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le clézio

  • Trésor

    Le Clézio L'Africain.jpg« Alors les jours d’Ogoja étaient devenus mon trésor, le passé lumineux que je ne pouvais pas perdre. Je me souvenais de l’éclat sur la terre rouge, le soleil qui fissurait les routes, la course pieds nus à travers la savane jusqu’aux forteresses des termitières, la montée de l’orage le soir, les nuits bruyantes, criantes, notre chatte qui faisait l’amour avec les tigrillos sur le toit de tôle, la torpeur qui suivait la fièvre, à l’aube, dans le froid qui entrait sous le rideau de la moustiquaire. Toute cette chaleur, cette brûlure, ce frisson. »

    J.M.G Le Clézio, L’Africain

  • L'Afrique en lui

    Dès le début de L’Africain, cela se produit avec certains livres, on sent qu’on entre de plain-pied chez un grand écrivain. Le Clézio a reçu le prix Nobel de littérature – ce n’est pas cela, mais un ton, un style. Il a écrit ce « petit livre » (une centaine de pages) à la mémoire de son enfance, de son père surtout : un retour en arrière pour « recommencer, essayer de comprendre ». Quand son père, retraité, est revenu vivre avec eux en France, il a découvert que « c’était lui l’Africain. »

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    Banso (photo provenant des archives de l’auteur)

    Le Clézio a longtemps ignoré ou évité son propre visage, les miroirs, les photos. Le corps, celui des autres, le sien, ne lui est vraiment apparu que vers l’âge de huit ans, quand avec sa mère et son frère, il a vécu avec son père médecin en Afrique de l’Ouest, au Nigeria, dans une région où ils étaient les seuls Européens parmi les Ibos et les Yoroubas. « En Afrique, l’impudeur des corps était magnifique. Elle donnait du champ, de la profondeur, elle multipliait les sensations, elle tendait un réseau humain autour de moi. »

    A Ogoja, « le présent africain effaçait tout ce qui l’avait précédé » : la guerre (Le Clézio est né en 1940), le petit appartement de Nice où ils vivaient, sa mère, son frère et lui, confinés avec les grands-parents. L’enfant découvre une vie « sauvage, libre, presque dangereuse », sans école ni club. « Désormais, pour moi, il y aurait avant et après l’Afrique. »

    Devant la case et le jardin « commençait la grande plaine d’herbes qui s’étendait jusqu’à la rivière Aiya ». Les deux garçons font connaissance avec la discipline inflexible de leur père matin et soir – seul médecin dans un rayon de soixante kilomètres. Après les leçons données par leur mère, ils explorent en toute liberté la savane, démolissent les termitières, apprennent à se protéger des fourmis rouges, des scorpions, des vagues d’insectes nocturnes.

    Le père est arrivé en Afrique en 1926, d’abord médecin sur les fleuves en Guyane pendant deux ans, puis « en brousse » jusque dans les années 50. En 1948, quand sa famille vient le rejoindre, c’est un homme usé, vieilli prématurément, irritable, amer. La guerre l’a séparé de ses proches. Après ses études de médecine tropicale à Londres, il avait demandé son affectation au ministère des Colonies. Orgueil ? goût de l’aventure ? Le Clézio tente de comprendre ce père tout en « raideur britannique » qu’il affuble de lorgnons – sans doute plutôt de fines lunettes rondes comme en portait Joyce.

    La vie avec son père met fin au « paradis anarchique » des premières années auprès de ses grands-parents et de sa mère, qui, elle, est « la fantaisie et le charme ». En même temps cessent ses crises de rage et ses migraines d’enfant aux cheveux longs « comme ceux d’un petit Breton », aussitôt coupés : « L’arrivée en Afrique a été pour moi l’entrée dans l’antichambre du monde adulte. »

    L’écrivain remonte le temps : son père mauricien a quitté l’île « après l’expulsion de sa famille de la maison natale » à Moka, décidé à ne plus jamais y revenir. Etudiant boursier à Londres, il fréquentait un oncle à Paris et sa cousine germaine, qu’il épouserait. Détestant le conformisme et l’atmosphère coloniale, il a choisi de mener parmi les Africains la guerre aux microbes et au manque d’hygiène.

    Au début du livre, qui contient une quinzaine de photos d’archives, se trouve une carte de Banso (Cameroun) où ce père médecin a indiqué les distances entre les villages non en kilomètres mais en jours et heures de marche. Le Clezio suit ses traces de Georgetown à Victoria, à Bamenda, à Banso où son père arrive en 1932 pour y créer un hôpital. Pendant plus de quinze ans, il exerce dans ce pays prospère d’agriculteurs et d’éleveurs. Ses parents y vivent heureux, sa mère accompagne son père à cheval, c’est pour eux le « temps de la jeunesse, de l’aventure ».

