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amour - Page 44

  • La dernière fois

    « – Tu as, toi aussi, bien joué ton rôle, dit Conrad sèchement.

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    – Oui et non, dit le général en levant nerveusement la main. N’ayant pas été mis au courant de vos projets, votre conversation n’a pas éveillé de soupçons en moi. Vous parliez des tropiques à propos d’un livre que tout le monde pouvait se procurer. Tu manifestais un vif intérêt pour savoir si, de l’avis de Christine, une personne née et élevée sous un climat non tropical serait capable d’en supporter les conditions de vie. Tu voulais savoir à tout prix ce que Christine en pensait. A moi, par contre, tu n’as rien demandé. Tu questionnais Christine avec insistance pour savoir si elle-même pourrait supporter les brumes étouffantes et la solitude des forêts tropicales… tu vois, les mots reviennent aussi. Lorsque, il y a quarante et un ans, tu t’es assis pour la dernière fois dans cette pièce, dans ce même fauteuil, tu as également parlé des tropiques, des marais, des brumes brûlantes et des pluies interminables. Et à présent, dès que tu as franchi le seuil de cette demeure, tes premiers mots ont été pour évoquer les marais, les tropiques et leurs brumes torrides. Les mots nous reviennent, c’est certain. Les choses et les mots font parfois le tour du monde. Puis, un beau jour, ils se retrouvent et leur point de jonction ferme le circuit. Voilà ce dont tu t’es entretenu avec Christine la dernière fois. Vers minuit, tu as demandé ta voiture et tu es reparti en ville. Ainsi s’est achevée la journée de la chasse, dit-il avec la satisfaction d’un vieil homme qui a bien réussi son exposé. »

     

    Sándor Márai, Les braises

  • Le retour de Conrad

    Il est d’autres guerres que la guerre, celles que l’on mène seul contre les autres ou contre soi-même. Les braises de Sándor Márai (1942, traduit du hongrois par Marcelle et Georges Régnier) sont le roman d’une amitié, qui tourne en confrontation ; on comprend que ces dialogues entre deux vieux amis soient aussi joués au théâtre. Eté 1899. Un vieux général reçoit une lettre qu’il attend depuis longtemps, depuis « quarante et un ans et quarante-trois jours ». 

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    A Nini, la vieille nourrice de quatre-vingt-onze ans qui le sert encore au château, le général annonce le retour de Conrad ; il le recevra dans l’autre aile du château, où il n’a plus mis les pieds depuis la mort de sa femme, se contentant du pavillon de chasse. Comme Nini l’a deviné, « il faut que tout soit comme autrefois, exactement comme la dernière fois ». 

    « On se prépare parfois, la vie durant, à quelque chose. On commence par être blessé et on veut se venger. Puis, on attend. » Les souvenirs affluent, il revoit ses parents, leur mésentente. La jeune Française tombée amoureuse de l’officier austro-hongrois, au bal de l’ambassade à Paris, l’a suivi dans son pays, dans ce château « si grand, si bien entouré de montagnes et de forêts qui le séparaient complètement de la plaine, qu’elle s’y sentait comme dans une petite patrie au milieu d’une terre étrangère. » Lui aimait la chasse, elle la musique. Bientôt leur mariage s'est mué en « lutte tacite ».  

    C’est à l’Académie militaire de Vienne qu’Henri, leur fils, a fait la connaissance de Conrad, ils avaient dix ans. « Dès les premiers instants, les deux garçons vécurent en frères. » La famille de Conrad n’est pas riche, mais l’officier de la Garde accueille l’ami dans sa maison, il connaît le besoin d’affection de son fils. Sa mère se réjouit de les voir heureux ensemble, tout le monde respecte l’amitié qui les lie. Quand vient l’âge des sorties mondaines, une première divergence s’exprime : Conrad souffre de sa pauvreté, des sacrifices que font ses parents pour lui assurer un avenir, et Henri en est embarrassé. 

