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enfance - Page 7

  • Images anciennes

    desarthe,l'éternel fiancé,roman,littérature française,famille,enfance,amour,musique,culture« Souvent, j’ai l’impression de n’avoir aucune mémoire, et cependant, la précision de certains souvenirs m’affole. Certaines images anciennes possèdent une consistance plus ferme, plus sûre que mes journées présentes. Durant mes moments de rêverie, alors que je parcours la ville, la rue disparaît, emportant le trottoir, les oiseaux se taisent, les arbres s’abattent, les voitures sont englouties par le caniveau. Ma mémoire n’établit pas les justes hiérarchies entre les choses, pas plus qu’entre les événements. Le passé m’apparaît comme un livre dont certaines pages demeurent collées entre elles, m’interdisant l’accès au texte, tandis que d’autres, détachées à la pliure du volume, se séparent d’elles-mêmes sans que je le veuille. »

    Agnès Desarthe, L’éternel fiancé

    © Jean-Michel Folon, La lecture

  • Tout pour la musique

    Le dernier roman d’Agnès Desarthe, L’éternel fiancé, débute comme une romance d’enfance et se termine sur des larmes silencieuses, bien des années plus tard. Chaque fois que sa vie a croisé celle d’Etienne (le fiancé de toujours), la narratrice en a été bouleversée.

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    La première rencontre a lieu lorsqu’elle a quatre ans : les enfants de l’école maternelle vont au concert de Noël, dans la salle des mariages de la mairie. « Chez elle, il y a toujours de la musique. Elle est contente d’en entendre. Elle se récite les noms des compositeurs que sa maman et son papa aiment. Il y a Beethoven. Mais maman préfère Brahms. Il y a Schubert que papa adore, mais Lise, la grande sœur, veut toujours du Chopin. »

    La mélodie s’élève quand soudain, le garçon devant elle se retourne et lui dit qu’il l’aime, parce qu’elle a les yeux ronds. Elle ne répond pas, la musique a commencé. Il insiste et pour le faire taire, elle rétorque : « Je ne t’aime pas. Parce que tu as les cheveux de travers. » Il pleure en silence, elle est sauvée. « Mais elle songe qu’ils sont à présent fiancés, à cause de la beauté de la musique ; officiellement fiancés, à cause de la salle des mariages. »

    Les trois sœurs, Lise l’aînée à l’alto, Dora la cadette au violoncelle et elle au violon, comme son père, ont répété des années le Quatuor en mi bémol majeur de Fanny Hensel-Mendelssohn. Elles jouaient faux et mal, mais Lise, la meilleure des quatre, les reprenait. Leur famille n’était pas « comme tout le monde » mais cela ne les gênait pas : « Nous étions le monde et mon regard demeurait myope au reste de l’univers. » L’éternel fiancé raconte la vie de famille, l’école, la vie sans télévision ; un passé dont certains pans semblent avoir quitté la mémoire alors que d’autres s’y sont gravés avec précision.

    Très vite, la voilà au lycée Gustave Courbet où elle reconnaît le garçon « intensément contemplatif » devant la fresque du hall, au rez-de-chaussée : « ses cheveux ne sont plus de travers ». Etienne est le frère de Martin Charvet, qui « capte la lumière » et réussit tout, « l’élu entre les élus », déjà en première. Elle l’adore, comme les autres, mais survient une grave maladie, l’hôpital, et elle doit redoubler la seconde. Fini le quatuor. Elle prend des cours de violon avec une dame qui répète « Eh ben, c’est pas brillant brillant » et lui conseille d’intégrer l’orchestre du lycée.

    C’est à la répétition qu’elle revoit Etienne, à présent en première, qui ne la reconnaît pas. Elle s’émerveille de distinguer si clairement « toutes les voix » des instruments – « la sensation d’un tissage dont j’aurais été simultanément le fil et la trame ». Etienne tient une espèce de râpe à fromage et un peigne en métal, sorte de « güiro ». Elle le trouve changé, plus lumineux – grâce à l’amour d’Antonia, qu’il a rencontrée pendant qu’elle gisait à l’hôpital. « Antonia danse comme personne. » Elle joue de l’euphonium et l’a convaincu de rejoindre l’orchestre.

