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lecture - Page 14

  • Entre deux livres

    Un seul livre à la fois, c’est mon habitude, du moins pour la fiction. Cela n’empêche pas de garder sous la main un essai, un recueil de poèmes, à lire entre deux romans. Depuis quelques semaines, Les Essais de Montaigne « en français moderne »  (Quarto) font ainsi mon bonheur de lectrice par intermittence (merci, Dominique). 

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    Réflexions, anecdotes, lecture des anciens, peu à peu se révèle un auteur épris d’équilibre, de modération, de sagesse. Tout vient à point au philosophe, les choses de l’esprit et celles du corps, les mœurs étrangères et les usages locaux, le passé et le présent. La liberté individuelle est sa grande affaire, avec l’empathie : « Je ne partage point cette erreur commune de juger d’un autre d’après ce que je suis. »

     

    J’ai lu et relu « Sur la solitude » (Livre I, chapitre XXXIX), qui commence par une mise en garde : « Laissons de côté la longue comparaison de la vie solitaire et de la vie active, et, quant à la belle déclaration sous laquelle se cache l’ambition et la cupidité [et qui dit] que nous ne sommes pas nés pour notre intérêt particulier, mais pour le bien public, rapportons-en-nous hardiment à ceux qui sont dans la danse : qu’ils se battent alors la conscience [et qu’ils lui demandent] si, au contraire, les situations sociales, les charges publiques et cet affairement dans le monde, on ne les recherche pas plutôt pour tirer de la chose publique son profit particulier. »

     

    Montaigne estime qu’on peut jouir de « la vraie solitude » au milieu des villes et même des cours royales, mais qu’« on en jouit plus commodément quand on est à part ». Aussi conseille-t-il de faire en sorte « que notre bonheur dépende de nous » en se débarrassant des liens qui nous attachent aux autres, afin de pouvoir « vraiment vivre seuls et vivre de cette façon à notre aise ».

     

    « Il faut avoir des femmes, des enfants, des biens et surtout de la santé, si l’on peut ; mais il ne faut pas s’y attacher de manière telle que notre bonheur en dépende. Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute libre, dans laquelle nous établissons notre vraie liberté et notre principale retraite dans la solitude. » – « La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi. »

     

    Cela semble de la misanthropie, ce choix radical de la vie solitaire, qui correspond, écrit-il, aux tempéraments comme le sien plus qu’aux « âmes actives et occupées qui embrassent tout et s’engagent partout, qui se passionnent pour toutes choses, qui s’offrent, qui se proposent et qui se donnent en toutes occasions. » Montaigne admet volontiers que c’est une question de goût : « L’occupation qu’il faut choisir pour la retraite, ce doit être une occupation qui ne soit ni pénible ni ennuyeuse ; autrement, c’est en vain que nous penserions être venus y chercher le repos. »

     

    Ses lectures ? « Je n’aime, quant à moi, que des livres ou agréables ou faciles, qui me charment, ou ceux qui me consolent et me conseillent pour régler ma vie et ma mort. » Ses désirs ? Pas question d’y renoncer. « Il faut retenir avec nos dents et nos griffes l’usage des plaisirs de la vie que les ans nous arrachent des poings, les uns après les autres. » 

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    En jetant un coup d’œil à La cause des livres de Mona Ozouf (en attente), une sélection d’articles écrits pour Le Nouvel Observateur pendant près de quarante ans, j’y trouve cette belle formule en préface à ce qu’elle appelle un « exercice de mélancolie » : « Il oblige à lire à rebours la phrase de la vie. » Elle en détermine la source : « une enfance qui avait reçu en partage à la fois l’ennui, la solitude et leur remède absolu, la lecture. »

     

    Non seulement les illustrations de couverture de ces deux livres se ressemblent, mais, coïncidence, le premier article repris s’intitule « La potion du docteur Montaigne ». Je n’ai pu résister à la curiosité. Ozouf rappelle l’existence d’« un clan, janséniste, ou ascétique, ou révolutionnaire, qui hait en Montaigne tantôt la nonchalance à l’égard du salut, tantôt la tiédeur de l’engagement politique, et en tout cas le style coteaux modérés et douceur française, le goût de la commodité »  – « les terroristes, de droite ou de gauche, n’aiment pas qu’on leur dise que le bonheur privé existe, inaliénable ».

