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valérie zenatti

  • Déni

    Zenatti Déni.jpg« Les scientifiques répondent à l’unisson : l’esprit (le cerveau, la conscience) qui refuse la grossesse ordonne au corps de continuer à fonctionner comme si de rien n’était, et intime même au fœtus et à la poche qui le contient de rester suffisamment comprimés dans l’espace existant pour maintenir l’illusion jusqu’au bout. Les muscles de la mère se tendent et se renforcent afin qu’aucun changement ne soit visible. L’utérus utilise l’espace au-dessus de lui en repoussant les anses grêles et l’intestin vers le haut afin que le bébé puisse s’y glisser et s’y cacher tranquillement.
    Parfois le déni est levé quelques semaines ou quelques jours avant l’accouchement, et la grossesse devient instantanément visible. Une phrase a été prononcée : Vous êtes enceinte. La conscience se fait. L’esprit sait, et le corps suit, il accepte d’être sur-pris. »

    Valérie Zenatti, La surprise

    Photo de couverture de Déni de grossesse par Karine Denza (L'Harmattan)

  • De la surprise

    De Valérie Zenatti, vous avez peut-être lu Une bouteille dans la mer de Gaza (Ecole des Loisirs, 2005). C’est le seul livre de ses livres que j’aie lu, mais en tant que traductrice d’Aharon Appelfeld, elle a souvent été citée ici. La surprise (Autrement, 2025), sous-titrée Une innocence renouvelée, est à la fois un essai et un récit personnel autour de ce mot choisi pour la collection Les grands mots.

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    Après les hésitations sur le mot à élire, « surprise » s’était imposée : « Voici donc un substantif, un participe également adjectif au féminin, une flèche, un coup de tonnerre, un éblouissement mais pas que, une stupeur mais pas que, elle peut être bonne ou mauvaise, c’est un projecteur qui s’allume, que dis-je un projecteur, c’est une clé et peut-être LA clé ! »

    « Portrait en mouvement » s’ouvre sur l’idée d’enfin posséder « la bonne grille de lecture de l’existence » dans « ce milieu mouvant des expériences vécues, des connaissances acquises, des « événements » dont elle a été témoin, avec les sensations et les pensées qui l’ont traversée. La surprise et son effet, quasiment simultanés, appellent des dates clés, des moments de sidération ou d’incrédulité en apprenant les nouvelles du monde. Comme Gregor Samsa dans La Métmorphose de  Kafka, on se pose alors la question : « Que m’est-il arrivé ? » Par définition, on ne s’attend pas à la surprise.

    Valérie Zenatti se rappelle l’étonnement de sa grand-mère tunisienne à chaque fois qu’ils lui faisaient la surprise d’une visite non annoncée pour garder son intensité à la joie des retrouvailles avec ceux qui s’étaient éloignés d’elle – « l’espace d’un instant, c’était la réparation de la séparation. » Elle cite de nombreux extraits de ses lectures qui rencontrent son sujet de réflexion.

    Magnifique surprise, un matin de janvier 2020 : un mail de la directrice du département de littérature romane de l’université de Czernowitz, qui enseigne l’œuvre d’Appelfeld à travers ses traductions, l’invite à participer à un colloque en décembre dans cette ville ukrainienne (appelée aujourd’hui Tchernivtsi). A la joie suscitée par le mail de Galyna Dranenko succédera l’inquiétude. La pandémie de Covid-19 amène un report de date et débouche finalement sur un colloque via Zoom. Puis ce sera l’invasion russe en Ukraine. Quel cauchemar ce serait de « tout savoir d’avance » !

    Arrêt sur l’étymologie du mot, en français puis en hébreu, d’où surgit une autre définition de la surprise : « un bouleversement soudain du temps, qui frappe le corps et l’esprit. »  Ainsi fait l’amour, ainsi fait l’amitié, mais aussi le retournement des choses, le désamour, la « désamitié », chocs qui font remonter le temps pour distinguer les signes qu’on n’avait pas voulu voir.

    Les fausses surprises, le divulgâchage, la mauvaise blague… La surprise n’est pas toujours bonne. Une page sur le premier avril, jour des farces, m’apprend qu’il suivait l’équinoxe de printemps dans l’antiquité grecque, les « Hilaria » romains célébrés le 25 mars. Surprise : « En 1564, Charles IX, roi de France, décida de déplacer le début de l’année du 25 mars au 1er janvier. Jusque-là, le Nouvel An était fêté entre le 25 mars et le 1er avril, et l’on s’offrait des cadeaux. » L’édit de Roussillon marqua ce changement dans le calendrier. Le saviez-vous ?

