Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mer - Page 2

  • Plissart Aqua Arbor

    Le Botanique accueille jusqu’au dix janvier « Aqua Arbor » de Marie-Françoise Plissart. Connue pour ses photographies d’architecture et de villes, elle expose ici un autre versant de son œuvre : les mers, les arbres, des photographies en noir et blanc. « Parc royal » (l’affiche) avec son assemblage, ses reflets dans l’eau, ses lumières, introduit ses grandes « compositions marines ».

    plissart,marie-françoise,aqua arbor,exposition,photographie,bruxelles,le botanique,mer,arbres,nature,culture
    Parc royal © Marie-Françoise Plissart

    Ce ne sont pas des vues de mer d’un seul point de vue à un moment précis, mais des agencements, des mises en scène. Dans une vidéo (sur la mezzanine), la photographe explique qu’elle a voulu prendre en compte le temps qui change, le temps de regarder, de photographier (la vitesse d’obturation a incroyablement progressé – temps impossible à l’échelle du regard humain ou animal), le temps de composer aussi. Elle situe son travail « à cheval sur l’argentique et le numérique ».

    « Aqua » montre des « constructions visuelles » jouant sur l’art de juxtaposer, de créer des contrastes, d’ajuster, « toujours dans une recherche de tension et d’équilibre » (Véronique Danneels). Ex-véliplanchiste, Marie-Françoise Plissart prend ses photos du littoral, pas en pleine mer, sur tous les continents. Elle prépare une installation artistique dans la station de métro Parc Royal, prévue en 2018.

    L’horizon qui structure ses compositions, en principe au milieu, on peut quasi le toucher sur une photographie, alors qu’en réalité (elle le souligne dans la vidéo), il reste une limite inaccessible. Enfant, la photographe bruxelloise passait les grandes vacances à la campagne et rêvait d’aller à la mer, de voyager.

    Au sol, une carte du monde inédite est dédiée à celle-ci : une carte des mers réalisée par Bieke Cattoor, architecte-urbaniste (KUL). En laissant pays et continents sur les bords, cette carte en bleu nous fait prendre conscience autrement de l’importance de la mer sur notre planète (pas seulement par la surface qu’elle couvre).

    La houle et les nuages, les rives du fleuve Congo, le vol des oiseaux, le passage d’un bateau, les explosions d’écume sur les vagues... Chaque composition explore un thème, un climat, à Saint-Pétersbourg ou Ostende, Hong Kong ou Lesconil (France), jusqu’à cette fascinante vue du Sri Lanka où les animaux sur le rivage et la végétation volent la vedette au monde aquatique.

    plissart,marie-françoise,aqua arbor,exposition,photographie,bruxelles,le botanique,mer,arbres,nature,culture
    Lesconil (France) © Marie-Françoise Plissart

    Au fond de la salle, on peut s’asseoir pour regarder le film « Congo » (2003) : autorisée à filmer la rive gauche du fleuve Congo à Kinshasa – « 45 minutes, pas une seconde de plus » (injonction administrative) –, la cinéaste filme d’une bananière un plan fixe. Au rythme lent de la navigation, on découvre les activités humaines sur la rive ou à bord d’autres bateaux, les installations industrielles à l’abandon, les baraques rafistolées, le linge mis à sécher, la végétation qui pousse comme elle peut. Des inscriptions, des slogans, des gestes de réaction aussi. « Ce qu’on voit parle de soi-même. » (M.-F. Plissart)

    « Arbor », à l’étage, présente des photographies N/B des vingt dernières années que Marie-Françoise Plissart avait prises sans intention particulière sinon garder le souvenir de rencontres, de lieux, d’impressions. Le rôle du photographe n’est-il pas d’être le « gardien de la mémoire » ? Elle raconte dans la vidéo comment, après un incendie à côté de chez elle, une dame lui avait parlé d’un album de photos comme de sa plus grande perte – un témoignage confirmé par les assureurs.

    Plus que des photographies d’arbres, sa sélection montre les liens entre les arbres ou entre les arbres et les hommes. Par exemple dans ses séries de voyage en Chine, en 2010 et 2011. Des hommes prennent le thé dans la cour d’un ancien temple de Confucius où poussent deux figuiers centenaires. Des canards se promènent près d’une grange où les villageois rangent leur cercueil creusé dans un tronc, préparé de leur vivant. Des amateurs emmènent leurs oiseaux siffleurs au parc, une couverture sur leur cage.