    Conrad se réfugie dans la musique : « Elle lui communiquait des émotions dont les autres ne pouvaient avoir la moindre idée. » Henri y est indifférent. Un soir où sa mère et Conrad jouent ensemble du Chopin au piano, avec passion, le fils donne raison à son père : « Conrad ne sera jamais un vrai militaire. » – « Et pourquoi ? » – « Parce qu’il est différent de nous. » Henri ressemble de plus en plus à son père, adopte un train de vie « conforme au rang et au nom qu’il portait ». Conrad, lui, cherche le sens de la vie dans les livres. Mais leur affection persiste : « Conrad à son ami pardonnait sa fortune et le fils de l’officier de la Garde à Conrad, sa pauvreté. » 

    Au château, tout est prêt pour les retrouvailles, après tant d’années. A Nini qui lui demande ce qu’il en attend, le vieil aristocrate répond : « La vérité. » Les faits, il les connaît, mais ils ne sont qu’une partie de la vérité. Conrad arrive de Londres où il s’est établi après avoir vécu sous les Tropiques. C’est de la vie là-bas qu’ils parlent pour commencer, mais ils savent tous les deux que ce n’est pas pour se raconter leur vie qu’ils sont à nouveau en présence l’un de l’autre. Ils ont soixante-treize ans, pensent à la mort et aux questions qu’ils ont envie de se poser enfin. 

    « Quand Christine est-elle morte ? » interroge Conrad. L’épouse du général s'est éteinte huit ans après son départ. La tension s’installe, chaque mot compte. Henri a beaucoup réfléchi sur l’amitié, sur leur amitié, et sur la fuite de Conrad, il y a quarante et un ans ; sa démission de l’armée, son départ pour les Tropiques, il voudrait en connaître les motivations exactes. Dès qu’il a appris le départ de son ami, il s’est rendu chez lui, où il n’était jamais entré, par délicatesse envers son ami de condition modeste. Il a découvert avec étonnement bien plus qu’un « appartement de célibataire », un jardin, des chambres, des meubles, des objets « d’un goût parfait », en harmonie avec une âme d’artiste.

    Petit à petit, très lentement, le vieux général en vient à un épisode-clé : une chasse à laquelle ils ont participé ensemble, lui par passion, l’autre par convenance. Que s’est-il passé ce jour-là entre eux ? avec Christine ? Une amitié se brise-t-elle ? Comment y rester fidèle ? Henri veut poser à Conrad deux questions capitales. Celui-ci y répondra-t-il ? Le suspense psychologique des Braises est intense : récits, réflexions, coups de théâtre. Márai (1900-1989) explore les relations humaines.

     

  • Angle doux

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    « Quand j’eus compris quel angle doux

    Faisait sa bouche avec sa joue,

    Je savais quelle âme floue

    J’aimerais un jour.

     

    Mais quand sa voix aux longs échos

    M’eut donné ses profondeurs mauves

    Mieux qu’après l’ombre et l’alcôve

    Je savais son corps. »

     

    (Marcel Thiry, L’Enfant prodigue, 1927)

  • Histoires vraies

    « Les histoires que l’on me racontait étaient-elles plus vraies que celles que je fabriquais moi-même à partir de souvenirs épars, de suppositions et de choses apprises en écoutant aux portes ? Les histoires inventées devenaient parfois vraies au fur et à mesure, et nombre d’histoires inventaient la vérité. »

     

    Katharina Hagena, Le goût des pépins de pommes

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  • Un jardin enchanté

    Jolie couverture pour Le goût des pépins de pomme, un premier roman à succès de Katharina Hagena (2008, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss) : une gravure botanique de Friedrich Guimpel (XVIIIe) – Pomme (Pyrus Malus) – reprise aussi dans le format de poche. Les pommiers de cox orange ou de boscop tiennent une belle place dans cette histoire de famille, et le verger, le jardin, la maison dont Iris Berger, bibliothécaire à Fribourg, hérite de sa grand-mère.

