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shoah

  • Le peu qui reste

    appelfeld,des jours d'une stupéfiante clarté,récit,littérature hébraïque,valérie zenatti,shoah,retour des rescapés,souvenirs,famille,solitude,entraide,culture,extrait« Il retourna au stand de café et de sandwichs. La femme qui le tenait se leva aussitôt :
    « Où étais-tu, mon petit ?
    - Je suis allé rendre visite à mon amie hospitalisée à l’infirmerie.
    - Elle va mieux ?
    - Je crois. »
    Elle lui tendit un café.
    « Les gens vont et viennent. Il me semble parfois qu’il leur est difficile de rester sur place. « Reposez-vous un peu, je leur dis. Je vous donnerai du café et des sandwichs. » Mais la route les appelle. Je n’imaginais pas que dans ma vie je me réjouirais de nouveau. Je m’étais trompée. La joie revient en moi lorsque je sers du café aux rescapés. C’est étrange, non ? Je ne demande rien, si ce n’est la force de me lever chaque matin, d’aller à un point de distribution avec mon sac à provisions, d’allumer le réchaud et de préparer des sandwichs. C’est tout ce que je demande, rien de plus. » Et elle éclata en sanglots.
    Démuni, Theo s’approcha d’elle et serra son épaule.
    « Nous sommes ici une famille, reprit-elle, nous sommes le peu qui reste d’une multitude, nous avons besoin les uns des autres. »

    Aharon Appelfeld, Des jours d’une stupéfiante clarté

  • Stupéfiante clarté

    La lecture récente de La Ligne d’Aharon Appelfeld m’a donné envie de continuer à découvrir son œuvre. Plusieurs m’avaient recommandé Des jours d’une stupéfiante clarté (2014, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, 2018), trouvé à la bibliothèque. Un récit magnifique.

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    « A la fin de la guerre, Theo décida qu’il ferait seul le chemin de retour jusqu’à sa maison, tout droit et sans prendre de détours. Malgré la distance de plusieurs centaines de kilomètres qui le séparait de chez lui, il avait l’impression de voir la route se dérouler avec clarté sous ses yeux, sur toute sa longueur.
      Il savait que cette décision l’éloignerait de ses camarades et le contraindrait à passer des jours entiers au milieu d’étendues immenses et désolées, mais il était déterminé. Il partit sans faire ses adieux.
      Il avait prévu de marcher à pas réguliers, concentré sur la route, pourtant ses jambes impatientes le poussèrent à accélérer. Au bout d’une heure il s’effondra, épuisé. »

    L’ouverture donne le ton du récit : sensations, pensées, mouvements. Etre seul semble étrange à Theo après « plus de deux ans avec ses compagnons de travaux forcés, torturés tour à tour par les gardiens et la faim. » Du haut d’une colline, il voit des prisonniers éparpillés, les évite. Une chapelle entre deux chênes le réjouit : elle lui rappelle sa mère, que pouvait bouleverser « un paysage, un arbre isolé, un oiseau rare ou un loup immobile dans un champ enneigé ».

    Elle était particulièrement enthousiaste pour les chapelles, ce qui ne plaisait pas à grand-mère Yohana, qu’elle rassurait : elle n’allait pas se convertir au christianisme pour autant. Les souvenirs de « périples hivernaux et scintillants » envahissent la mémoire de Theo et il s’approche de la chapelle où trône une icône couverte de poussière. En suivant le cours d’une rivière, il sait qu’alors « sa mère avait été tout son monde ».

    La pluie lui fait chercher un abri : il se retrouve sous une tente militaire dans un campement de prisonniers libérés. On lui demande d’où il vient – du camp numéro 8 – et on lui offre un café. Eux ont décidé de marcher ensemble vers la frontière hongroise. Theo va en Autriche. Ils ont récupéré plein de matériel, ce qui retarde leur marche. Theo a choisi de ne pas s’encombrer. Quand il pense aux années perdues (il a été exclu du lycée et n’a pu passer son baccalauréat), la formule de sa mère lui revient : « C’est remédiable. »

    Dans une baraque non fermée, une chance, il trouve trois lits de camp, un bureau, des livres, du café, des biscuits, des fruits secs, un réchaud, du savon et même une douche à l’extérieur, du linge de rechange, des vêtements à sa taille et des bottes en cuir. « La propreté impeccable de sa tenue lui insuffla une joie de vivre oubliée. » Il y passe des jours d’inaction totale et dort beaucoup.