     

    « C’est vrai qu’il y a d’innombrables Montaigne, selon lecteurs et humeurs. Dans le patchwork des « Essais », on peut découper un Montaigne chrétien et un Montaigne rationaliste ; un Montaigne hédoniste et un Montaigne stoïcien. Surtout un Montaigne émancipateur et un Montaigne conservateur. » Une allusion à ses propos misogynes ?

     

    Et quelle est cette potion, finalement ? Voici la chute signée Mona Ozouf (13/11/1982) : « Car les Essais sont à la fois ce livre qu’on lit en marchant – ainsi en usait Gide – ou qu’on lit pour apprivoiser le sommeil – ainsi en usait Flaubert. Le docteur Montaigne a inventé le calmant-stimulant, une potion miracle qui contient à la fois le café du matin et la verveine du soir. »

  • Peu d'amis

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    « Si Imogene chercha à devenir son amie au début, Marya s’écarta instinctivement. Elle avait la clairvoyance paysanne des Knauer, ou leur pessimisme : que me veut cette personne, pourquoi recherche-t-elle ma compagnie ? C’était mystérieux, déconcertant. Imogene était si jolie, si populaire et si sûre d’elle, une personnalité dominante du campus ; Marya avait peu d’amis – plutôt des relations. Elle n’avait pas, expliqua-t-elle sèchement à Imogene, de temps à « perdre » avec les gens. »

    Joyce Carol Oates, Marya, une vie

  • Marya la solitaire

    « Ce fut une nuit de rêves chaotiques entrecoupée de voix inconnues, où la pluie tambourinait sur le toit goudronné. Avant de s’éveiller, Marya vit entre ses paupières la forme vacillante de sa mère dans l’embrasure de la porte ; elle entendit un chuchotement rauque – pas de mots distincts, seulement des sons. La respiration sifflante de colère de sa mère. Les sanglots. Les quintes de toux. » Ainsi commence Marya, une vie de Joyce Carol Oates (1986, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch). 

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    Sa mère oblige alors la fillette à sortir du lit, à s’occuper de Davy, trois ans, les emmène hors de la maison sous la pluie en prévenant : « Ne commence pas à pleurer. Tu ne pourras plus t’arrêter. » D’autres images du temps où Marya vivait encore avec sa mère, Vera Knauer : chez le shérif, pour reconnaître le corps de leur père, assassiné ; du cousin Lee, ordonnant à la fillette de rester immobile sans bouger, sans le regarder, sans dire un mot, quand il la touche dans la vieille Buick au fond de la décharge.

     

    L’enfance à Innisfail, chez sa jolie tante Wilma, la mère de Lee et d’Alice, qui l’a recueillie après que sa mère les a abandonnés, c’était la honte permanente pour Marya. D’avoir des cheveux « noirs, épais, un peu gras et toujours emmêlés. Comme ceux de sa propre mère. » D’être celle dont Wilma parle si sèchement : « Elle ? Je t’ai dit que ce n’est pas une parente à moi, c’est la nièce de mon mari. »

     

    « Marya aimait sa tante Wilma et, la plupart du temps, son oncle Everard (…) mais elle se cachait d’eux même en leur présence. Elle s’évadait, elle était là sans y être, ailleurs devint un lieu familier, hors de la lumière et de l’ombre. Un espace creux, réel, où elle pouvait se blottir. » Alice aimerait devenir son amie, mais Marya la repousse : « Je n’ai pas demandé à venir ici. Je n’ai pas demandé à naître. »

     

    Vingt ans après, Marya est une jeune femme « dure, résistante, parfaitement capable de chasser les incursions du passé ». Elle revoit les gestes de sa mère, saoule ou pas, elle revoit les « jeux de garçon » de Lee, son « accident », quand le cric en dessous de la voiture a glissé – Lee n’en était pas mort, un miracle – mais comment en parler un jour à l’homme qui croit l’aimer, qui a sans doute remarqué chez elle « une pesanteur d’âme » ? Comment vivre avec ses blessures, sinon en préservant sa solitude ?

