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voyage - Page 2

  • Villes invisibles

    Les villes invisibles (1972) d’Italo Calvino sont à présent disponibles en français dans une nouvelle traduction (2019) par Martin Rueff. Celui-ci, auteur de la préface du Métier d’écrire et aussi un de ses deux traducteurs, indique dans une note initiale que « Calvino soutient hautement son parti : Les villes invisibles sont des poèmes en prose. »

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    Voici comment Calvino ouvre ce dialogue imaginaire entre Marco Polo et Kublai Khan : « Il n’est pas dit que Kublai Khan accorde tout son crédit à Marco Polo quand ce dernier lui décrit les villes qu’il a visitées au cours de ses missions et de ses ambassades, mais il est certain que l’empereur des Tartares continue à écouter le jeune Vénitien avec plus de curiosité et d’attention qu’aucun de ses émissaires ou explorateurs. » (Suite de ce texte liminaire ici.)

    Dès le premier texte, le merveilleux apparaît dans la description de « Diomira », ville « aux soixante coupoles d’argent, aux statues de bronze de tous les dieux, aux rues pavées d’étain, au théâtre de cristal, au coq d’or qui chante chaque matin du haut d’une tour » (Les villes et la mémoire, 1). Le deuxième confirme que les villes présentées sont presque toutes nommées d’après des prénoms féminins : « L’homme qui chevauche longuement par des terres sauvages, le désir d’une ville le prend. Il finit par arriver à Isidora, … »

    L’invisibilité des villes ouvre tant au merveilleux qu’au rêve. « Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près. La ville rêvée le contenait lui encore jeune ; il arrive à Isidora déjà vieux. » (Les villes et la mémoire, 2) Même les thèmes indiqués en tête de ces séquences de deux ou trois pages ont de quoi troubler – « Les villes et le désir », « Les villes et les signes », « Les villes élancées » etc. On peut y voir des interférences. « La mémoire est redondante : elle répète les signes pour que la ville se mette à exister. » (Les villes et les signes, 2)

    Chacune des neuf parties du livre commence et se termine par un texte en italiques, sorte de commentaire sur les attentes de Kublai Khan et la manière dont « le Vénitien » y répond. Sans tout comprendre – la poésie n’est pas affaire de compréhension, il est vrai –,  j’ai lu Les villes invisibles comme une traversée sans boussole de l’espace et du temps. « En somme, il était indifférent entre eux que les questions et les solutions fussent énoncées à voix haute ou que chacun des deux continuât à les remâcher silencieusement. De fait, ils restaient muets, les yeux mi-clos, étendus sur des coussins, se balançant dans des hamacs, fumant de longues pipes d’ambre. » (Texte d’ouverture de la deuxième partie)

    Plus loin, lorsque Marco Polo précise que « du nombre des villes imaginables, il faut exclure celles dont les éléments s’ajoutent sans un fil qui les tienne ensemble, sans une règle interne, une perspective, un discours », on se souvient qu’Italo Calvino s’intéressait à l’Oulipo. Rappelez-vous ce passage de Si par une nuit d’hiver un voyageur : « On le sait : c’est un auteur qui change beaucoup d’un livre à l’autre. Et c’est justement à cela qu’on le reconnaît. Mais il semble que ce livre-ci n’ait rien à voir avec tous les autres, pour autant que tu te souviennes. Tu es déçu ? »

    Dans Les villes invisibles, je suis parfois restée à distance des villes décrites, mais jamais des commentaires en italiques, éclairant les enjeux du dialogue entre Marco Polo et l’empereur de Chine. Ils m’ont aidée à aller de l’avant, à poursuivre, à me laisser aller au texte sans plus me poser trop de questions. Villes vues de loin, dans l’ensemble, avec leurs édifices, leurs habitants, leurs jardins, villes sur pilotis ou pleines d’escaliers, villes hors du temps où nous reconnaissons des éléments modernes, elles sont toutes « inventées » comme l’écrit Calvino pour présenter une réédition des Villes invisibles en 1993.