    Ses voyages avec sa mère étaient des fêtes ; son père restait du matin au soir dans sa librairie. Elle l’emmenait en pèlerinage au monastère de Sankt Peter pour admirer les icônes et écouter la musique sacrée. C’était une belle femme qui attirait l’attention, « différente de toutes les autres femmes », une sensibilité d’artiste. Certains l’insultaient, choqués de voir une Juive dans un monastère.

    Theo voit s’approcher de la baraque une femme à la démarche « incertaine » ; il la prenait pour une paysanne, mais elle porte encore une tunique de déportée et lui demande de l’eau. Elle s’appelle Madeleine. Elle est si faible qu’il lui propose de se reposer là. Quand elle se réveille, il lui désinfecte ses blessures et les bande, la baraque contient aussi une trousse de secours.

    Cette rencontre va bouleverser Theo : quand il lui dit qu’il est de Sternberg et qu’il s’appelle Theo Kornfeld, Madeleine lui demande s’il est le fils de Martin Kornfeld, avec qui elle a étudié au lycée et avec qui elle est restée amie. Ils ont été très proches, puis il a épousé Yetti. « Tu ressembles beaucoup à ton père. » Mais Madeleine tombe très malade, vomit et a beaucoup de fièvre, comme lui quand il a eu le typhus. Il projette de la porter jusqu’au campement des rescapés. Désormais, ce sera la priorité de Theo, même si elle lui demande de continuer sa route. Grâce à elle, il apprend à mieux comprendre son père.

    Le marcheur solitaire a mué en chemin : le sort des autres lui importe plus qu’il ne le pensait, il prête une attention nouvelle aux rencontres, il admire cette femme du camp qui offre café et sandwiches aux rescapés de passage, il prend même en pitié des collabos pourchassés et battus. Aux souvenirs familiaux se mêlent ceux des camarades de camp comme Mandel, un homme simple qui cherchait la compagnie des autres et gardait foi en Dieu. Il avait trente ans « mais la lumière en lui ne s’était pas éteinte. Theo le voyait à présent dans une stupéfiante clarté, comme s’il se tenait près de lui ; visage rond, assez quelconque, aucun trait particulier, si ce n’était une expression d’étonnement continue qui semblait dire : Regarde comme ils nous frappent pour une faute que nous n’avons pas commise. Il n’y a rien à faire, hormis aider nos compagnons. »

    Il y aura d’autres rencontres intenses sur le chemin de Theo Kornfeld. Le retour des rescapés a été lent et compliqué après la seconde guerre mondiale, pour toutes sortes de raisons (voir La Trêve de Primo Levi). Dans le récit d’Appelfeld, on comprend qu’affaiblis physiquement, ils avaient aussi du mal moralement à se séparer les uns des autres, en plus de leurs craintes : ils ignoraient qui avait survécu parmi leurs proches et dans quel état ils allaient retrouver l’endroit qu’ils avaient dû quitter. Des jours d’une stupéfiante clarté ou l’humanité retrouvée.

    * * *

    Changement de rythme pour les dernières semaines de l’été :
    le lundi, un billet ; le jeudi, un extrait. Bonne lecture !

