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Textes & prétextes - Page 104

  • Silence

    Pamuk Les nuits de la peste.jpg« Le silence de la peste, plus lourd et écrasant la nuit, régnait désormais sur la ville basse, aux jours sans vent envahie d’une odeur de mort, de cadavre et de chèvrefeuille. Les gens, terrés chez eux dans l’attente, derrière leurs portes verrouillées, ne parlaient plus qu’à voix basse. On n’entendait plus jamais le jet des ancres à la mer, le bruit des moteurs, le sifflet des bateaux à vapeur dont l’écho résonnait dans les montagnes, ni le tintement métallique des fers à cheval et des roues des voitures. Les lumières des hôtels du port, les lampadaires des quais et de l’avenue d’Istanbul ne brûlaient plus la nuit. Les contrebandiers opérant dans des criques lointaines, tous les haleurs, mariniers et aventuriers avaient déserté le port et la baie. Les descentes nocturnes dans les foyers des habitués des couvents avaient achevé de terrifier les habitants. Nombreux étaient ceux qui ne sortaient plus du tout la nuit. On n’entendait plus le bruit familier des calèches, des chars à bœufs et des phaétons qui luttaient pour traverser le pont ou grimper les raidillons des quartiers. Le soir, nul éclat de voix enjouée ou heureuse ne passait plus les portes fermées des maisons. Quelques cris joyeux, quelques rires d’enfants éclataient encore çà et là, mais le gazouillis familier avait disparu. Le silence était si profond que l’absence du son des cloches et du chant des muezzins n’en expliquait plus rien. »

    Orhan Pamuk, Les nuits de la peste

  • L'île de la peste

    Le dernier roman d’Orhan Pamuk, Les nuits de la peste (Veba Geceleri, 2021, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, 2022) nous emmène sur l’île méditerranéenne de Mingher, non loin de Rhodes. Une carte permet d’en situer les localités et aussi les quartiers d’Arkaz, à la pointe sud de l’île.

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    L’introduction de Mîna Mingherli annonce « un roman historique et une histoire en forme de roman ». Des recherches historiques sur l’épidémie de peste de 1901 et surtout l’étude des lettres écrites à sa sœur par la princesse sultane Pakizê, fille du sultan ottoman Mourad V (remplacé puis emprisonné par son frère Abdülhamid II) ont inspiré Les nuits de la peste« L’art du roman repose sur le talent de raconter notre histoire comme si elle avait été vécue par d’autres, et l’histoire des autres comme si nous l’avions vécue », précise-t-elle.

    Le soir du 22 avril 1901, un vapeur « non programmé » arrive à Arkaz : l’Aziziye, battant pavillon ottoman, parti d’Istanbul pour la Chine, avec à son bord une délégation de dix-sept personnes en mission pour le sultan. Parmi elles, sa nièce Pakizê et le Dr Nuri, un médecin sanitaire de trente-huit ans, qu’elle vient d’épouser – un couple heureux. L’inspecteur général, chimiste et pharmacien, Bonkowski Pacha, soixante ans, a embarqué à Smyrne, où l’épidémie de peste a été endiguée en six semaines. Il est chargé de contrôler la bonne application de la quarantaine sur l’île de Mingher.

    On y compte déjà quinze morts dans les quartiers musulmans, moins respectueux des mesures que les quartiers grecs. « Accepter ces règles, c’est accepter de s’occidentaliser, et plus on va vers l’Orient, plus la chose se complique », confie l’inspecteur au médecin, qu’il appelle « mon pacha », un titre auquel le Dr Nuri n’est pas encore habitué.

    De leurs cabines, les passagers admirent la Montagne Blanche, « surgissant tel un fantôme au milieu des ténèbres qui assiégeaient dans son dos la Forteresse d’Arkaz. » Au large du port sans débarcadère ni quai « dignes de ce nom », ils admirent ce paysage « énigmatique » au clair de lune, puis aperçoivent les chaloupes envoyées par le gouverneur de Mingher.

