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etats-unis - Page 14

  • Voyages

    Auster 4321.jpg« Le temps se déplaçait dans deux directions parce que chaque pas dans l’avenir emportait avec lui un souvenir du passé, et même si Ferguson n’avait pas encore quinze ans, il avait déjà assez de souvenirs pour savoir que le monde qui l’entourait était façonné par celui qu’il portait en lui, tout comme l’expérience que chacun avait du monde était façonnée par ses souvenirs personnels, et si tous les gens étaient liés par l’espace commun qu’ils partageaient, leurs voyages à travers le temps étaient tous différents, ce qui signifiait que chacun vivait dans un monde légèrement différent de celui des autres. »

    Paul Auster, 4 3 2 1

  • Auster 4321 Ferguson

    Paul Auster captive d’un bout à l’autre de 4 3 2 1 (traduit de l’américain par Gérard Meudal) en racontant le monde d’Archie Ferguson de 1947, l’année de sa naissance (comme Auster), aux années 1970. Un millier de pages pour décrire l’enfance et la jeunesse d’Archie jusqu’à la fin de ses études : tout ce qui se passe en lui, toutes les premières fois, et autour de lui, dans sa famille et avec ses amis. Le monde de Ferguson, c’est aussi l’histoire des Etats-Unis dans la seconde moitié du XXe siècle.

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    Le monde des Ferguson, en fait. La légende familiale remonte au grand-père de Ferguson débarquant à New York en 1900 – on découvre l’origine cocasse de son nom et puis celle du prénom d’Archie (Archibald) choisi par Rose Adler et Stanley Ferguson, ses parents. Rose a une sœur, Mildred ; Stanley, deux frères. Cet arbre généalogique ne changera pas, mais bien les événements qui se produisent dans ces deux familles, puisque ce n’est pas une seule vie d’Archie Ferguson qui nous est contée, mais quatre versions différentes.

    Sa mère, à qui Archie voue un amour total, est photographe ; son père, qu’il voit moins, a le sens du commerce. Si un épisode de fièvre vaut au garçon de découvrir le base-ball a la télévision avec sa nounou, dans la première des versions, c’est au début de la deuxième que survient une révélation, à six ans, après s’être cassé la jambe en tombant d’un arbre : « Quelle idée intéressante de penser que les choses auraient pu se dérouler autrement pour lui, tout en restant le même. » Si… Si… Si…

    Quand une cousine lui rapporte en pleurs que les Rosenberg ont été « grillés sur la chaise électrique », Archie comprend qu’il ne sait pas grand-chose de l’Amérique, du monde où il vit, et que l’avenir est « totalement incertain ». Dans la troisième version, la mort va le frapper de beaucoup plus près et son mode de vie, radicalement changer : « Le monde n’avait plus aucune réalité. » Enfin, dans la quatrième, Archie Ferguson découvre, grâce au mari de sa tante maternelle, qu’on peut aussi gagner sa vie en écrivant des livres.

    Enfant unique, Archie est ravi de passer l’été au camp Paradise avec son cousin Noah, un camp de vacances de l’Etat de New-York. Presque tous les garçons et filles autour d’eux sont des juifs new-yorkais, Ferguson est le seul à venir de banlieue. Il s’y plaît, puis tout change. « Tout est parfaitement solide pendant un temps puis un matin le soleil se lève et le monde se met à fondre. »

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    La première fille qui attire Ferguson est sans doute « la fille dessinée sur les bouteilles de White Rock », l’eau de Seltz qu’achète sa mère : à moitié nue, séduisante, « deux ailes diaphanes dans le dos ». Ou la jeune Indienne du beurre Land O’Lakes avec ses nattes noires qui tient devant elle une plaquette de beurre identique – « un monde à l’intérieur d’un monde, qui était contenu dans un autre monde qui était lui-même dans un autre monde (…) ». Des camarades d’école lui montreront comment découper l’emballage pour la transformer en « bombe pulpeuse ». Mais c’est d’abord au sport, et surtout au base-ball qu’Archie Ferguson excelle.

    Sa première petite amie (belge) donne une leçon amère au garçon qui n’a pas de goût pour les filles « prévisibles ». Le monde lui semble aller mieux après la victoire de Kennedy, puis la marche sur Washington et le discours de Martin Luther King. Le couple de ses parents bat de l’aile – « et comme c’était étrange, profondément étrange d’être vivant ».

    La vie devient plus passionnante une fois qu’il rencontre Amy Schneiderman, seize ans, lors d’un barbecue de fin d’été pour fêter la victoire de sa mère à un concours de photos. Elle est la petite-fille de l’ancien patron photographe de Rose. Avec Amy, Archie a enfin une interlocutrice avec qui il peut tout partager, lectures, projets d’études, cinéma, musées, discussions au café. Elle ne jure que par New York, toutes les autres villes s’appelant pour elle « Morneville ».