    « Ogoja de rage » : ce titre de chapitre annonce la cassure de la guerre qui les sépare. Sa mère rentre en Bretagne pour accoucher en 1938, son père retourne en Afrique après son congé, juste avant la déclaration de guerre. Sans nouvelles d’eux, tentant en vain de les rejoindre, il reste piégé à Ogoja, poste avancé de la colonie anglaise, dans une maison moderne où on étouffe l’après-midi. Une Ford V8 au lieu d’un cheval, trop de malades à l’hôpital pour pouvoir écouter et parler, une atmosphère de violence en place de la douceur et de l’humour rencontrés jusqu’alors, « la désespérante usure des jours » à côtoyer la souffrance et l’agonie – « Quel homme est-on quand on a vécu cela ? »

    Le Clézio a manqué le rendez-vous avec ce père taciturne, autoritaire, brutal, « presque un ennemi ». Tout en allant ici à sa rencontre, il prend conscience de ce qu’il doit à l’Afrique où il a été conçu. Lisez L’Africain, où l’écrivain explore une part intime de lui-même.

  • Couleurs

    le clézio,bitna,sous le ciel de séoul,roman,conte,littérature française,séoul,corée,culture« Salomé reste rêveuse. L’après-midi est déjà bien avancé, et la lumière de l’automne a pris les couleurs des feuilles des ginkgos dans l’avenue qui longe son immeuble. Je pense que ce qu’elle veut entendre, c’est une histoire de couleurs, une histoire d’arbres et de montagnes, pour échapper à l’immobilité de son appartement, pour respirer. » 

    J.M.G. Le Clézio, Bitna, sous le ciel de Séoul

     

    Photo : http://thisisseoul.unblog.fr/

     

     

  • Bitna, sous le ciel

    Dans Bitna, sous le ciel de Séoul (2018), Le Clézio donne la parole à une Coréenne de dix-huit ans : la narratrice, l’héroïne du roman, une conteuse. Jeune fille aux yeux clairs, aux cheveux couleur de maïs, Bitna est née dans une famille modeste en province. Une tante a accepté de la loger dans son minuscule appartement de Séoul, juste à côté de l’université où elle s’est inscrite. Elle y partage la chambre de sa cousine Paek Hwa, une gamine infernale de quatorze ans.

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    Aussi Bitna quitte l’appartement dès qu’elle le peut – « La rue, c’était mon aventure. » Elle aime regarder les gens, discrètement, « imaginer toutes sortes de choses à leur sujet ». Dans un petit carnet, elle note des descriptions, des noms, des lieux. Un proverbe dit : « On se reverra un jour ou l’autre sous le ciel de Séoul. » Son meilleur poste d’observation est une librairie où elle passe de plus en plus de temps à lire des livres étrangers, sans que cela dérange le jeune libraire qu’elle a baptisé M. Pak.

    Un jour, celui-ci lui montre une lettre de Kim Se-Ri (elle préfère qu’on l’appelle « Salomé ») : malade, celle-ci offre un bon salaire à qui viendra lui « raconter le monde ». Parfait pour Bitna qui rêve de se trouver un nouveau logement. C’est ainsi que naît sa première histoire, contée en avril 2016, celle de M. Cho Han-Soo et de ses pigeons, qu’il emmène sur le toit de l’immeuble dont il est le concierge.

    Comment Bitna passe ses journées, les histoires qu’elle raconte, ses déménagements, ses rapports avec M. Pak et avec Salomé qui décline, voilà l’intrigue toute simple du roman. Le Clézio a l’art d’y semer de courtes réflexions très justes sur la vie et sur la mort, en passant, mêlées à des observations concrètes sur la manière dont les êtres humains se débrouillent les uns avec les autres, à tout âge, sur leur aspiration à la liberté.

    « Occidental indéniablement, mais méfiant vis-à-vis de tout ce qui est trop intellectuel, trop rationnel, attiré par la magie, le surnaturel, les endroits où le présent et le passé cohabitent mystérieusement et naturellement » (Télérama), J.M.G. Le Clézio connaît bien Séoul, il y a reçu la presse pour la promotion de ce roman.

    Dans cet hommage rendu au conte, l’écrivain prête souvent à Bitna son regard de sage. Pour lui, rien de plus « dépaysant » que de se mettre dans la peau d’une jeune provinciale plongée dans l’univers urbain de la Corée moderne, comme il l’expliquait à La Grande Librairie. Il crée souvent des personnages jeunes : serait-ce parce qu’ils portent sur le monde son éternel regard de jeune homme voyageur ? Conteuse ou écrivain, en somme, c’est un peu pareil. Bitna, sous le ciel de Séoul, est une fable sur la littérature.

  • Maude

    « Elle était toujours la même, un peu folle, mais amusante, énergique. Une survivante d’un temps révolu, et pourtant si vivante qu’on pouvait douter que
    ce temps fût vraiment terminé, imaginer que quelque part, loin de cette masure et de cette ville grise, de l’autre côté de l’horizon, à
    Mostaganem par exemple, les hommes et les femmes continuaient une histoire ancienne, s’amusaient au
    son du cake-walk et de la polka, recommençaient sans cesse la même fête, levaient le rideau rouge sur la première du
    Boléro ! Elle n’était coupable de rien, songeait Ethel. Il y avait une sorte d’innocence en elle, un appétit de vivre qui l’absolvait de ses excentricités et de ses erreurs passées. »

     

    Le Clézio, Ritournelle de la faim 

    Serov, Portrait d'Ida Rubenstein - sur Wikimedia Commons.jpg
    Serov, Portrait d'Ida Rubinstein