits. »

    A l’occasion d’un colloque « réunissant chercheurs et acteurs du secteur privé autour de la dynamique des systèmes » en 2007, le Français du groupe, Paul Quérillot, a rendu visite en Utah à Eugene et Mildred Dundee, devenus fermiers. Jusqu’alors ils se sont plutôt évités, Quérillot reprochant au couple américain de ne pas l’avoir cité dans leurs interviews et les Dundee l’accusant de ne pas les avoir assez défendus « et même d’avoir trahi ». Ils n’ont aucune nouvelle du quatrième, Gudsonn, un brillant mathématicien norvégien.

    Le lendemain, Quérillot apprend à la télévision la mort d’Eugene Dundee dans un accident de tracteur. « La mort est une conversation interrompue », lui avait dit son père un jour. Trente-cinq ans plus tôt, ils étaient à Berkeley, « un des endroits les plus exaltants de la terre », en train de tirer les conclusions de deux ans de travail avec l’aide d’un gros ordinateur IBM, alors futuriste.

    Le professeur Stoddard, fondateur de la « dynamique des systèmes », les avait recrutés pour une mission commanditée par le Club transatlantique, « cercle de réflexion composé d’industriels, de hauts fonctionnaires et de banquiers ». Ils devaient « analyser les causes et les conséquences à long terme de la croissance sur la démographie et sur l’économie mondiale ».

    Le schéma n° 8 (dit « business as usual ») montrait qu’en laissant la croissance suivre son cours, les « indices de l’abondance » dépassaient « la capacité de charge » de la planète vers 2020, puis « chutaient brutalement, en 2050. » D’abord effondrée par les résultats, Mildred s’était reprise : « Quand les gens sauront, il y aura une onde de choc et il y aura une réaction » – « les sociétés humaines n’allaient pas sombrer sans réagir », elles prendraient conscience « que nous vivons dans un monde fini, dont les limites physiques ne peuvent être dépassées. »

    C’est elle qui s’était occupée de la rédaction du rapport sur dix scénarios prédictifs. Neuf prévoyaient « une dégradation des conditions matérielles de la vie humaine », voire leur « effondrement » ; un seul envisageait une issue favorable, au prix d’un contrôle des naissances et « d’un changement radical des modes de vie, de consommation et de production des habitants de la planète. »

    La lecture des cinquante premières pages de Cabane est sidérante. Le Rapport 21 avait été jugé « exagérément alarmiste » au sein du Club transatlantique. Aussi Mildred avait suggéré d’écrire eux-mêmes un livre « clair et pédagogique » où chacun présenterait ses travaux dans un texte « percutant et accessible ». Publié en 1973, « il se vendit à quinze millions d’exemplaires. »

    Une fois le choc encaissé, ce gros roman de presque cinq cents pages devient passionnant, centré sur ce que sont devenus ces chercheurs : les Dundee ont créé un élevage porcin modèle, Quérillot a pactisé avec l’industrie et est devenu millionnaire, Gudsonn, « d’une raideur invraisemblable, qui n’obéissait à d’autre maître que la Vérité », après avoir enseigné quelque temps, a quasi disparu.

    Cabane raconte l’histoire du rapport, puis celles de Dundee, de Quérillot ; Gudsonn étant introuvable, c’est Rudy, un jeune journaliste, qui va suivre ses traces – son rédacteur en chef voudrait un grand article sensationnel à publier pour les cinquante ans du rapport 21. Chacun des chercheurs de Berkeley est un personnage à part entière, avec ses états d’âme, ses choix, son propre réseau de relations où gravitent des personnages secondaires intéressants aussi.

    Ils réagissent différemment à la prise de conscience des dangers d’une croissance exponentielle ; Gudsonn, le plus à part, suit la voie la plus mystérieuse, mystique même. A travers leur évolution de 1972 à aujourd’hui, dans leurs contacts avec la société et leurs proches, nous pouvons reconnaître nos propres interrogations et nos inquiétudes sur le monde comme il va. Il me faut les partager de temps en temps sur ce blog (décroissance, trafic aérien, démographie, consommation, Monde sans fin de Jancovici, dérives numériques). Dans Cabane, « roman pessimiste mais passionnant et vrai » (Emmanuel Carrère dans Le Monde), Abel Quentin donne à savoir et à réfléchir.