    Une belle série montre des arbres de santal transplantés à l’aide de cordes pour peupler un nouveau campus universitaire. A l’opposé de cet esprit de conservation ou plutôt de transmission aux générations futures, des photos de cabanes installées dans les arbres du bois de Lappersfort, près de Bruges, témoignent du combat écologique contre l’abattage (perdu et gagné, 5 hectares rasés sur 13).

    Dans ses voyages, la Bruxelloise a rencontré des arbres exceptionnels, un baobab qui aurait 734 ans (Sri Lanka), un figuier du Bengale (Calcutta) foudroyé qui continue de croître (on dirait plusieurs arbres, mais en réalité, il s’agit bien d’un seul, qui s’étend à présent sur un hectare et demi !)

    plissart,marie-françoise,aqua arbor,exposition,photographie,bruxelles,le botanique,mer,arbres,nature,culture
    Vue d'ensemble au musée du Botanique. Au sol, "Carte des mers" de Bieke Cattoor

    Marie-Françoise Plissart lit beaucoup (dans la vidéo, elle cite Ponge, Maylis de Kérangal), elle est à l’écoute des gens qu’elle rencontre. Elle a pris des photos dans le jardin de l’architecte Pierre Hebbelinck, à Othée : des arbres chaulés dans le brouillard ; un élagueur en plein travail, y taillant un vieux poirier « pour lui donner quelques années de plus ». Pierre Lesage lui a fait remarquer que les arbres « depuis toujours forment le plus grand des réseaux par leurs racines qui vont jusqu’à la mer ».

    Vous vous souvenez peut-être des aquarelles de Hans Op de Beeck, exposées au Botanique l’an dernier ? « Aqua Arbor » de Marie-Françoise Plissart m’y a fait penser, bien que son travail soit très différent, plus ancré dans le réel : cette fois encore, le noir et blanc, la lumière, la nature et l’humanité, la poésie sont au rendez-vous.

  • Bonjour Ostende

    Ce joli titre d’exposition – en français à la Côte belge, ce n’est pas si courant, merci – met à l’honneur les peintres inspirés par Ostende aux Galeries Vénitiennes, sur la digue de la reine des plages belges, jusqu’au 15 septembre. « Bonjour Ostende » est d’abord le titre d’une amusante toile cubiste de Floris Jespers choisie comme affiche : silhouettes de promeneurs à la manière d’un collage, la tête ailleurs, sur un bord de mer où les poissons s’envoient en l’air – Ostende avec ses cabines rayées, ses bateaux à l’horizon. 

    bonjour ostende,exposition,ostende,peinture,mer,ensor,spilliaert,galeries vénitiennes,belgique,culture
    Floris Jespers, Bonjour Ostende, 1926-1927

    Plusieurs oeuvres de Floris Jespers, dont « La plage d’Ostende », remarquable aussi, accueillent les visiteurs avant qu’ils pénètrent dans une longue salle d’exposition  où les tableaux sont présentés par ordre chronologique, de 1650 à nos jours. Les anciennes représentations de la ville relèvent de la peinture d’histoire (Peter Snayers, « Le Siège d’Ostende ») et mettent en valeur le port, l’arrivée des bateaux, le marché aux poissons, la plage et la digue.

    Au XIXe siècle, Michel Van Cuyck, peintre ostendais, montre la société élégante en promenade sur la digue et, sur la plage, des cabines sur roues qu’on retrouve dans une grande toile verticale de François Musin, « La plage de l’ouest et le casino d’Ostende ». Le Kursaal (ou Casino) est un endroit mythique à Ostende, son architecture a évolué au cours du temps. Musin a peint cette vue (vers 1885) depuis la plage où des pêcheurs à cheval, des enfants, des familles, prennent l’air non loin des cabines aux rayures pimpantes –un drapeau noir jaune rouge piqué dans le sable flotte au vent – sous le mur oblique de la digue avec ses grands hôtels et, tout au bout, l’arrondi de la promenade autour du casino. Superbe. 

    bonjour ostende,exposition,ostende,peinture,mer,ensor,spilliaert,galeries vénitiennes,belgique,culture
    François Musin, La plage de l'ouest et le casino d'Ostende, vers 1885
    (Toile plus lumineuse en réalité)

    Van Cuyck est l’un des artistes locaux chez qui le jeune James Ensor (1860-1949) a pris des cours de dessin, celui-ci est évidemment bien présent avec des marines et des vues en plongée sur des rues qu’il apercevait de son atelier sous les toits. Ses célèbres Bains d’Ostende (1890) sont drôlissimes : personnages grotesques, chiens lubriques, plage grouillant de monde sous un ciel rieur, on ne s’embête pas ! Jean-Jacques Gailliard peint Ensor marchant sur la digue, mains derrière le dos, de profil, tout en noir, avec chapeau et parapluie (« Ensor Ostendais »).

