Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

voyage

  • Je me rappelle

    Tesson Les piliers de la mer.jpg« Sur les stacks dont le sommet est boisé, nous accrochons nos cordes au tronc de l’arbre le plus solide.
    C’est le cas à Terre-Neuve où les sapins hérissent le haut du pilier. Ces arbres sont de la même essence que ceux de la falaise d’en face. La côte en reculant a laissé trace de ce qu’elle fut. Les arbres sont le souvenir de l’ancien monde uni, avant dislocation. Depuis des siècles, ces conifères meurent sur la minuscule surface du sommet, isolés de leurs frères de la côte. Ils repoussent sur leur propre humus, en vase clos. Dans les villes, parfois, demeure une jolie façade de pierre, oubliée entre deux immeubles. Dans une foule rogue, surgit un doux visage. Il signale ce que fut l’ancien temps. Ainsi le stack. « Je me rappelle » est sa devise. »

    Sylvain Tesson, Les piliers de la mer

  • Tesson et les stacks

    Les piliers de la mer confirment à quel point Sylvain Tesson reste un adepte du mouvement, un besoin vital pour lui. En épigraphe de ce récit dédié à son père « qui avait horreur du vide », il cite Jean Grenier : « Je venais là oublieux de moi-même et en échange de mon néant, j’ai reçu de la poésie. »

    tesson,les piliers de la mer,récit,littérature française,stacks,alpinisme,voyage,exploration,aventure,culture
    Les falaises d’Etretat et la célèbre aiguille qui a inspiré les aventures d’Arsène Lupin
    dans le roman de Maurice Leblanc en 1909 © Hauke Schrde/dpa-Zentralbild via Getty Images

    En ce XXIe siècle où il reste peu de lieux secrets sur la terre dûment cartographiée, où « l’on fait la queue pour grimper l’Everest », l’aiguille d’Etretat, en couverture de L’aiguille creuse de Maurice Leblanc, lui indique un jour une sorte de « terra incognita » : « Il y avait là-haut un espace préservé. » D’où la constitution d’une « fine équipe » pour y grimper : l’un s’occupera du canot, l’autre des vivres, « Du Lac, escaladeur hors pair, conduirait l’opération. »

    L’expérience lui paraît plus qu’un « bon coup » : « Là-haut sur l’aiguille blanche, j’ai éprouvé une joie douloureuse », un moment miraculeux « entre le temps, l’espace et mon propre cœur. » C’est ainsi qu’est né le désir de revivre cette « illumination » et qu’avec Du Lac, ils ont passé « des années à grimper sur les stacks ». En anglais, « sea stack » signifie « aiguille maritime », colonne dressée à quelques encablures du rivage.

    « En bas l’écume, en haut les plumes. La mer bave au pied, un goéland coiffe le sommet, entre les deux : la roche. » En français, on le nomme « pilier d’érosion de recul de la côte ». Le stack ne dépasse pas la hauteur du plateau côtier. Tesson en dessine l’évolution : l’arche qui s’ouvre dans la roche sous le ressac, la voûte de l’arche qui s’effondre, le pilier qui reste et s’affine, tandis que la côte continue à reculer. « C’est une ruine, un témoin, un souvenir. La relique de ce qui fut. C’est le stack. Un brave. Gloire à lui. »

    Les lectures de l’écrivain viennent à la rencontre de ses élans lyriques. Il sait raconter et décrire ses voyages, ses escalades, ses ressentis. J’admire comment il transforme l’expérience de l’exploration, concrète, physique, en réflexion sur le monde et sur la vie. « Nous grimpons des stacks de toutes sortes. De grès, de marbre, de lave ou de granit, dans moult mers, devant des populations d’oiseaux divers, certains à plumes bariolées, d’autres en spencer sombre, les uns au regard fou, les autres au bec en feu. » Contre ceux qui ne voient dans de telles équipées qu’une perte de temps, il s’en remet à Kenneth White, fondateur de la « géopoétique », contemplateur des étoiles et des tempêtes, des fleurs, du vent dans les bruyères.

    « Le stackisme consiste à repousser la mélancolie en se portant aux bords du monde. » Les citations abondent. Les aveux affleurent parfois : « Tout plutôt que l’ennui, c’est-à-dire le face-à-face avec soi-même. » Il note les noms (connus ou baptisés par eux) de la centaine de stacks grimpés avec Du Lac sur une carte du monde qui se déplie à la fin du livre : « Fouler un mètre carré intouché sur la surface de la Terre est un luxe. » « Toute ma vie, j’ai aimé les propositions de repli hors du monde. » Il savoure les libertés, « ces petites souplesses » qui donnent son charme à la vie.

