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musique - Page 7

  • Concert et comédie

    Nous étions au milieu de La prisonnière. Pour vérifier les dires d’Albertine au sujet de Mlle Vinteuil, le narrateur se rend à une soirée des Verdurin, curieux de découvrir par lui-même le fameux salon qui fut le foyer de l’amour de Swann pour Odette (Swann mort, désormais réduit à un nom.) Mais Brichot le détrompe, les Verdurin ont déménagé depuis et le « Quai Conti », leur nouvelle adresse, n’a plus à ses yeux le charme d’antan.  

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    Le baron de Charlus y a organisé un grand « tra la la musical » pour mettre Morel en avant, il cherche aussi à lui faire donner la Légion d’honneur. Très en verve, Palamède de Guermantes a perdu de sa prudence et plaisante en voyant le professeur de la Sorbonne arriver en compagnie du jeune homme. Il a lui-même choisi les invités pour cette soirée musicale. Mme Verdurin, fâchée de ses exclusives (en plus, M. de Charlus a persuadé Morel de refuser un concert à des amis de la Patronne), ne supportera pas de voir les relations du baron défiler pour le féliciter, lui, et l’ignorer, elle, l’amie des arts et des artistes.

    Si les évocations fameuses de la sonate dans Un amour de Swann sont un enchantement, celles du septuor de Vinteuil dans La prisonnière – Proust décrit longuement le concert – comptent aussi parmi les plus belles qu’il ait écrites sur l’art musical : « je me demandais si la Musique n’était pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes. »

    Le narrateur se reproche souvent sa paresse pour écrire, sa vie mondaine. En découvrant ce soir-là l’œuvre du compositeur (grâce à l’amie de sa fille qui a passé des années « à débrouiller le grimoire laissé par Vinteuil »), il entend un appel : « l’étrange appel que je ne cesserais plus jamais d’entendre comme la promesse qu’il existait autre chose, réalisable par l’art sans doute, que le néant que j’avais trouvé dans tous les plaisirs et dans l’amour même, et que si ma vie me semblait si vaine, du moins n’avait-elle pas tout accompli. »

    En fin de soirée, Brichot, toujours curieux, retient le baron de Charlus, l’interroge sur les « invertis » du passé et du présent ; il sait que le sort du protecteur de Morel est scellé. Les Verdurin ont décidé de les séparer et on assiste à une scène cruelle où M. de Charlus, si combatif d’habitude, s’effondre, secouru par la seule reine de Naples revenue chercher son éventail oublié et qui l’emmène avec elle. Les mêmes Verdurin s’arrangeront par ailleurs pour verser secrètement une rente au vieux Saniette ruiné en bourse.

    Les lumineuses rayures à la fenêtre d’Albertine dans la nuit – « un trésor en échange duquel j’avais aliéné ma liberté, la solitude, la pensée » – rallument l’incessant débat intérieur sur leur avenir : tantôt ils s’amusent à imaginer comment ils meubleraient leur yacht s’ils en avaient un, tantôt c’est l’interrogatoire masqué et les réponses qui échappent à la jeune femme, trahissant d’anciens mensonges. Alors il lui joue la comédie de la rupture nécessaire, veut qu’elle s’en aille dès le lendemain : « La vie que vous menez ici est ennuyeuse pour vous ».

    « Quand j’étais rentré, ç’avait été avec le sentiment d’être un prisonnier, nullement de retrouver une prisonnière. » Elle proteste, se dit heureuse chez lui, ils finissent – comme il l’espérait – par se réconcilier. Il y voit la préparation d’une rupture véritable, inévitable, au moment qu’il choisira le plus propice pour éviter de trop en souffrir. « Toutes les heures d’Albertine m’appartenaient. Et en amour il est plus facile de renoncer à un sentiment qu’à une habitude. » Elle redevient son « ange musicien » au pianola, son « œuvre d’art la plus précieuse ». Jusqu’à ce qu’un matin, Françoise lui annonce qu’Albertine a fait ses malles, qu’elle est partie.