    On croise aux Galeries Vénitiennes des noms bien connus en Belgique : Degreef, Hannon, Vogels, Permeke surtout. On reconnaît « Le port d’Ostende » de Willy Schlobach avec sa grande oblique (collection Belfius), la touche pointilliste de Finch, « L’hippodrome Wellington », et on est attiré irrésistiblement vers le fond de la galerie où l’on reconnaît la patte d’un autre grand peintre ostendais, cher à notre cœur, Léon Spilliaert (1881-1946) – rien que pour lui, le déplacement vaut la peine. 

    bonjour ostende,exposition,ostende,peinture,mer,ensor,spilliaert,galeries vénitiennes,belgique,culture
    Spilliaert, Fillette à la plage (détail), 1909 

    Quel ensemble ! Une « Marine (nocturne) » presque noire, d’un noir d’encre, où l’on devine à peine l’horizon, une « Marine (avec vue sur le Royal Palace) » très claire, légère comme une esquisse, où le peintre distribue ses gris subtils dans l’espace dont mieux que quiconque il rend l’ouverture sur l’infini. Deux repères, le Royal Palace, à gauche, et un bateau qui fume entre ciel et mer. Une « Marine bleue et rouge » au pastel, une autre « aux voiles oranges », et que dire de cette « Digue d’Ostende » à contre-jour, somptueuse ? Une « Fillette à la plage » retient son chapeau ; sur le seuil d’une « Maison appelée « La Chaire » à Ostende », un pêcheur fume la pipe assis sur l’escalier.

    Je ne connaissais pas Jan De Clerck (1881-1962), Ostendais lui aussi, qui nous montre entre autres des bassins du port ou un chantier naval sous la neige ou en été. J’ignorais que Erich Heckel, expressionniste allemand (un des fondateurs de Die Brücke), amené en Flandre par la première guerre (comme infirmier volontaire) avait peint tant de vues d’Ostende – quel dommage que la moitié d’entre elles soient accrochées si haut qu’il faudrait un escabeau pour les approcher ! 

    bonjour ostende,exposition,ostende,peinture,mer,ensor,spilliaert,galeries vénitiennes,belgique,culture
    Erich Heckel, Casino d'Ostende, 1917 

    Je pourrais encore vous parler de Wolvens, de Brusselmans, de Raveel (« Het groen in de zee »)… Mais passons à la photographie et aux images captées, dans les salles annexes : Lili Dujourie y a aligné sept écrans sur lesquels on peut regarder bouger la mer en noir et blanc, marée basse, marée haute, vue de son appartement. Plus loin, de la même artiste flamande, « Ostende » (1974), dix-huit petites photos noir et blanc prises un jour de tempête.

    Contraste avec « Twilight » (« Crépuscule », 2008), un beau film en couleurs de Michel Lorand sur grand écran : un marcheur passe sur la plage avec son chien, c’est un peu flou, la caméra oscille de gauche à droite et inversement, peu à peu la lumière change… Quelques images sur son site vous en donneront un aperçu. Vous pourrez découvrir aussi d’anciens films sur Ostende, il y a de quoi vous remplir les mirettes aux Galeries Vénitiennes (à côté de l’Hôtel des Thermes). Et dans le beau catalogue bilingue de Xavier Tricot (Pandora) qui commence par « Certains noms de villes suscitent le rêve. »

  • Une nuance

    « J’arrivais sur le plongeoir. Je me dirigeais vers la plateforme, tout au bout. La petite bande y était déjà. Elle ne m’accueillait pas, moi hélas, avec les injures amicales qu’elle avait coutume de lancer aux tard-venus. J’avais trente ans. J’étais déjà un vieux. Ils me traitaient avec une nuance dont je me serais bien passé. »