    A dix ans, Ferguson a écrit tout seul les vingt-et-un articles d’un journal scolaire ; il aime le « grand foutoir bouillonnant » des journaux où tout se côtoie, à la différence des livres « solides et durables ». Sa réticence à y laisser participer le premier de classe lui vaudra des ennuis, mais il tient au ton choisi pour traiter les sujets, un esprit « incisif, enjoué et vif ».

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    Bibliothèque de l'université Columbia, NY, où Auster a fait ses études

    4 3 2 1 déroule, séquence par séquence, quatre récits où la vie de Ferguson change en fonction des circonstances. On se perd parfois sur ces voies parallèles, mais on s’attache à ce garçon sous ces quatre avatars, cet adolescent, ce jeune homme archicurieux du monde qui l’entoure et souvent rebelle. Toutes les questions existentielles se posent, de la découverte des autres si différents de soi-même au problème de l’existence de Dieu, de la véritable amitié aux désordres amoureux. Littérature, cinéma, musique, manifestations, tout est porteur d’élans nouveaux.

    Paul Auster a trouvé le moyen d’enchâsser dans son roman mille et une péripéties individuelles et collectives vécues par sa génération : « le monde était fait d’histoires ». Columbia ou Princeton ? New York ou Paris ? Partout, le monde est « densité, immensité, complexité ». Comment vivre dans un pays où les émeutes raciales se multiplient, où les jeunes gens sont envoyés au Vietnam ? De toute façon, Ferguson mène la guerre à « Nobodaddy, le personnage inventé par William Blake », le symbole de « tous ces hommes irrationnels qui avaient la charge de gouverner le monde ».

    Comment devient-on ce qu’on est ? Pour Ferguson, de toute façon, après avoir lu Crime et châtiment (formidable passage lu par Isabelle Carré à La Grande Librairie), pas de vie sans écriture – écrire, c’est être plus vivant. Ni sans sexe, et là aussi, il hésite sur la voie à prendre. Archie déteste « l’approche pratique de la vie », les convenances, les règlements. Ferguson, comme Paul Auster, a fait sienne la phrase notée au tableau par sa prof d’anglais : « contre la destruction du monde, il n’y a qu’une seule défense : l’acte créateur ».

    Les lecteurs fidèles de Paul Auster reconnaîtront au passage des noms, des événements, des jeux d’initiales, des titres ou des lieux de romans précédents. 4 3 2 1 est aussi le livre d’un livre en cours d’écriture, quand on reconnaît soudain un paragraphe déjà lu dans une autre partie. Ce roman total d’un conteur magicien donne le vertige.

  • Curiosité

    joyce carol oates,valet de pique,roman,littérature anglaise,etats-unis,suspense,thriller,culture« Et puis, le lundi matin, je ne pus m’empêcher de me rendre à l’audience, en fin de compte.
    Je sais, il y avait ma promesse à Eliott Grossman. Il m’avait expressément conseillé, à plusieurs reprises, de me tenir à l’écart. Mais j’en fus incapable.
    J’étais trop angoissé pour rester chez moi. Il me vint la terrible idée que l’avocat avait mal interprété l’assignation et que, faute de se présenter,
    Andwer J. Rash [son nom y est mal orthographié] serait passible d’arrestation pour « mépris du tribunal ».
    Et puis j’étais tenaillé par la curiosité, je voulais savoir qui était
    C. W. Haider. Personne n’avait jamais déposé plainte contre moi pour quoi que ce soit, a fortiori pour « vol » et « plagiat ». J’avais veillé misérablement une bonne partie de la nuit dans l’attente de l’audience. Il me fallait voir l’ennemi. »

    Joyce Carol Oates, Valet de Pique

     

  • Valet de pique

    Lui et l’autre ? L’auteur et son double ? Rivalités ? Gardons plutôt Valet de pique, le titre choisi par Joyce Carol Oates (2015, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, 2017) pour ce thriller qui commence brutalement par un coup de hache. « Cinq mois, deux semaines et six jours auparavant, cela avait commencé innocemment. Rien ne permettait de soupçonner que le « Valet de pique » jouerait le moindre rôle. »

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    Andrew J. Rush, 53 ans, honorable « auteur de romans à énigmes et à suspense », parfois surnommé le « Stephen King du gentleman », vit dans son village natal du New Jersey avec sa femme, Irina. Celle-ci ignore tout du « Valet de pique », dont personne ne connaît l’identité, son pseudonyme pour écrire des romans beaucoup plus noirs où il lâche la bride à ses fantasmes. Vu le succès croissant de son double, Rush craint de plus en plus que quelqu’un ne perce son secret et songe à y mettre fin.