    L’annonce d’une naissance, celle d’un décès, leurs effets, entrent évidemment dans La surprise de Valérie Zenatti. La première partie se termine sur des témoignages à propos des plus grandes surprises vécues, dans la vie privée et dans la vie professionnelle. Au milieu du livre, elle revient sur sa propre naissance, vécue sans être ressentie, dont elle aimerait se souvenir, et sur la diversité des réactions des nouveaux-nés. Sous le titre « Soit l’a-surprise », elle examine l’attitude des opposants pacifistes, des blasés, des croyants et des complotistes, des négationnistes, des désespérés.

    Enfin, l’autrice présente les auteurs marquants rencontrés durant sa vie « en écrivant, en vivant, en lisant ». Inattendue, « l’aptitude à la surprise » propose en guise d’entraînement « Les dix commandements de l’aptitude à la surprise » illustrés par Colette Natrella, confirmant une certaine légèreté de ton que l’autrice a voulu garder tout du long. Elle réussit en tout cas à surprendre ses lecteurs d’un chapitre à l’autre, et ce livre va plus loin qu’il n’y paraît au début. En le refermant, je me suis dit qu’il y avait des fils à tirer entre La surprise et La vie intense. Ces passerelles entre les textes, entre les livres, n’est-ce pas aussi la bonne surprise de la lecture ?

  • Le peu qui reste

    appelfeld,des jours d'une stupéfiante clarté,récit,littérature hébraïque,valérie zenatti,shoah,retour des rescapés,souvenirs,famille,solitude,entraide,culture,extrait« Il retourna au stand de café et de sandwichs. La femme qui le tenait se leva aussitôt :
    « Où étais-tu, mon petit ?
    - Je suis allé rendre visite à mon amie hospitalisée à l’infirmerie.
    - Elle va mieux ?
    - Je crois. »
    Elle lui tendit un café.
    « Les gens vont et viennent. Il me semble parfois qu’il leur est difficile de rester sur place. « Reposez-vous un peu, je leur dis. Je vous donnerai du café et des sandwichs. » Mais la route les appelle. Je n’imaginais pas que dans ma vie je me réjouirais de nouveau. Je m’étais trompée. La joie revient en moi lorsque je sers du café aux rescapés. C’est étrange, non ? Je ne demande rien, si ce n’est la force de me lever chaque matin, d’aller à un point de distribution avec mon sac à provisions, d’allumer le réchaud et de préparer des sandwichs. C’est tout ce que je demande, rien de plus. » Et elle éclata en sanglots.
    Démuni, Theo s’approcha d’elle et serra son épaule.
    « Nous sommes ici une famille, reprit-elle, nous sommes le peu qui reste d’une multitude, nous avons besoin les uns des autres. »

    Aharon Appelfeld, Des jours d’une stupéfiante clarté

  • Stupéfiante clarté

    La lecture récente de La Ligne d’Aharon Appelfeld m’a donné envie de continuer à découvrir son œuvre. Plusieurs m’avaient recommandé Des jours d’une stupéfiante clarté (2014, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, 2018), trouvé à la bibliothèque. Un récit magnifique.

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    « A la fin de la guerre, Theo décida qu’il ferait seul le chemin de retour jusqu’à sa maison, tout droit et sans prendre de détours. Malgré la distance de plusieurs centaines de kilomètres qui le séparait de chez lui, il avait l’impression de voir la route se dérouler avec clarté sous ses yeux, sur toute sa longueur.
      Il savait que cette décision l’éloignerait de ses camarades et le contraindrait à passer des jours entiers au milieu d’étendues immenses et désolées, mais il était déterminé. Il partit sans faire ses adieux.
      Il avait prévu de marcher à pas réguliers, concentré sur la route, pourtant ses jambes impatientes le poussèrent à accélérer. Au bout d’une heure il s’effondra, épuisé. »

    L’ouverture donne le ton du récit : sensations, pensées, mouvements. Etre seul semble étrange à Theo après « plus de deux ans avec ses compagnons de travaux forcés, torturés tour à tour par les gardiens et la faim. » Du haut d’une colline, il voit des prisonniers éparpillés, les évite. Une chapelle entre deux chênes le réjouit : elle lui rappelle sa mère, que pouvait bouleverser « un paysage, un arbre isolé, un oiseau rare ou un loup immobile dans un champ enneigé ».