     

    Au collège d’Innisfail, Marya a été la préférée de M. Schwilk, le nouveau professeur d’anglais qui a surpris par son comportement tantôt raffiné tantôt véhément, intimidant. Bonne élève, elle était son alliée en classe, répondait aux questions ; il la trouvait « exceptionnellement douée pour les mots ». Mais quand tout le monde s’est mis à le harceler, de toutes les manières dont peut s’exercer la cruauté en bande, Marya s’est mêlée au chahut, l’a mené même. « Pourquoi haïssiez-vous tant M. Schwilk… ? » leur demandera-t-on après l’effondrement du professeur.

     

    A quinze ans, Marya décide de donner une chance à Dieu en devenant catholique, une manière peut-être de se préserver de la folie, sa terreur. Elle rend visite deux fois par semaine au père Shearing à l’hôpital où il va de plus en plus mal, lui apporte des livres de la bibliothèque, écrit sous sa dictée, l’écoute parler de la foi : « peu à peu j’ai compris que la foi va et vient – elle ne peut être constante. » Elle gardera sa montre suisse.

     

    Quand elle décroche une bourse pour l’université, Marya commence à se projeter dans une autre vie : « une chambre dont elle pourrait fermer la porte à clé sans que personne ne le sache ». Emmett, son petit ami, ne comprend pas qu’elle veuille s’en aller plutôt que de l’épouser, ils rompent. Marya, à dix-huit ans, veut « naître une seconde fois ». Ce sera à Port Oriskany (Etat de New York). Etonnée que les autres organisent « une fête d’adieu » la veille de son départ, elle y prend une nouvelle leçon de la vie, violente.

     

    A l’université, où Marya apprécie « l’isolement monacal de sa chambre sous les toits », elle peut lire pour le plaisir après son travail – « une joie illicite, infiniment précieuse. » Imogene Skillman, qui fait des études de théâtre, y arrive un jour, une de ces étudiantes de milieu aisé dont Marya observe secrètement les beaux vêtements, les bijoux, l’aisance. Elle, on la remarque pour ses réponses argumentées, son intelligence. Imogene veut l’avoir pour amie.

     

    « L’amitié, écrivit Marya dans son journal, la plus énigmatique de toutes les relations. » Flattée mais sceptique, elle s’interroge, fréquente d’autres filles plus proches de son milieu. Le travail est sa véritable priorité, sa bourse lui sera retirée en cas de note au-dessous de B. Elle sent que c’est une erreur d’accepter le vieux manteau en poil de chameau d’Imogene, de se rendre dans sa famille. Les rapports avec les autres sont si difficiles.

     

    En même temps, une de ses nouvelles est classée première à un concours, une autre, acceptée par une revue littéraire. Marya réussit – un jour, elle sera professeur. Dans ce roman de Joyce Carol Oates « aux forts accents autobiographiques », l’écriture est son défi le plus personnel : « Elle voulait convertir la douleur humaine en mots, faire revivre le souvenir de l’émotion intense, et rester indifférente. »

  • Micromanagement

    « Je suis une adepte du micromanagement. Je commence avec la première phrase d’un roman, et je finis avec la dernière. L’idée ne me viendrait jamais de choisir entre trois dénouements différents, car je ne sais pas comment s’achève mon roman avant d’arriver à la fin – ce qui ne surprendra pas mes lecteurs. 

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    © Michaël Borremans The House of Opportunity (Im Rhönlandshaft) 2004
    Stedelijk Museum voor Actuele Kunst, Ghent Courtesy Zeno X Gallery Antwerp
     

    Les adeptes du macroplanning ont déjà pour ainsi dire achevé la construction de leur maison dès le premier jour ; ainsi, leur obsession est interne : ils changent sans cesse le mobilier de place. Ils mettront une chaise dans la chambre, dans le salon, dans la cuisine, puis à nouveau dans la chambre. Les adeptes du micromanagement construisent leur maison étage par étage, discrètement et dans sa globalité. Chaque étage doit être solide, entièrement décoré, avec tout le mobilier bien en place avant de procéder à l’étage suivant. Il y a du papier peint sur les murs du couloir, même si les escaliers ne mènent nulle part. » 

    Zadie Smith, Mille fois sur le métier (Changer d’avis)

  • Changer d'avis

    De Zadie Smith (De la beauté, vous vous souvenez de ce roman ?), le titre d’un recueil d’essais – des conférences, des chroniques – a piqué ma curiosité : Changer d’avis (Changing my mind, 2009, traduit de l’anglais par Philippe Aronson). Née en 1975 d’un père anglais et d’une mère jamaïcaine, l’auteure y a mis cette épigraphe en premier : « Je vais vous dire quand on peut porter un jugement définitif sur les gens : jamais ! » 

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    Dès l’avant-propos, Zadie Smith éclaire le titre choisi pour ces « essais ponctuels » où elle voit son opinion évoluer au fil des ans : « Lorsque vous publiez jeune, votre écriture grandit avec vous – et devant témoins. » Douée pour « le doute et l'interrogation » voire « l’incohérence idéologique », elle a rassemblé ses textes en cinq parties : « Lire », « Etre », « Voir », « Sentir » et « Se souvenir ».