    Lire La Prisonnière, c’est s’interroger constamment sur la vérité des sentiments. Le narrateur est si convaincu qu’il doit paraître détaché pour qu’Albertine lui reste attachée, plaider le faux pour récolter le vrai, et la jeune femme si encline à lui jouer la comédie qu’on a vraiment du mal à comprendre leur relation. Proust décrit l’équilibre instable d’un amour « réduit à la souffrance, à l’incertitude, et parfois même, paradoxalement, à l’indifférence dans l’assurance de la possessivité. Ambivalent, il est une source intarissable de frayeurs et de questionnement. » (La Parafe, 2009)

     

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  • Touches

    proust,a la recherche du temps perdu,du côté de chez swann,un amour de swann,roman,littérature française,relire la recherche,amour,passion,jalousie,société,musique,culture« Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n’est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement çà et là, séparées par d’épaisses ténèbres inexplorées, quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autres qu’un univers d’un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu’ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l’un de ces musiciens. »

     

    Marcel Proust, Un amour de Swann
    (A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, deuxième partie)

     

    Photo de Proust, s. d., L'Express

  • Dans la musique

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    Dominique Bona, Deux sœurs

  • Deux soeurs au piano

    Dominique Bona m’avait enchantée avec Berthe Morisot, Le secret de la femme en noir. Deux sœurs (2012) raconte la vie des « muses de l’impressionnisme » qui ont servi de modèles au célèbre Renoir, Yvonne et Christine Lerolle au piano (1897), aujourd’hui au musée de l’Orangerie. Berthe Morisot avait rencontré leur père en Normandie, ils y ont même peint ensemble. Et elle avait choisi Renoir et Mallarmé pour veiller après sa mort (en 1895) sur sa fille Julie Manet, qui sera une amie très proche des deux sœurs. 

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    Auguste Renoir, Yvonne et Christine Lerolle au piano, 1897 / Photo © La Parisienne du Nord

    C’est leur vie, et celle de deux familles : les Lerolle et les Rouart – elles ont épousé deux frères. Yvonne et Christine ont grandi dans un milieu ouvert à l’art : leur père, Henry Lerolle, « héritier d’une entreprise prospère de bronziers d’art », est lui-même peintre, avec modestie, et collectionneur d’art, par amour de la peinture et des artistes qu’il reçoit chez lui. « Tous les gens qu’elles fréquentaient étaient peintres, poètes ou musiciens : elles ont vécu, avec un parfait naturel et sans aucun snobisme, dans un bouillon artistique où les génies se bousculaient. »

     

    Qui étaient les sœurs Lerolle ? La question que Dominique Bona s’est posée au départ – « Renoir ne livrait le nom de famille de ses modèles que lorsqu’il s’agissait de personnalités ayant pignon sur rue » – l’a conduite vers un « condensé d’artistes autour des deux sœurs, comme une ronde enchantée, dans les dernières années du XIXe siècle. » Derrière la vision heureuse sur la toile, elle a découvert « des ombres et des drames », et plus qu’il n’en faut pour tenir les lecteurs en haleine.

     

    Bona rapporte bien sûr l’histoire du tableau, des circonstances dans lesquelles il a été peint jusqu’à son arrivée dans la collection Paul Guillaume-Jean Walter. Mais du vivant d’Auguste Renoir, la toile qu’on aurait imaginée à la place d’honneur chez les Lerolle n’a en fait jamais quitté le peintre, qui l’a toujours gardée près de lui. 

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    Auguste Renoir, Yvonne et Christine Lerolle au piano, 1897, Musée de l'Orangerie, Paris

    Quand Renoir les peint, Yvonne et Christine Lerolle ont vingt et dix-huit ans. L’aînée (en blanc) est la plus musicienne, la cadette (en rouge) la plus enjouée. Leur mère, Madeleine Escudier, « grande et belle femme », belle voix, chante et récite des poèmes, elle règne avec charme. Leur père peint des paysages, des scènes religieuses ou symboliques, commandes d’Etat ou d’Eglise. Dans leur hôtel particulier à Paris, la vie est facile pour les deux sœurs et leurs deux jeunes frères : « On ne manque de rien. On reçoit beaucoup, rien que des amis. »

     

    Debussy vient souvent chez Henry Lerolle, peintre « enivré de musique », loin de la bohème, mais artiste authentique. Il expose au Salon, déteste l’académisme, et doute tellement de son art qu’il finira par renoncer « à ses pinceaux officiels » pour ne montrer ce qu’il dessine ou peint qu’à ses intimes. Son tableau le plus connu est au Metropolitan, A l’orgue, une toile dans la gamme des bruns et des gris qu’il chérissait, à l’opposé d’un coloriste comme Renoir.