    Dans ce texte (repris à la fin du Folio), il explique l’écriture du  livre « pièce par pièce » et son organisation en « 11 séries de 5 textes ». Très éclairante a été pour moi l’analyse de Delphine Gachet sous le titre « Repenser l’utopie citadine : Les Villes invisibles de Calvino ». Elle y rappelle qu’en 1972, l’écrivain italien vivait à Paris et a rejoint l’Oulipo comme « membre étranger ». Il s’intéressait aux « séries de Fourier ». Calvino a opté ici pour une structure qu’un schéma inattendu fait apparaître clairement (§ 17). Dans les Cahiers d’études romanes, Perle Abbrugiati propose une autre approche intéressante : « Visions de l’Ailleurs dans Les villes invisibles d’Italo Calvino ». Ces articles donnent des clés pour mieux aborder cette œuvre si mystérieuse.

  • A corps perdu

    Thomas Patti Smith.jpg« Près de quinze ans après la performance d’Allen Ginsberg, Patti Smith, lors de sa lecture à St. Mark’s Church, se jette elle aussi à corps perdu. Elle n’est pas sûre que ses poèmes soient à la hauteur, elle doute, elle a peur, mais elle renverse ces poids morts en ressorts. Elle pense à Rimbaud, elle veut réussir pour lui, pour l’énergie qu’il lui communique, elle se sent électrifiée et elle électrifie. Accompagnée à la guitare par Lenny Kaye, elle laisse le souffle, elle laisse le rock la diriger. Elle pulvérise la bulle d’intériorité de la langue, sa protection isolante. Elle dira plus tard qu’elle a cherché à insuffler l’immédiateté et l’attaque frontale du rock’n’roll dans le mot écrit.
    Poètes et écrivains dans la mouvance du Poetry Project acceptent la loi du spectacle : on capte le public dès les premières mesures, ou c’est raté. »

    Chantal Thomas, East Village Blues

    Photo : Patti Smith, Chelsea Hôtel, New York City, 1971

  • Retour à New York

    Le goût de Chantal Thomas pour New York se raconte dans East Village Blues, un récit autobiographique. Elle y est de retour en juin 2017, sous l’égide de Rimbaud et de Kerouac (épigraphes). Au chauffeur de taxi qui l’emmène vers l’East Village, elle indique l’adresse de l’appartement prêté par une amie : du quinzième étage, elle peut voir les clochers de Grace Church et de St. Mark’s Church.

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    « Les aubes d’arrivée ont une puissance singulière. » Dès le premier matin, elle retrouve sur Broadway Cozy Soup’n’Burger, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où elle avait ses habitudes. New York est un « havre pour les noctambules ». Et le plaisir de marcher : « La passion me revient, le luxe de marcher pour marcher, de croiser des corps, des visages, de scruter des fenêtres, de déchiffrer au passage un titre de journal, un graffiti incendiaire, de saisir au vol un souffle d’air, une phrase, un geste étrange, un rire pour soi. Je marche dans une ville qui me fut familière. »

    Chantal Thomas le professe : elle adore voyager. Pas forcément loin, assez pour « dévier de la routine », « se décaler par rapport aux horaires ordinaires ». Cette vocation remonte à la lecture de Sur la route de Kerouac, coup de foudre partagé avec son amie Sandra en classe de philo. Après le bac, elles avaient fait leur sac, « direction l’Espagne avec le vague plan de poursuivre en Afrique du Nord » en autostop. Puis ce sera le Pérou, « en camionstop ».

    Leur vol de retour comprenait une escale à New York. Dans un bar, une fille noire au « port de reine » leur avait conseillé d’aller à Staten Island, « une jolie excursion, gratuite, idéale pour une unique visite à New York ». Après la merveilleuse vue de Manhattan, « çà et là scintillante », depuis le ferry pris à la nuit tombante, la peur et la fatigue s’étaient emparées d’elles dans un hôtel miteux sur l’île, avant qu’elles retrouvent sur le bateau du retour la vision fascinante des gratte-ciel.

    En juin 1976, Chantal Thomas était retournée à New York, peu après sa soutenance de thèse sur Sade sous la direction de Roland Barthes. Cynthia, une Américaine qui avait laissé son numéro de téléphone à Sandra, à la voix sympathique, l’avait accueillie dans son appartement– « et c’était mieux que la porte du paradis. » Tout l’enchante, l’hospitalité de l’Américaine enjouée, la vue sur des arbres côté cour, l’accumulation de plantes dans cet appartement étriqué d’un immeuble en briques rouges.