    Elle était particulièrement enthousiaste pour les chapelles, ce qui ne plaisait pas à grand-mère Yohana, qu’elle rassurait : elle n’allait pas se convertir au christianisme pour autant. Les souvenirs de « périples hivernaux et scintillants » envahissent la mémoire de Theo et il s’approche de la chapelle où trône une icône couverte de poussière. En suivant le cours d’une rivière, il sait qu’alors « sa mère avait été tout son monde ».

    La pluie lui fait chercher un abri : il se retrouve sous une tente militaire dans un campement de prisonniers libérés. On lui demande d’où il vient – du camp numéro 8 – et on lui offre un café. Eux ont décidé de marcher ensemble vers la frontière hongroise. Theo va en Autriche. Ils ont récupéré plein de matériel, ce qui retarde leur marche. Theo a choisi de ne pas s’encombrer. Quand il pense aux années perdues (il a été exclu du lycée et n’a pu passer son baccalauréat), la formule de sa mère lui revient : « C’est remédiable. »

    Dans une baraque non fermée, une chance, il trouve trois lits de camp, un bureau, des livres, du café, des biscuits, des fruits secs, un réchaud, du savon et même une douche à l’extérieur, du linge de rechange, des vêtements à sa taille et des bottes en cuir. « La propreté impeccable de sa tenue lui insuffla une joie de vivre oubliée. » Il y passe des jours d’inaction totale et dort beaucoup.

    Ses voyages avec sa mère étaient des fêtes ; son père restait du matin au soir dans sa librairie. Elle l’emmenait en pèlerinage au monastère de Sankt Peter pour admirer les icônes et écouter la musique sacrée. C’était une belle femme qui attirait l’attention, « différente de toutes les autres femmes », une sensibilité d’artiste. Certains l’insultaient, choqués de voir une Juive dans un monastère.

    Theo voit s’approcher de la baraque une femme à la démarche « incertaine » ; il la prenait pour une paysanne, mais elle porte encore une tunique de déportée et lui demande de l’eau. Elle s’appelle Madeleine. Elle est si faible qu’il lui propose de se reposer là. Quand elle se réveille, il lui désinfecte ses blessures et les bande, la baraque contient aussi une trousse de secours.

    Cette rencontre va bouleverser Theo : quand il lui dit qu’il est de Sternberg et qu’il s’appelle Theo Kornfeld, Madeleine lui demande s’il est le fils de Martin Kornfeld, avec qui elle a étudié au lycée et avec qui elle est restée amie. Ils ont été très proches, puis il a épousé Yetti. « Tu ressembles beaucoup à ton père. » Mais Madeleine tombe très malade, vomit et a beaucoup de fièvre, comme lui quand il a eu le typhus. Il projette de la porter jusqu’au campement des rescapés. Désormais, ce sera la priorité de Theo, même si elle lui demande de continuer sa route. Grâce à elle, il apprend à mieux comprendre son père.

    Le marcheur solitaire a mué en chemin : le sort des autres lui importe plus qu’il ne le pensait, il prête une attention nouvelle aux rencontres, il admire cette femme du camp qui offre café et sandwiches aux rescapés de passage, il prend même en pitié des collabos pourchassés et battus. Aux souvenirs familiaux se mêlent ceux des camarades de camp comme Mandel, un homme simple qui cherchait la compagnie des autres et gardait foi en Dieu. Il avait trente ans « mais la lumière en lui ne s’était pas éteinte. Theo le voyait à présent dans une stupéfiante clarté, comme s’il se tenait près de lui ; visage rond, assez quelconque, aucun trait particulier, si ce n’était une expression d’étonnement continue qui semblait dire : Regarde comme ils nous frappent pour une faute que nous n’avons pas commise. Il n’y a rien à faire, hormis aider nos compagnons. »

    Il y aura d’autres rencontres intenses sur le chemin de Theo Kornfeld. Le retour des rescapés a été lent et compliqué après la seconde guerre mondiale, pour toutes sortes de raisons (voir La Trêve de Primo Levi). Dans le récit d’Appelfeld, on comprend qu’affaiblis physiquement, ils avaient aussi du mal moralement à se séparer les uns des autres, en plus de leurs craintes : ils ignoraient qui avait survécu parmi leurs proches et dans quel état ils allaient retrouver l’endroit qu’ils avaient dû quitter. Des jours d’une stupéfiante clarté ou l’humanité retrouvée.

    * * *

    Changement de rythme pour les dernières semaines de l’été :
    le lundi, un billet ; le jeudi, un extrait. Bonne lecture !

    Tania