    Celui-ci nie la présence de la peste sur l’île et ne veut pas informer la population comme le souhaitent les médecins sanitaires. Le gouverneur Sami Pacha place  ceux-ci « sous protection » pour surveiller leurs agissements. L’assassinat de Bonkowski Pacha qui a réussi à échapper à la surveillance va entraîner un nouvel ordre de mission pour le Dr Nuri, appelé à le remplacer. Ils débarquent, accompagnés du major Kâmil, un « fils d’Arkaz », chargé de la sécurité de la princesse.

    A l’évolution de la situation, catastrophique du fait du déni et des atermoiements, s’ajoutent l’enquête sur le crime commis et beaucoup d’autres ingrédients, médicaux, politiques, sociaux, religieux, historiques, en plus de la découverte d’une île chérie par ses habitants. Grâce à la confiance sans faille entre Pakizê et son mari, elle qui ne peut sortir de leur demeure, pas plus que du palais où elle vivait à Istanbul, se tient au courant des événements et en rend compte dans ses lettres à sa sœur, qui deviendront de précieuses archives. Elle avait promis de lui écrire « tout ce qu’elle verrait, entendrait et ressentirait durant son voyage ».

    L’auteur mêle à l’action principale – l’épidémie, décrite avec beaucoup de réalisme dans tous ses aspects (maladie, quarantaine, rumeurs, conseils sanitaires, hôpitaux débordés, croyances, inhumations…) et avec toutes les difficultés (notamment pour que responsables et médecins s’accordent) – plusieurs relations amoureuses, des rivalités politiques et des abus de pouvoir, la censure, des règlements de comptes et même une révolution nationaliste.

    Le roman d’Orhan Pamuk comporte de belles descriptions des paysages et de la nature sur l’île aux roses (l’eau de rose est une spécialité de Mingher). Les librairies y proposent des ouvrages en grec, en turc et en français, la langue minghérienne n’étant connue que des natifs de l’île. « Des années plus tard », le dernier chapitre des Nuits de la peste, résume la suite, une fois l’épidémie vaincue : le voyage en Chine, la destinée de Pakizê et de sa famille, le sort de l’île jusqu’à nos jours.

    Ecrite avant l’épidémie de Covid-19, cette œuvre littéraire phénoménale et palpitante mêle fiction et histoire plus qu’on ne l’imagine, je ne vous en dis pas plus. « Cette fresque somptueuse signée du Prix Nobel 2006, qui évoque le basculement d’un monde, aux résonances très contemporaines, a le mérite d’exister quand l’agonie du monde ottoman, magnifique sujet s’il en est, est si peu traitée dans la littérature turque. » (Marc Semo, Le Monde des Livres)

  • Façades

    patrimoine,architecture,schaerbeek,façade,xxe,cultureDes fleurs de trottoir à la façade de cette jolie maison, pas même un pas à faire : même si la photo ci-contre manque de netteté, remarquez comme les hibiscus roses plantés contre le mur de part et d’autre de la fenêtre du rez-de-chaussée fleurissent allègrement.
    Prêts pour une petite balade à la découverte du patrimoine schaerbeekois, une fois de plus ? Les jeux de briques et les bandeaux en pierre bleue sous les fenêtres du toit donnent du caractère à cette maison, du côté de la porte sous un joli clocheton, du côté des baies grâce au pignon en gradins, lui aussi surmonté d’un épi de faîtage.

     

    patrimoine,architecture,schaerbeek,façade,xxe,cultureQuand je passe devant ces deux maisons de style éclectique, j’ai souvent l’attention attirée par les parapets ajourés des balcons et terrasses que je trouve un peu lourds d’aspect. Ce jour-là, le ciel d’azur amplifiait la note bleue des belles menuiseries en façade à droite et dans le toit à gauche, et faisait ressortir leur parenté.
    Toutes deux de 1914, elles sont signées par Joseph Diongre, qui a habité celle de droite. En regardant mieux, on aperçoit des motifs végétaux de fer forgé dans les garde-corps et de pierre pour souligner ici une porte, là un encadrement de fenêtre ou un parapet.

     

    patrimoine,architecture,schaerbeek,façade,xxe,cultureLe pinacle à volutes, les guirlandes sur le pignon et le décor du garde-corps en fonte embellissent cette maison bourgeoise. L’aspect « assez hybride » de la façade s’observe en particulier du côté de l’entrée.
    De haut en bas : la corniche prolonge les verticales d’un parement imitant des colombages, au deuxième étage ; sous la fenêtre du premier, deux écussons portent les attributs de l’architecte et du sculpteur ; les balustres de la porte d’entrée, d’origine, illustrent aussi le style éclectique de la maison de l’architecte Emile Henry (1913), également à l’inventaire du patrimoine architectural de Bruxelles. 