    Les stacks symbolisent la distinction : refus de la codification commune, de l’ordre du temps, passion pour « ce qui démarque ». « Robin des Bois, Nietzsche, Monte-Cristo et Soljenitsyne ne sont pas des stacks. Ils ont des buts. Ils s’écartent du groupe mais agissent sur lui. […] Pour Kafka, c’est différent. Incompris, il décrit l’obsolescence de l’homme, le système comme broyeuse. Il meurt résigné, à peine publié. Il ne cherche pas à abattre le moloch. Il se contente de le peindre, écoeuré. En cela, lui est plus stack que les autres. Le dégoût est un moteur de vie parmi d’autres. »

    Le récit d’une succession d’ascensions engendrerait de la monotonie, l’écrivain a su élargir et varier son propos en décrivant le mode opératoire de leur entreprise tantôt plus facile, tantôt plus difficile que prévu, les rencontres, l’esprit d’équipe, ce que leur inspire le monde vu du haut d’un stack. Le sujet est original, l’expérience peu commune, l’enthousiasme de Sylvain Tesson intact. Les piliers de la mer : une lecture pour s’évader, imaginer, contempler. Ces piliers « vibrent ». « La mer palpite à leur pied. La beauté les nimbe. »

  • Suavité

    A la terrasse d’un café, au cœur du parc d’Ueno, Amélie remarque une jeune femme élégante dans une « robe en soie vert jade », d’un vert « subtil » difficile à décrire.

    amélie nothomb,le livre des soeurs,l'impossible retour,roman,littérature française,famille,mots,japon,voyage,culture,couleur,extrait« Je connais peu de plaisirs aussi grands que de jouir d’une couleur. Etre en présence d’un coloris stupéfiant, abolir toute autre sensation, ne plus percevoir que cette vibration particulière de la lumière, puisque la couleur traduit le spectre en un langage intime que nous appelons bleu, rouge, en l’occurrence vert, je nommerai cette nuance le jade de cérémonie. 
    Je réagis comme si j’avais pris des champignons hallucinogènes, pourtant je n’ai bu que le plus ordinaire des thés. C’est le charme de ce vert pâle qui me vaut ce trouble exquis
    […].
    Qu’importe de ne plus avoir de souvenirs incarnés dans cette ville. Il fallait peut-être faire table rase pour que Tokyo devienne, dans ma mémoire, uniquement la suavité de ce vert.
    Je suis comme le personnage d’
    A rebours, lui qui consacre son énergie à débusquer la couleur parfaite et à s’y immerger – chez lui, l’orangé. Quand j’avais lu Huysmans pour la première fois, à dix-huit ans, je m’étais interrogée sur la possibilité de vivre la couleur de façon à ce point paroxystique. Aujourd’hui, je ne me pose plus la question mais je le vis. »

    Amélie Nothomb, L’impossible retour

    Parc d'Ueno, photo routard.com

  • Duos d'Amélie

    Une fois Le livre des sœurs (2022) d’Amélie Nothomb refermé, une seule phrase à lire sur la quatrième de couverture : « Les mots ont le pouvoir qu’on leur donne. » Heureusement Tristane, la sœur de Laetitia, leur en donne beaucoup, et cela la sauve de parents trop amoureux l’un de l’autre pour lui témoigner une véritable affection, et aussi le duo qu’elle forme avec sa petite sœur pour qui elle éprouve un amour inconditionnel.

    amélie nothomb,le livre des soeurs,l'impossible retour,roman,littérature française,famille,mots,japon,voyage,culture

    L’impossible retour (2024) est d’une étoffe plus riche : un roman à la première personne et d’inspiration autobiographique. Il s’ouvre sur une allergie aux départs chez la narratrice qui a passé sa vie à partir. Déménagements successifs des parents diplomates avec « une progéniture plus traumatisée à chaque fois », installation à Kyoto à vingt-et-un ans – « une catastrophe » – puis à Bruxelles, puis à Paris, la seule ville où elle est restée « invraisemblablement longtemps ». Quelques voyages pour le travail, la découverte de l’Italie, de l’Amazonie, néanmoins un départ lui apparaît toujours « comme une violence ».

    Une amie photographe, Pep Beni, a gagné « un aller-retour long-courrier pour deux personnes » et choisi d’aller au Japon en sa compagnie, elle la veut pour guide. Depuis le dernier voyage d’Amélie là-bas en 2012, il y a eu la pandémie, la guerre d’Ukraine, la mort de son père. Guider quelqu’un au pays du Soleil-Levant l’effraye ; sa « langue fantôme », le japonais, parlé jusqu’à l’âge de cinq ans, réappris, lui reviendra-t-il comme lors de ses séjours précédents ?

    Mai 2023. Une fois dans l’avion, l’amie commence à angoisser : elle est asthmatique, allergique aux oreillers de plumes d’Air France. Amélie doit l’aider à éviter une crise d’angoisse – lui parler, l’inciter à regarder un film ensemble. A l’approche du Japon, aperçu par le hublot, celle qui répugnait à partir pleure de joie. D’Osaka, elles prennent le train pour Kyoto, où Pep a réservé des chambres dans une auberge traditionnelle.