    Sa fille cadette, Julia, en visite chez eux pour le week-end, tombe sur une pile de livres de poche du Valet de pique, à la couverture racoleuse, qu’il a négligemment laissés sur une table de son bureau. Féministe, elle a envie de jeter un coup d’œil à ce bouquin manifestement « sexiste » et l’interroge sur l’auteur, qu’il prétend ne pas connaître.

    Et voilà qu’il reçoit du tribunal du comté une assignation à comparaître : quelqu’un a porté plainte contre lui pour vol, un certain C. W. Haider – quelle absurdité ! Il décide d’appeler le tribunal pour en savoir plus, mais la greffière en chef ne lui donne aucune information, elle insiste pour qu’il comparaisse le jour dit. Cette affaire l’empêche de travailler sereinement. Il cherche son accusateur dans l’annuaire pour lui téléphoner, même s’il sait que c’est probablement une erreur – il voudrait savoir de quoi on l’accuse.

    Une voix de femme lui répond et l’accuse de plagiat : il lui a volé des pages et des pages pour ses romans, elle entend bien le dénoncer et obtenir une compensation. « Elle est folle. C’est de la folie. Rien à voir avec toi. Appelle un avocat. Ne t’en mêle pas. » lui souffle Valet de pique. Bouleversé, Rush sent soudain menacée sa paisible et confortable existence.

    Dans la ferme du XVIIIe siècle qu’ils ont rénovée, en bordure de la Mill Brook où vivent surtout des gens fortunés, il écrit dans son bureau au premier étage, une pièce lumineuse dont les fenêtres « donnent sur une pente herbeuse et sur un grand étang où glissent languissamment des oiseaux aquatiques (colverts, oies du Canada, cygnes). » Au-delà, une forêt caduque et « la courbe gris bleuté de la Mill Brook ». Sur une petite table ancienne à l’écart, il écrit à la main ses « romans Valet de Pique » en buvant du scotch, souvent après minuit, quand il ne craint pas d’être interrompu – sa « récompense » après avoir écrit une dizaine de pages du prochain roman d’Andrew J. Rush.

    Cette manière de rompre sa « terreur routinière de la vie ordinaire » vient peut-être du drame vécu dans son enfance quand il allait avec son petit frère dans la carrière du parc de Catamount Park où seuls les grands se risquaient sur le plongeoir du haut – les images lui en reviennent souvent. Quand sa femme, se retrouvant seule au milieu de la nuit, vient voir s’il va bien, il supporte difficilement son intrusion ou son inquiétude à son sujet.

    L’avocat de son éditeur prend contact avec l’écrivain pour le rassurer, il le représentera au tribunal où il lui conseille de ne pas se déplacer en personne, c’est plus prudent avec ce genre de « timbrée ». Il a déjà représenté Stephen King en personne – un modèle pour Rush, qui collectionne les exemplaires rares de livres d’horreur dans une bibliothèque secrète à la cave. Son client avoue avoir téléphoné à la plaignante, l’avocat le regrette, mais il est sûr de régler facilement cette affaire.

    Valet de Pique est construit sur ces différents plans de la vie d’Andrew J. Rush : ses rapports étranges avec son double, sa vie perturbée par cette plainte inattendue, ses relations de plus en plus tendues avec sa femme qui s’inquiète de son comportement. Irina s’absente plus souvent pour son travail (elle donne des cours de dessin et s’est engagée dans diverses associations) ou des sorties entre collègues. En plus de cela, Julia a retrouvé dans un des romans du Valet de Pique des éléments inspirés de son propre vécu et met son père en garde contre cet auteur qui semble les connaître de près.

    Joyce Carol Oates, dont les grands romans sont plus subtils que celui-ci, secoue son shaker rempli de ces ingrédients pour produire un suspense de plus en plus crispé : on sent qu’à tout moment, cela risque de déraper, et on peut compter sur JCO (qui a elle-même écrit des romans policiers sous pseudonymes) pour glisser vers la crise et nous secouer, en pimentant le tout d’inattendu. Si un divertissement bien noir vous tente, Valet de Pique vous attend.

  • Inquisition

    roth,philip,exit le fantôme,roman,littérature anglaise,etats-unis,vieillesse,désir,culture« C’est incroyable, quand on y pense, que tout ce qu’on a pu réussir, accomplir dans la vie, quelle qu’en soit la valeur, s’achève par le châtiment d’une inquisition menée par votre biographe. De l’homme qui maîtrisait les mots, de l’homme qui a passé sa vie à raconter des histoires, on retiendra, après sa mort – si on se souvient encore de lui –, une histoire sur son compte qui exposera sa vilenie cachée et la décrira avec une franchise, une clarté, une assurance sans faille, une attention consciencieuse aux exigences les plus subtiles de la morale, et une indéniable délectation.

    Voilà, j’étais le suivant. Pourquoi m’avait-il fallu attendre jusqu’à maintenant pour me rendre à l’évidence ? Sauf si je le savais depuis le début. »

    Philip Roth, Exit le fantôme