  • Fleurs de trottoir

    Cet été, pas d’Estivales schaerbeekoises à mon programme, mais de petites balades dans le quartier aux heures les plus fraîches. Les arbres et les plantes à leur pied souffrent de la sécheresse. Les roses trémières délivrent déjà leurs graines. Celles qui fleurissent encore ont leur feuillage abimé.

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    Cela semble moins gêner les « mauvaises herbes » qui poussent entre les dalles de trottoir et puisent de l’humidité par-dessous. De plus en plus de gens les laissent vivre, même si cela fait désordre aux yeux de ceux qui pensent encore, comme quand j’étais enfant, qu’il faut régulièrement prendre un petit couteau pour enlever ces intruses et faire place nette. L’époque où chacun entretenait son trottoir semble révolue.

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    Le bon côté ? Les plantes rudérales sont utiles – Bruxelles environnement propose en ligne, pour les reconnaître, un carnet sur 25 plantes sauvages fréquentes sur les trottoirs. La région encourage aussi les « jardins de trottoir » et fournit une liste des espèces à privilégier pour favoriser la petite faune sauvage, des plantes « indigènes et mellifères ».

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    Inattendus, les pétunias (ou surfinias, je ne sais) implantés au bas d’un mur n’en font pas partie, quelqu’un a dû les semer en place. Les fosses d’arbres réservent aussi parfois des surprises comme de jolis tournesols. Au bord d’un trottoir, j’ai admiré cette clématite des haies peu fréquente hors des jardins, du plus bel effet. 

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    Dans ma rue, le bougainvillier qui avait été si beau l’année de sa plantation devant une façade n’a pas tenu le coup ; même si le climat change, si les oliviers supportent nos hivers de plus en plus doux, les plantes méditerranéennes ont besoin de conditions très particulières pour s’acclimater. Cet été, un plant de tomates l’a remplacé et semble bien se porter.

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    Quelle était donc cette plante rencontrée il y a peu, aux étonnants épis floraux passant du vert au rose puis se couvrant de baies noires comme des mûres ? Je n’avais jamais vu ce « raisin d’Amérique » aussi appelé « teinturier » (Phytolacca americana) qui porte encore d’autres noms. L’article de Wikipedia signale que ses fruits sont toxiques pour les êtres humains et pour de nombreux animaux. Ornementale, certes, mais guère à sa place en rue, à la portée des enfants. Et chez vous, comment se portent les fleurs de trottoir ?


    Merci, Zoë, pour le lien vers cette vidéo. (Mise à jour 14/8/2022)

  • Intimité

    « Bien sûr, il y a des choses que tu rates en ne voyageant pas. Tu as dû renoncer à voir un jour Le Rêve, l’une des grandes peintures de Rousseau qui se trouve au MoMa de New York et qui, dit-on, fait trembler le sol sous les pieds. Tu ne verras pas non plus la Madonna del Parto de Piero Della Francesca, qui est à Monterchi et qui porte une tunique bleue capable d’émouvoir une institutrice allemande ; le Baiser à la dérobée de Fragonard, qui est à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, ce sera pour une future réincarnation slave. Et, entre nous, il est temps de renoncer à l’idée saugrenue de contempler de tes propres yeux le hanami, la neige la plus exquise du monde, le moment précis où les cerisiers fleurissent au Japon.

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    Henri Rousseau, Le Rêve, 1910, huile sur toile, 298,5 x 204,5 cm, MoMa, New York

    Tu te dis que l’imagination reste ta plus fidèle alliée et qu’avec ce que tu as là-dedans, ton esprit s’amuse comme un fou. Tu prends un autobus, tu descends, tu entres dans le musée et tu marches droit vers le tableau qui t’attire. C’est rapide et bon marché. Avec certaines de ces œuvres, tu entretiens la même intimité qu’avec les livres de ta bibliothèque ou les plantes de ton jardin. »

    Maria Gainza, Ma vie en peintures