    Avec les clés, Cynthia lui donne aussi les conseils de prudence pour vivre dans ce quartier de Little Ukraine, chaleureux et dangereux. Et les autres clés de la vie new-yorkaise, de jour, de nuit, des week-ends enfiévrés. « Car, en arrivant dans l’East Village et en plongeant dans son atmosphère de parties, je n’avais fait que me fondre dans un mouvement, une sorte de carrousel ou de cirque, pas toujours brillant mais acharné à poursuivre. »

    East Village Blues nous invite dans le bain de jouvence de Chantal Thomas. Elle retrouve ce qui a marqué ses précédents séjours, les endroits liés aux écrivains libertaires, aux poètes, à la Beat Generation et a fait sien leur « unique enjeu » : « garder l’intensité, ne pas perdre la note, la pousser jusqu’au bout des limites du souffle ». Au contraire de Paris, on appose peu de plaques commémoratives dans l’East Village à présent transformé par la gentrification, mais la voyageuse a ses bonnes adresses notées dans un carnet.

    Les « photos de graffitis, prises par Allen S. Weiss entre 2015 et 2017 sur les murs d’immeubles qui allaient être rénovés, ou carrément détruits » (article de Sophie Joubert dans France-Amérique) donnent le tempo dans ce récit des flâneries d’une femme libre, audacieuse, qui ne craignait pas la vie de bohème et ses aléas. On reconnaît Andy Warhol sur la photo de couverture.

    Rencontres, lectures, souvenirs s’y assemblent comme les menus objets dans les Shadow Boxes de Joseph Cornell au MoMA : des collages de petits riens ramenés de brocantes à Manhattan – « des boîtes à la fois minuscules et infinies, riches en merveilles incalculables de ne tenir que par le prisme de l’imagination ». Le New York de Chantal Thomas est à la fois mythique et personnel, libérateur.

  • La porte ouverte

    chantal thomas,de sable et de neige,récit,littérature française,enfance,famille,femme,arcachon,cap ferret,kyoto,voyage,chambre,art,culture,photographie« Il faut qu’elle ait un ménage, il faut qu’elle soit mariée », martèle Michelet. Ca ne se discute pas. Proposez un jouet à une petite fille, « elle choisira certainement des miniatures d’ustensiles de cuisine et de ménage. C’est un instinct naturel, le pressentiment d’un devoir que la femme aura à remplir. La femme doit nourrir l’homme. » Si, dans un élan contre nature, elle piétine ce pour quoi elle est née, alors c’est la porte ouverte à toutes les aberrations. La femme va se mettre à étudier, passer des examens, prendre un métier, ouvrir un compte en banque, faire de la boxe, de l’alpinisme, du football, choisir son époux, choisir de ne pas en avoir, tomber amoureuse d’autres femmes, de la couleur bleue, du reflet de la lune, devenir vigneronne, chef étoilé, chef d’orchestre ou d’Etat, philosophe, acrobate, choisir d’avoir des enfants, choisir de ne pas en avoir, apprendre à faire des claquettes et à danser le tango. Elle va multiplier les rencontres dans le monde entier, aller à l’hôtel et, au lieu de s’y terrer comme une belette traquée, jouir aussi bien des gestes d’installation que de la légèreté du départ. »

    Chantal Thomas, De sable et de neige

    Avec mes amies, d'enfance et de toujours, Catherine et Maud Sauvageot.
    Collection particulière / Photo de couverture

  • De sable et de neige

    A l’inverse de L’esprit de conversation, où elle fait revivre les salons d’autrefois, Chantal Thomas offre dans De sable et de neige des espaces au silence, des instants à la contemplation, des plongées intimes, à la première personne. Arcachon, son paradis d’enfance, est son territoire premier, du « Chemin de l’Horizon » au « Paysage intérieur ». Kyoto s’y relie dans le dernier texte, « Le Pont qui traverse le Temps ».

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    C’est un livre « de mots et d’images » édité dans la collection « Traits et portraits » (le lettrage séduisant d’Alechinsky est masqué sur les titres les plus récents du catalogue, dommage) : elle y a glissé quelques peintures et surtout des photographies, certaines du photographe américain Allen S. Weiss, comme le beau « Relief de feuillage doré par le sable. Cap Ferret, 2019 » en frontispice. La première photo personnelle la montre enfant avec son père et sa mère sur la plage, assis sur le varech, un des premiers éléments naturels qui la fascinaient, écrit-elle.