    Quand elle a eu quatorze ans, sa mère lui a offert le roman de Zora Neale Hurston, Une femme noire (étrange traduction de Their Eyes Were Watching God), convaincue que le livre lui plairait. Mais Zadie résistait : devait-elle l’aimer parce qu’elle était noire ? Plutôt méfiante a priori, elle découvre en lisant ce roman ses qualités, la force de caractère de l’héroïne, et reconnaît à cette écrivaine une vertu à laquelle les blancs ont tendance à s’identifier, « l’universel ». 

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    Zadie Smith écrit sur « E. M. Forster ou la voie médiane » en présentant un recueil de ses chroniques à la BBC. C’est une véritable défense de cet écrivain britannique considéré comme « mineur ». Elle loue sa modestie et son empathie par rapport au grand public auquel il s’adressait à la radio. 

    Loin des réserves d’Henry James à l’égard de George Eliot, dans « Middlemarch et nous », elle analyse la composition de ce roman « prolixe » écrit à 55 ans, qualifie l’effet éliotien d’équivalent narratif du « son surround ». Le souci qu’a la romancière de rendre à chaque personnage son intégrité est une des raisons qui font de Middlemarch le roman préféré des Anglais. Zadie Smith aborde aussi Barthes, Nabokov, Kafka, entre autres. 

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    La deuxième partie, « Etre », porte d’abord sur sa propre pratique d’écrivain, qu’elle décrit très concrètement et avec une bonne dose d’autodérision dans une conférence donnée en 2008, « Mille fois sur le métier ». Dans « Glossolalie », lécrivaine métisse reconnaît que son ancienne voix a fini par disparaître sous sa voix actuelle, le ton de Cambridge, et rend hommage à Obama qui a su garder « une double voix ». Entre ces deux textes, « Une semaine au Liberia », pays où elle s’est rendue pour Oxfam en 2006, est une observation sans concession de la situation des habitants dans la désastreuse « république de Firestone ».

    Katharine Hepburn dans Indiscrétions (film de George Cukor) ! Zadie Smith admire entre toutes l’actrice « impérieuse, royale et rousse », son caractère et sa ténacité, son amour pour Spencer Tracy. (C’est elle, dans le rôle de Tracy Lord, qui prononce la phrase citée en épigraphe à propos du jugement.) « Hepburn et Garbo » ouvre magnifiquement la troisième série d’essais, « Voir ». Elle y fait également un beau portrait d’Anna Magnani dans Bellissima de Visconti et des observations désopilantes sur un week-end à la cérémonie des Oscars. 

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    Cary Grant et Katharine Hepburn dans Indiscrétions de G. Cukor (Allociné)

    Après une évocation de « Noël chez les Smith », fête dont sa mère était la gardienne des rituels incontournables, Zadie Smith consacre deux textes touchants à son père, Harvey Smith, à qui son recueil est dédié : « Héros accidentel » sur son engagement volontaire en 1943 – il a participé à la guerre avec « une bonne étoile au-dessus de sa tête » – et « Le dernier rire » sur son goût pour les comiques, si bien communiqué à ses enfants que Ben, le frère de Zadie, en fera sa profession. 

    Cet arrière-plan personnel de l’écrivaine, ses remarques sur l’écriture et la lecture, voilà ce qui m’a le plus intéressée dans Changer d’avis, mais lire les fines observations de Zadie Smith même sur des sujets qu’on ne connaît pas, comme Brefs entretiens avec des hommes hideux de David Foster Wallace, à la fin du recueil – elle lui emprunte sa seconde épigraphe : « C’est à vous de décider en quoi vous croyez » –, permet d’apprécier sa voix singulière dans la littérature anglaise contemporaine.