    Etienne et Antonia deviennent le couple d’amoureux le plus admiré du lycée, un duo d’anticonformistes et lanceurs de modes. Tout le monde achète les bijoux qu’ils fabriquent pour les vendre aux terrasses des cafés. Le monde change. A la maison aussi, où la mère de la narratrice est tombée amoureuse du dentiste, son patron. Avec le temps, tout change. Elle-même sort à présent avec Martin, le grand frère, qui ne se doute de rien quand elle décide de l’accompagner à l’exposition d’Etienne et Antonia, pour le revoir, lui.

    Il en ira ainsi d’année en année. A la sortie d’une soirée, elle qui s’est entretemps mariée (avec un autre) rencontre son « fiancé » avec un bébé dans les bras, désespéré parce que sa fille n’arrête jamais de pleurer. Etienne est en perdition. Avec la musique, un temps abandonnée, mais pas pour toujours (la chanson de France Gall m’a trotté en tête en lisant, d’où le titre de cette lecture), il reste l’autre obsession de la narratrice. Comme si sa vie à lui était plus réelle, plus fascinante, comme s’il s’inscrivait davantage dans le monde qu’elle.

    L’éternel fiancé, « fausse autobiographie empreinte de merveilleux », conte une histoire douce-amère où l’on s’accorde et se désaccorde. Ce roman des sensations, des sentiments, des souvenirs épars est plein de changements de ton, de rêveries secrètes, d’images parfois floues parfois nettes, au fil d’une vie de femme. Agnès Desarthe y conjugue le récit d’une époque et une exploration de la mémoire intime.

  • C'est elle

    nathacha appanah,rien ne t'appartient,littérature française,roman,deuil,enfance,enfermement,culture« Mais depuis qu’Emmanuel est mort, elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue. »

    Nathacha Appanah, Rien ne t’appartient

  • Rien ne t'appartient

    Le titre du dernier roman de Nathacha Appanah résonne comme une maxime : Rien ne t’appartient. On découvrira son origine au dernier tiers du récit. Comme dans Tropique de la violence, la journaliste et romancière mauricienne (installée en France depuis 1998) sait aborder, en oblique plutôt que de front, les situations et les sujets douloureux. Tara, l’héroïne, est un personnage à la dérive d’une intensité telle qu’on ne l’oubliera pas.

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    Fillette au Sri Lanka
    © Découvrez ici https://www.journaldutrek.com/portfolio-sri-lanka/ quelques photos du Sri Lanka.

    A la première personne, Tara observe d’abord une apparition : « Le garçon est ici. » Ici ou là, dans la rue, dans le fauteuil où elle lit le soir, il la surprend. « Quand le garçon est là, il y a un mur entre certains mots et moi, entre certains événements et moi, je tente désespérément de les atteindre mais c’est comme s’ils n’existaient plus. Quand le garçon est là, je deviens une femme qui balbutie […]. » 

    Tara tente de rassembler ses forces avant l’arrivée d’Eli qui va passer ce soir-là. Se doucher, se changer, ranger… Eli est le fils d’Emmanuel, son mari depuis quinze ans, mort depuis trois mois – « lui seul pouvait [la] maintenir debout, [la] garder intacte et préservée de [sa] vie d’avant, mais il n’existe plus ». Sans lui, elle a l’impression de perdre la tête, elle souffre de vertiges, elle n’y arrive plus. Quand Eli découvre avec effarement le bazar dans l’appartement et elle en sous-vêtements, Tara se sent comme un animal malade face à lui.

    Mais avec gentillesse, sans gêne, il l’aide à se rhabiller, regarde la cicatrice sur sa cuisse – « C’est papa qui t’a recousue. » Puis ouvre les fenêtres, « ramasse, jette, vide, range, balaie, lave, essuie », pendant qu’elle se repose sur le canapé. Quand elle rêve, elle est pieds nus dans un champ, une parcelle cultivée, entre un bois et une maison, à la fois elle-même et une autre, « qui a le cœur léger ». Elle aime être cette autre.