    Robert Merle, Dernier été à Primerol 

    merle,robert,dernier été à primerol,récit,littérature française,inédit,captivité,côte d'azur,été,mer,guerre,culture


  • Un Merle inédit

    Dernier été à Primerol (2013) est un récit posthume de Robert Merle, son premier texte littéraire, retrouvé par ses enfants à son domicile en 2004, à son décès. Il ne leur en avait jamais parlé. Son fils Pierre donne en postface les clés de ce texte inédit d’une centaine de pages, rédigé en captivité de 1940 à 1943. 

    merle,robert,dernier été à primerol,récit,littérature française,inédit,captivité,côte d'azur,été,mer,guerre,culture

    « C’est la faim qui est cause de tout. » Trois semaines après sa dernière bouchée de viande, sa dernière pipe, le narrateur sent se dilater sa « pensée de jeûneur » involontaire et défiler dans sa mémoire tout ce qu’il a mangé dans sa vie antérieure. Flash-back : le « breakfast » servi par Fifine, du bacon grillé et des œufs dont il se régalait tandis que sa femme, « la Louve », se contentait d’un café au lait. Et puis la première cigarette, « comme une action de grâce vers les narines du Créateur ! »

    Dans l’immense « cage de verre » où ils sont environ quatre mille prisonniers, des « clochards en uniforme », c’est chaque fois la queue interminable pour la soupe, où quelqu’un trouve parfois un morceau de nerf et de graisse qui rend tout le monde jaloux. Distributions, semblant d’hygiène, vols, toux du soir, plaintes nocturnes… sous le canon d’un fusil-mitrailleur.

    « Un an auparavant, presque jour pour jour, j’étais à Primerol, nu ou presque, dans la chaleur du midi. Eté 39… » Des villas, deux ou trois hôtels, une petite gare. La mer « phosphorescente » au clair de lune. Mais l’Histoire le poursuit jusque-là : « Dans ces radieuses journées d’août, je ne pouvais penser qu’à Dantzig. » Un fonctionnaire polonais, rencontré au tennis l’année d’avant, lui avait parlé de la « ville libre », et ses paroles le hantent, lui qui évite les discussions du Bar-tabac et la TSF – « Je faisais le mort. »

    Jean Dodéro préfère s’intéresser à la petite bande qui occupe la plate-forme, au bout du plongeoir, lézarde, se baigne, dont la blonde Tillie, une jeune Allemande, excellente nageuse – « je n’avais pas du tout envie de lui faire la guerre, à celle-là. » Ou s’en aller vers les îles sur son kayak, tôt le matin ou le soir, le soir surtout : « La mer prenait des teintes mauves. Je ne la regardais pas. Je me dépouillais tout entier. »

    Il fuit « les Historiens » qui ont tous fait la dernière guerre et en possèdent une « expérience infinie ». Il observe M. Marcillac, « un piqué de Primerol, lui aussi, mais pas un vagabond dans mon genre ». Ponctuel, élégant, dandy viril qui se balance sur son transatlantique particulier  : « Ah ! Ces pins, Monsieur ! Cette terrasse ! Cette mer ! »

    Dernier été à Primerol est la gourmande résurrection de ces derniers instants de bonheur avant la guerre. Aux jouissances de l’été, à l’observation des uns et des autres, hommes et femmes, jeunes et vieux, aux souvenirs personnels se mêle l’inquiétude de l’avenir qui menace, une perception aiguë du temps : « On ne demande jamais assez aux êtres, à la Vie. Puis le Temps passe, on se réveille enfin, et c’est fini. » 

    « Ecrit au crayon de bois très fin, parfois difficile à déchiffrer », sur un cahier cartonné, c’est le récit d’un jeune père de 31 ans réquisitionné en août 1939, promu « agent de liaison », et neuf mois plus tard confronté aux camps de transit puis au stalag  pour trois longues années. Sa correspondance de captivité a permis de reconstituer plus ou moins les circonstances dans lesquelles Robert Merle a écrit Dernier été à Primerol « à mi-chemin entre le récit autobiographique et la nouvelle ». L’écrivain l’a conservé tel quel, sans jamais en faire autre chose que ce qu’il est, « un texte d’évasion, léger et grave, heureux et inquiet, rythmé par l’amour des mots et des personnages insolites. » (Pierre Merle, Postface)