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    Pissarro, La cueillette des pommes © Ohara Museum of Art (Japon) 

    « La mémoire ne nous servirait à rien si elle fût rigoureusement fidèle » (Paul Valéry) : l’épigraphe indique la trame profonde du récit, nourri des souvenirs de trois générations de femmes. La maison des grands-parents à Bootshaven, dans le nord de l’Allemagne, Iris la redécouvre aux obsèques de sa grand-mère Bertha. Elle y revoit sa tante Harriet qu’elle n’a plus revue depuis treize ans, depuis un autre enterrement, celui de sa fille Rosemarie, pendant lequel Iris s’était évanouie.

     

    Pourquoi Bertha n’a-t-elle pas légué sa maison à sa fille Christa ? En ouvrant les portes, de pièce en pièce, Iris se souvient de tant de choses. Veut-elle de cette maison pleine de livres et de robes d’antan ? Pas vraiment. Elle préfère enfourcher son vélo et pique-niquer à l’écluse. Là, pour la première fois mais pas la dernière, Iris se fait surprendre par Max, l’avoué, le frère de Mira, son amie d’enfance et surtout l’amie de Rosemarie.

     

    Dans la famille d’Iris, les femmes ont des dons particuliers. Sa tante Inga, née en plein orage, dégage de l’électricité au moindre contact. La belle Inga porte des bijoux d'ambre. La jeune bibiothécaire s’étonne de trouver la maison et le jardin de Bertha si bien en ordre, alors que sa grand-mère a terminé sa vie dans un home, mais l’arrivée de M. Lexow, l’ancien instituteur, éclaire la situation : il en a les clés, il a aimé Bertha, il prétend même être le père de sa tante Inga, sans en avoir jamais eu la confirmation, fruit d’une nuit d’amour sous le pommier.

     

    D’après la légende familiale, c’était pourtant Anna qui était amoureuse de lui, Anna qui mangeait tout des pommes, même les pépins qu’elle mâchonnait, Anna morte à seize ans d’une pneumonie. Sa sœur Bertha a épousé Hinnerk, le fils de l’aubergiste, qui deviendra notaire. Et c’est d’un pommier que Bertha est tombée, beaucoup plus tard. Alors elle a commencé à changer, à oublier, à fuguer.

     

    Iris a besoin de quelques jours pour prendre une décision, elle prolonge son congé. Chaque fois qu’elle prend son vélo pour aller se baigner quelque part, Max Ohmstedt surgit, mais lui prétend que c’est elle qui hante ses endroits préférés. Il lui apprend que Mira travaille comme juriste à Berlin, et que l’adolescente qui ne portait et ne mangeait que du noir n’en a plus jamais porté depuis la mort de Rosemarie. Max aide Iris à repeindre la maisonnette du jardin où elle a découvert sur un mur le mot « nazi » en lettres rouges. Son grand-père a été « dénazifié » après la guerre ; dans un tiroir de son bureau, elle découvre un carnet de poèmes. Que sait-elle vraiment de lui ?

     

    Iris porte tour à tour, selon l’inspiration du moment, les robes anciennes de sa mère et de ses tantes : la verte, la dorée, la vaporeuse… Elle se souvient de ses jeux, parfois cruels, avec Rosemarie et Mira, se remémore les tensions, les drames de leur jeunesse. « Quiconque oublie le temps cesse de vieillir. L’oubli triomphe du temps, ennemi de la mémoire. Car le temps, en définitive, ne guérit toutes les blessures qu’en s’alliant à l’oubli. » .

     

    Katharina Hagena convoque tous les sens dans Le goût des pépins de pommes, ce qui donne au récit sa texture particulière où le concret flirte avec l’imaginaire. Sous le pommier, l’herbe fauchée accueillera-t-elle d’autres amours ? Dans la maison de sa grand-mère, le passé et l’avenir d’Iris prennent la forme de questions dont les clés, sans doute, se cachent dans un jardin enchanté.