    Eli est inquiet, il a appris qu’elle quittait le bureau sans prévenir, qu’elle n’est plus allée travailler depuis plusieurs jours. Il a pris rendez-vous pour elle chez un neurologue, pour qu’elle passe des examens. Il lui demande qui est Vivaya, un nom qu’il a trouvé sur  des papiers dans la corbeille de son bureau : « Je m’appelle Tara Vivaya. » Pour Tara, il est temps de fuir.

    C’est Vivaya qui devient alors la narratrice, une enfant heureuse de vivre avec ses parents et Aya qui leur fait la cuisine. Sa vie douce et sans entraves est remplie par les leçons que lui donne son père (il ne croit pas « à l’enseignement dispensé dans les écoles libérées de ce pays libéré », sans devoirs ni poèmes, sans langues à apprendre, sans histoire du monde). Deux fois par semaine, Rada, une amie de sa mère, vient lui enseigner la bharatanatyam, cette danse classique que Tara apprend en sari de danse, les cheveux nattés, prête à enfiler des grelots aux chevilles après l’échauffement et la répétition des postures.

    Sa mère dansait en duo avec Rada, jusqu’à ce qu’elle rencontre son père à l’université. Rada a ouvert alors une école de danse. Quant à sa mère, elle sait « lire dans les cartes, dans le ciel, sur les paumes des mains et parfois sur les visages ». Certains jours, elle n’agit plus comme sa mère, elle est différente et des gens viennent la consulter, lui laissent des cadeaux. Tout l’opposé de son père : « Dans cette maison, nous ne croyons qu’aux faits et à la science. »

    Seuls Aya et Roy, le jardinier, ont dans leur chambre « un autel avec une idole en pierre noire et luisante ». Les paroles du père leur font peur. Son épouse l’implore de tenir sa langue en public, de ne pas faire de politique. Quelques jours après qu’il a tenu des propos critiques à la télévision, quatre hommes en pantalon kaki forcent la grille de leur entrée. Son père a juste le temps de cacher Vivaya dans le grand coffre où il range ses papiers.

    « Jamais personne ne m’a expliqué ce que c’est d’être une fille dans ce pays. » Une autre vie commence pour Vivaya, une vie d’enfer, d’enfermement, jusqu’à devenir « une fille gâchée ». Comment cette fille-là deviendra Avril, puis Tara, la romancière le raconte dans Rien ne t’appartient à travers les sensations, les sentiments, les émotions de son personnage. Très librement inspirée par le Sri Lanka où elle est allée en reportage  après le tsunami, un pays qui avait tout pour être un paradis, dévasté par la guerre civile, Nathacha Appanah est une conteuse qui sait évoquer le bonheur et la terreur, la douceur et la cruauté. Sa prose lyrique touche au cœur.

  • Sur la rive du Pruth

    Coup de cœur pour un des derniers romans de Aharon Appelfeld (1932-2018), Mon père et ma mère (2013, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti en 2020). La préface d’Histoire d’une vie, autobiographie qui avait obtenu le prix Medicis étranger en 2004, donne des indications qui peuvent s’appliquer aussi à ses romans : « Les pages qui suivent sont des fragments de mémoire et de contemplation » ou « Dès mon enfance, j’ai senti que la mémoire était un réservoir vivant et bouillonnant qui me faisait palpiter. »

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    Confluent du Pruth et de la Ciuhur (Wikimedia commons)

    Voyez la phrase d’ouverture de Mon père et ma mère : « Sur mes chemins d’écriture, je retourne sans relâche dans la maison de mes parents, en ville, ou celle de mes grands-parents, dans les Carpates, ainsi que dans les lieux où nous avons été ensemble. » Appelfeld n’écrit pas des livres de souvenirs, acte antiartistique à ses yeux. Mais « la création est toujours liée au mystérieux regard de l’enfant en soi ».