    Tania

  • Silhouettes

    Giacometti pour Semprun.jpg« Jamais, plus tard, toute une vie plus tard, je ne pourrais éviter la bouffée d’émotion – je ne parle point de celle que provoque la beauté de ces figures, celle-ci n’a pas besoin d’explication : elle est évidente, au premier degré –, d’émotion rétrospective, morale, pas seulement esthétique, que susciterait en tous lieux la contemplation des promeneurs de Giacometti, noueux, l’œil indifférent dressé vers des cieux indécis, infinis, déambulant de leur pas inlassable, vertigineusement immobile, vers un avenir incertain, sans autre perspective ou profondeur que celle que créerait leur propre démarche aveugle mais obstinée. Ils me rappelleraient insidieusement, quelle que soit la circonstance, même la plus joyeuse, le souvenir des silhouettes d’antan, à Buchenwald. »

    Jorge Semprun, L’écriture ou la vie

    © Alberto Giacometti, Trois hommes marchant, 1948, bronze, Yuz Museum, Shangai

    En complément pour la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste

  • La fin du voyage

    « Tout baignait dans un silence d’aquarium, de scène vue en rêve. Là où nous nous attendions à quelque chose de terrible, d’apocalyptique, nous trouvions, apparemment, de simples agents de police. C’était à la fois déconcertant et désarmant. Quelqu’un osa s’inquiéter des bagages : ils lui dirent « bagages, après » ; un autre ne voulait pas quitter sa femme : ils lui dirent « après, de nouveau ensemble » ; beaucoup de mères refusaient de se séparer de leurs enfants : ils leur dirent « bon, bon, rester avec enfants ». Sans jamais se départir de la tranquille assurance de qui ne fait qu’accomplir son travail de tous les jours ; mais comme Renzo s’attardait un peu trop à dire adieu à Francesca, sa fiancée, d’un seul coup en pleine figure ils l’envoyèrent rouler à terre : c’était leur travail de tous les jours.

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    Auschwitz / Photo Jason M Ramos, 24/10/2013 (Wikimedia commons)

    En moins de dix minutes, je me trouvai faire partie du groupe des hommes valides. Ce qu’il advint des autres, femmes, enfants, vieillards, il nous fut impossible alors de le savoir : la nuit les engloutit, purement et simplement. Aujourd’hui pourtant, nous savons que ce tri rapide et sommaire avait servi à juger si nous étions capables ou non de travailler utilement pour le Reich ; nous savons que les camps de Buna-Monowitz et de Birkenau n’accueillirent respectivement que quatre-vingt-seize hommes et vingt-neuf femmes de notre convoi et que deux jours plus tard il ne restait de tous les autres – plus de cinq cents – aucun survivant. Nous savons aussi que même ce semblant de critère dans la discrimination entre ceux qui étaient reconnus aptes et ceux qui ne l’étaient pas ne fut pas toujours appliqué, et qu’un système plus expéditif fut adopté par la suite : on ouvrait les portières des wagons des deux côtés en même temps, sans avertir les nouveaux venus ni leur dire ce qu’il fallait faire. Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp ; les autres finissaient à la chambre à gaz.

    Ainsi mourut la petite Emilia, âgée de trois ans, tant était évidente aux yeux des Allemands la nécessité historique de mettre à mort les enfants des juifs. […] Ainsi disparurent en un instant, par traîtrise, nos femmes, nos parents, nos enfants. Presque personne n’eut le temps de leur dire adieu. Nous les aperçûmes un moment encore, telle une masse sombre à l’autre bout du quai, puis nous ne vîmes plus rien. »

    Primo Levi, Si c’est un homme 

    Il y a quatre-vingts ans, le 27 janvier 1945, l’Armée rouge libérait les camps d’Auschwitz.

  • N'importe où

    Kokantzis Gioconda poche.jpg« Tant que durait l’été, la nuit tardait à venir, et avec elle arrivait l’heure du couvre-feu. Se glisser en douce hors de la maison après cette heure-là ? Nos parents nous l’avaient depuis longtemps interdit à cause du danger. Mais l’été avait un avantage : on pouvait se trouver un coin presque n’importe où, s’asseoir dans les herbes sèches, s’allonger. Nous devenions prudents comme des conspirateurs. Notre comportement dut bien des fois déconcerter nos amis, et je surpris souvent – du moins me sembla-t-il – des regards soupçonneux. »

    Nìkos Kokàntzis, Gioconda