     

    Lerolle collectionne les œuvres d’artistes qu’il admire, à une époque où les impressionnistes sont encore mal considérés : Corot, Fantin-Latour, Eugène Carrière, Puvis de Chavannes, Morisot, Monet, Maurice Denis, Degas (en nombre), Gauguin, Camille Claudel… Son beau-frère, le compositeur Ernest Chausson, est pour Henry Lerolle plus qu’un ami, un frère. Lui aussi collectionne dessins et peintures, ils rivalisent même dans la « course aux Degas ». 

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    Henry Lerolle, La répétition à l'orgue, 1885, Metropolitan Museum of Art, New York

    Le troisième homme, le plus sérieux au milieu de ces doux rêveurs, c’est Arthur Fontaine, qui a épousé la plus jeune sœur Escudier, Marie, la cadette de Madeleine Lerolle et de Jeanne Chausson (c’est elle qui tient une partition et chante sur le tableau A l’orgue). Œuvrant pour le progrès social, ce haut fonctionnaire est un « bourreau de travail ». Au contact des Lerolle et des Chausson, il développe son goût pour les arts et devient lui aussi un grand collectionneur.

    A cette époque, chaque famille bourgeoise possède un piano. Jeunes filles au piano est le premier Renoir acheté par l’Etat, une date dans sa carrière. Pour Yvonne et Christine Lerolle au piano, il change de format, peint en largeur, ce qui donne plus de place au piano (elles sont de vraies musiciennes) et laisse entrevoir le décor : deux chefs-d’œuvre de Degas sur le mur du salon, Danseuses et Avant la course.

     

    C’est Degas, « célibataire endurci », qui a « l’idée de marier deux fils d’Henri Rouart aux deux filles d’Henry Lerolle » et ensuite Ernest Rouart à Julie Manet. Il ignore qu’Eugène Rouart, grand ami de Gide, est tourmenté par ses penchants sexuels. Yvonne est d’abord rassurée par cette amitié, elle-même est amie de Madeleine Rondeaux que Gide vient d’épouser. Louis, le benjamin des quatre frères Rouart, brille en société, se passionne pour l’art et la littérature, c’est aussi un provocateur impétueux, ce qui semble convenir à Christine, qui aime rire et se moquer.

     

    Et pourtant ces deux mariages vont mettre les deux sœurs à l’épreuve, sans jamais nuire à leur attachement. L’aînée se retrouve éloignée des siens, de Paris, par son mari qui se lance dans l’agriculture, la fait passer d’une ferme d’Autun à un château à Bagnols-de-Grenade, du côté de Toulouse. La cadette garde son environnement familier et ses relations parisiennes, mais elle subit les crises d’humeur de Louis, homme « orageux ». Dominique Bona raconte les « deux versions du malheur conjugal ».

     

    Affaire Dreyfus, première guerre mondiale, créations, décès, héritages, collections dispersées, Deux sœurs est le récit d’une époque, d’un milieu, avec une incroyable « galerie de personnages », membres des deux clans et amis artistes. Deux sœurs nous introduit dans leur intimité et fait rêver devant cette formidable proximité entre collectionneurs et artistes au tournant d’un siècle, pour l’amour de l’art.

  • Les Ponts-de-Cé

    J’ai traversé Les Ponts-de-Cé

    C'est là que tout a commencé

      

    Une chanson des temps passés

    aragon,louis,les ponts-de-cé,poulenc,bruxelles,maison des arts,schaerbeek,concert,guinguette,salon de la mélodie,chant,musique,cultureParle d’un chevalier blessé

     

    D’une rose sur la chaussée

    Et d’un corsage délacé

     

    Du château d’un duc insensé

    Et des cygnes dans les fossés

     

    De la prairie où vient danser

    Une éternelle fiancée

     

    Et j’ai bu comme un lait glacé

    Le long lai des gloires faussées

     

    La Loire emporte mes pensées

    Avec les voitures versées

     

    Et les armes désamorcées,

    Et les larmes mal effacées

     

    Oh ma France ô ma délaissée

    J’ai traversé Les Ponts-de-Cé

     

    Louis Aragon, Les Yeux d’Elsa, 1942

     

    Photo : Concert guinguette à la Maison des Arts : Le salon de la mélodie (29/5/2015)

     

    Pour info, le 20 juin prochain, la fête de la musique déménage à Schaerbeek : apéro musical à la bibliothèque Sésame et « conférence chantée », ensuite fête et concerts gratuits en bas de l’avenue Huart Hamoir.