    « L’océan a une dimension tragique, cela fait partie de sa beauté, de l’effroi de sa beauté. » La vue d’un petit garçon jouant avec les vagues sans réagir aux appels de sa mère anxieuse ramène Chantal Thomas à son enfance, aux journées d’excursion au Cap Ferret. Deux ou trois fois, l’été, son père les y emmenait en bateau avant d’aller pêcher « tranquille, en solitaire », laissant sa femme et sa fille en compagnie de ses parents. L’air y était plus vif que sur le Bassin. « Le blockhaus peinturluré détonnait dans le paysage. » Une très belle photo d’un détail montre un « graffiti en constante réécriture par le travail conjugué de l’eau de mer, du soleil et des intempéries ».

    « La chambre est parfaitement mienne. » Dans « Habiter en passant », l’autrice décrit sa chambre de passage ainsi que ses rituels d’apprivoisement (sauf quand, rarement, la pièce lui est d’emblée hostile) : pommes de pin, coquillages déposés sur une tablette, cartes postales de sa collection pour de « mobiles expositions en chambre ». Cette fois, elle a choisi des tableaux avec des huîtres, déployés autour d’elle prenant le thé. (Elle n’a pas emporté la Fillette à l’oiseau mort « découverte un jour de pluie au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. »)

    Le déjeuner d’huîtres de Jean-François de Troy perdu « entre draps et couverture »  lui rappelle une phrase de Mme du Deffand : « Personne n’est heureux de l’ange jusqu’à l’huître. » La marquise incarne le XVIIIe, l’intellectuelle, le contraire de la femme épouse et mère selon Michelet. Copié dans de belles pages sur « la voyageuse » qui « échappe », ceci : « Par ses penchants nomades, bien sûr, mais aussi, plus secrètement, par son goût pour les habitations du moment, les demeures imaginaires, les revêtements de fantaisie dont elle tapisse les chambres d’hôtel, les cabanes invisibles qu’elle s’y construit. »

    L’amour du sable, les jeux d’été, elle les partageait avec Lucile, dont les parents venaient en vacances à Arcachon. Quand elle repartait, le temps de l’école revenait, « une prison » où tout était interdit et même la marelle, car « écrire par terre « Paradis » pour ne pas hésiter à le piétiner est décrété inadmissible. » Si son grand-père Félix est le compagnon préféré de son enfance, c’est la figure du père qui est la plus liée au bonheur. Bonheur de l’accompagner à la pêche – « Glisser sur l’eau en silence nous unit » –, de contempler avec lui les cabanes « tchanquées » de l’Ile aux Oiseaux, elle surveillant la couleur des vagues par crainte de la vague « jaune », la vague « de sable » qui fait chavirer les navires.

    « Le 21 février 1956 », c’est un autre silence, un « calme surnaturel » qui les surprend au réveil : il est tombé pendant la nuit plus d’un mètre de neige, impossible d’ouvrir les volets. Son père dégage un morceau de trottoir, creuse une tranchée dans le jardin, chausse ses skis pour aller au magasin. La gare fermée, il ne peut se rendre à l’usine de Cellulose du pin où il travaille comme dessinateur. Les voilà coupés du monde, dans un temps « suspendu ». On ne va qu’à pied ou à ski. La ville de sable est devenue ville de neige.

    Après cette date magique, une autre, fatale : le 2 janvier 1963, la mort de son père en clinique, à quarante-trois ans. Elle en avait dix-sept. « Désormais je vivrai sur deux temps : le temps figé du deuil impossible, le temps mobile et miroitant de l’événement. La mort de mon père : une partie de moi, cachée, est devenue pierre, l’autre a fait de justesse un saut de côté été a rejoint le courant de la vie, sa merveilleuse fluidité. Les deux parties étant également vraies. »

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    L'étang Kyôyôchi dans le parc du temple Ryôan-ji, à Kyoto,
    lors de la tempête de neige du 31 décembre 2010 (détail).

    Photo Allen S. Weiss

    De sable et de neige est écrit au plus juste de la mémoire personnelle qui traverse le temps d’une vie, sur une matière délicate. Chantal Thomas sait rendre avec clarté ce à quoi elle est attentive, ce qu’elle a fait sien, et le graver dans l’éternité des mots. Avec tenue, avec retenue aussi, elle l’offre à qui veut cheminer avec elle, dans le silence de la lecture.