    « Ivresse sèche : redécouvrir une ville fréquentée dans son enfance en s’interdisant la nostalgie. » Pep lui a fait promettre de ne pas céder à la mélancolie du souvenir. Elles sont enchantées du repas pris dans une taverne où « un héron attend sa pitance à la fenêtre ». Dans les chambres, Amélie apprécie « l’odeur du tatami frais », son amie veut savoir si le futon est bien « antiacarien » et l’oreiller sans plumes, ce qui semble froisser l’hôtelier.

    La visite des temples de Kyoto rappelle à Amélie celle qu’elle avait faite en 1989 avec son père dont l’émotion était visible, « comme si cette beauté le ravageait ». Au Ryōan-ji, devant le célèbre jardin de pierres, les deux amies partagent un émerveillement silencieux. « On pourrait en effet se dépouiller jusqu’à atteindre l’âpreté la plus rare, celle de l’esprit : ce vide, cette caisse de résonance idéale pour ressentir enfin le monde tel qu’il est, sans l’encombrer de notre tumulte intérieur dans lequel nous avons la vanité de voir de la pensée. Il faudrait ratisser notre vide comme ce jardin. »

    A Nara, autre bain de beauté. Pep Beni admire, photographie, remercie Amélie de si bien la guider. Celle-ci se félicite de ne pas lui avoir montré « les cimes de nostalgie » qu’elle a atteintes mais gardées pour elle-même. A Tokyo, ce sera une autre paire de manches. D’abord elle ne retrouve pas son billet de train dans le Shinkasen, indispensable pour passer le tourniquet de sortie à la gare.

    Ensuite, bien qu’elle ait vécu deux ans dans cette ville, Amélie a perdu ses repères. A l’hôtel prévu, Pep fait une réaction allergique dans la chambre. Heureusement « l’excellente Alice », leur contact sur place, qui vit à Tokyo avec son mari et son fils, propose de l’héberger. Amélie reprend le métro pour retourner seule à l’hôtel et se réjouit d’y commencer la relecture d’A rebours, le chef-d’œuvre de Huysmans qu’elle a emporté pour ce séjour à Tokyo.

    Alice propose aussi de leur faire découvrir la ville, Amélie est ravie, les voilà en de bonnes mains. Une excursion vers une plantation de thé « si près de Tokyo » la surprend – « Rien ne ressemble autant à l’idée du paradis qu’un jardin de thé. » Même sans voir le Fuji, dans les nuages, elle reconnaît les signes du kenshō, « son étreinte de divinité fraternelle » : « On est de plain-pied avec l’éternité, on ne se pose pas la question du devenir de sa transe. »

    Grâce à Alice, le séjour à Tokyo sera une réussite. L’impossible retour fait partie de ces livres où la voix profonde d’Amélie Nothomb se fait entendre, mêlée à l’intrigue. Leur voyage se déroule en quelque sorte sur deux strates : celle d’un séjour touristique avec ses péripéties et les réactions de Pep, au Japon pour la première fois, et celle d’une redécouverte imprégnée de souvenirs pour Amélie, un voyage intérieur où son père est particulièrement présent.

    Pep se sentira « métamorphosée » par ce pays. Amélie revivra l’épreuve de quitter le Japon, énième « arrachement » : « S’il est un art dans lequel je n’excelle pas, c’est celui du retour. »  Le livre refermé, on lit : « Tout retour est impossible, l’amour le plus absolu n’en donne pas la clef. »

  • Au préalable

    lászló krasznahorkai,le dernier loup,récit,littérature hongroise,estrémadure,loup,voyage,écriture,culture« […] en attendant, ils montèrent à bord d’une jeep, afin de se rendre à l’endroit, annonça José Miguel, qui lui lança des regards tout en conduisant et éleva la voix pour couvrir le bruit du moteur, à l’endroit où le dernier loup a péri, a péri ?! et il ordonna d’un signe à l’interprète de demander à José Miguel de confirmer ses propos, oui, répondit avec sa concision habituelle le garde-chasse, nous irons là où le dernier loup a péri, mais au préalable je vais vous montrer l’endroit où les derniers loups ont été abattus, quoi ?! s’exclama-t-il en bondissant sur son siège, les derniers loups, s’étonna lui aussi le barman, mais de quoi parle-t-il ? demanda-t-il en se tournant vers le siège arrière, autrement dit vers l’interprète, et José Miguel leur apprit alors que le mâle qu’ils avaient vu le matin même dans la vitrine de Dominguez Chanclón n’était pas réellement le dernier loup, cette histoire avait eu lieu en 1985, en février si sa mémoire était bonne, or, après cette date, précisa José Miguel avec son phrasé espagnol saccadé, sur le territoire de la finca dite La Gegosa, une meute entière de loups avait été abattue, entre 1985 et 1986 pour être précis, et à cet instant il freina brusquement, et manœuvra pour se placer devant un portail ouvragé sur lequel un panneau en fer indiquait la Gegosa, et après ? demanda le barman […] »

    László Krasznahorkai, Le dernier loup