    Chaque été, les parents d’Erwin, dix ans, le narrateur, louent une isba sur la rive du Pruth pour un mois à Nikolaï, un paysan méfiant envers les Juifs mais qui les juge honnêtes. Ses parents et lui passent la matinée « à nager et bronzer sur la rive ». Excellents nageurs, ils l’encouragent à se muscler et à vivre sainement. Ce qui passionne Erwin là-bas, c’est le spectacle des gens, leur comportement dans ce « paysage pastoral au pied des Carpates », villégiature appréciée de la bourgeoisie juive.

    Il y a P., « une femme qui se prélasse du matin au soir » ; l’homme à la jambe coupée ; le docteur Zeiger que tout le monde sollicite, malgré qu’il soit là pour se reposer ; l’écrivain Karl Koenig, qui reste enfermé pour écrire… Le père d’Erwin, « un homme sourcilleux », est vite agacé par la présence des autres, Juifs ou non-Juifs, il recherche la solitude. Sa mère, au contraire, est comme son fils « fascinée par le spectacle sur la rive. »

    Avec sa mère, Erwin peut parler de tout. Elle a gardé, sinon la foi de ses parents, des croyances et le goût de la communauté, alors que son père rejette la religion et déteste la faiblesse. Etonnements, peurs, chagrins, émerveillements, rêveries de l’enfance apportent à l’écrivain qu’Erwin est devenu leur vitalité. La rivière des vacances est « une mine » dont il extrait « des éclats lumineux ».

    « Mes parents aiment les eaux du Pruth, mais ils sont plus détendus en montagne. » Nikolaï leur fournit deux chevaux et un poulain pour aller dans les bois, jusqu’à un lac noir où leurs montures s’abreuvent. Son père se radoucit au contact des animaux. En cette fin des années 1930, l’air est chargé de rumeurs de guerre et de craintes. Pour lui, ils devraient se préparer à émigrer vers l’Ouest pour échapper à la population hostile qui les entoure, mais son épouse n’est pas prête à abandonner sa maison.

    En commençant à lire Mon père et ma mère« My parents » en anglais –, j’ai repensé à la toile où David Hockney a peint sa mère souriante, tournée vers lui, tandis que son père est absorbé par sa lecture. Cela correspond assez bien aux parents d’Erwin : la mère regarde son fils et l’encourage, le père préfère s’instruire ou critiquer. « J’ai apparemment hérité de ma mère le goût de l’écriture, l’ouverture aux autres, l’émerveillement, la capacité à accepter la réalité sans se plaindre, à donner sans demander pourquoi. »

    Beaucoup des personnages qu’ils croisent sont attachants, observés par Erwin avec bienveillance, comme Yulia, sa tante qui vit éloignée du monde dans un endroit isolé de cette région, où elle s’occupe de son potager et passe son temps avec Mann, Flaubert ou Proust. Ou Gusta, une amie de sa mère – « j’aimais la mélodie de leur conversation ». Ou encore « une femme menue » si émue de retrouver le père d’Erwin avec qui elle jouait quand ils avaient cinq ans ; elle l’a tout de suite reconnu, lui pas, mais il sera très touché des souvenirs qu’elle ravive. L’amour filial irrigue la manière dont Appelfeld décrit tout cela, même si l’atmosphère du roman est celle des dernières fois, du bouleversement qui menace, de l’interrogation sur ce que c’est qu’être Juif.

    A dix ans, Appelfeld, ami de Philip Roth, était un enfant juif évadé du camp où il avait été déporté. Pris dans la tourmente de la Shoah, il avait d’abord perdu sa mère, tuée en 1940, puis connu le ghetto, la séparation d’avec son père, la déportation ; il entamait sa survie. Dans un beau portrait de l’écrivain paru dans Le Temps, Eléonore Sulser écrit après sa mort : « Mais ce qui frappe en lui, et dans chacun de ses livres, c’est cette quête ininterrompue d’humanité. Comme si, après que son monde a explosé dans une effroyable catastrophe, il s’attachait à en recueillir les fragments intacts, les moments de vie vraie, les souvenirs heureux, et surtout les instants de grâce afin de les faire briller avant de les placer en pleine lumière. Aharon Appelfeld capture des étincelles d’humanité et nous les restitue. »