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amour - Page 36

  • Márai, ô ma Douleur

    Quand j’ouvre un roman de Sándor Márai, chaque fois, la voix de son narrateur me captive. La sœur (traduit du hongrois par Catherine Fay) commence ainsi : « Je vais tenter de consigner ici tout ce que j’ai vécu en ce Noël singulier... » Le quatrième Noël de la Deuxième Guerre mondiale, dans une petite station thermale désertée où un écrivain réside pour une semaine dans une auberge bon marché, celui-ci découvre étonné que son voisin de palier n’est autre que « Z., le fameux Z., le grand musicien, encore célébré quelques années auparavant, dans les salles de concert des grandes capitales, par un public international. Devant un homme qui n’est plus que l’ombre de lui-même, mais très calme et discret, il ne voudrait pas « troubler l’équilibre de son âme par une compassion malvenue ». 

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    Enrico Brandani (1914-1979), La chorale

    Au lieu de profiter d’un décor de montagne féerique, les pensionnaires sont confinés à l’intérieur par une pluie glacée qui provoque des avalanches. Seul un petit cheval apporte chaque jour le courrier et des vivres. « Dans cette arche, nous étions sept bipèdes à attendre la fin de la pluie et l’émergence du soleil ». Au bout de trois jours, on trompe l’ennui comme on peut, on s’observe. Le couple de la seule chambre avec balcon intrigue, l’homme et la femme ne descendant jamais ensemble dans la pièce commune : une femme « plus toute jeune, fragile, à l’aspect maladif », un homme « chauve, légèrement empâté, au regard triste et soucieux ». Ils se succèdent pour écouter la radio, attentifs surtout à « la chronique ordinaire des accidents, des disparitions, des morts. »

    La veille de Noël, sceptiques devant la promesse de l’aubergiste d’un beau Noël blanc malgré tout, les vacanciers s’efforcent de faire bonne figure : on décore le sapin, on trinque, on parle. Seuls le couple et Z. sont restés dans leur chambre, et personne d’autre que l’écrivain n’a reconnu le musicien que chacun trouve « très distingué », bien quil quitte la salle chaque fois que la radio diffuse de la musique de danse ou des chansonnettes. Respectant l’incognito de Z., déjà là depuis deux mois, lécrivain s’interroge sur son retrait inexpliqué des scènes de concert. 

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    Un drame, le jour de Noël, met fin à cette drôle d’attente, et soudain, comme promis, le temps change, la neige arrive, puis le soleil. Le pianiste semble à présent prêt à s’épancher auprès de celui qui l’a reconnu – ils se sont quelquefois croisés dans le monde avant de se rencontrer ici sur un chemin de promenade : « Chaque être humain est obligé de porter la passion sur lui comme une croix ». Quand l’écrivain s’inquiète de son retour sur scène, il lui confie ce qui a modifié son destin : deux doigts paralysés à la suite d’une maladie.

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    Huit mois plus tard, le journal annonce la mort de Z. dans une ville d’eaux suisse. Quelques semaines après, l’écrivain reçoit une enveloppe épaisse par la poste. L’ambassade de Suisse lui transmet un manuscrit du pianiste hongrois, « selon la volonté du défunt ». Au tiers du livre, le narrateur cède la place à Z. « Quand une voix s’exprime à partir de l’autre rivage sur des questions de vie et de mort, sur les grandes émotions qui animent les êtres, tels la croyance, l’amour et la passion, ceux qui sont encore sur cette rive ne savent pas répondre. Ils se taisent et écoutent. »

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    Sándor Márai réussit pleinement à installer en nous cette écoute, pour peu que nous acceptions d’entrer dans les abîmes intérieurs. Le récit du pianiste est une histoire d’amour et de musique brisée par la maladie qui l’a frappé brutalement lors d’un séjour à Florence, pour un concert à l’invitation du gouvernement italien. Son dernier concert. Ensuite, c’est la longue traversée de cette maladie qui l’entraîne aux confins de la vie et de la mort.  

    « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. / Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici… » A l’hôpital où on le traite avec grand soin, et son corps et son âme seront sondés par un professeur courtois et son assistant quelque peu chamane, avec l’assistance de quatre « entremetteuses angéliques », les sœurs infirmières : Dolorissa, Cherubina, Carissima et Matutina. « « La Sœur » de Sándor Márai réunit dans un étonnant dialogue un musicien et la douleur aiguë qui le foudroie », résume très bien Lisbeth Koutchoumoff dans sa critique du Temps.

  • Epreuve

    « Je rentrai chez moi, seule, défaite. J’étais émue par sa demande. J’étais bouleversée qu’il ait aussi envie d’un enfant avec moi. J’étais prisonnière. Enchaînée. Je n’arrivais plus à imaginer la vie sans Sacha. Et pour combien de temps ? Sacha avait-il raison de dire que je ne m’aimais pas assez pour m’accorder d’être avec lui ? Mais comment vivre sans le respect des traditions et des valeurs qui étaient les miennes ? Et comment respirer avec elles ? Quel était le sens de cette épreuve ? Était-ce un signe et, si oui, lequel ? Quel était l’horizon de cet amour s’il était interdit ? » 

    Eliette Abécassis, Et te voici permise à tout homme 

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  • Le chantage du guet

    Et te voici permise à tout homme (2011) est ma première incursion dans l’univers littéraire d’Eliette Abécassis, philosophe, romancière et essayiste française, et ce roman court m’a fait découvrir une coutume religieuse juive dont je n’avais jamais entendu parler, le « guet », point focal du destin de la narratrice qui se joue en quelque cent cinquante pages. Edifiant. 

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    Anna, trente-huit ans, libraire à Paris, lève les yeux sur un homme à la voix mélodieuse : « Je cherche un livre, disait-elle. Un livre à offrir. Un livre qui ouvrirait une porte. » Elle l’accompagne à travers les rayons consacrés à la pensée juive, évoque quelques grands auteurs « qui avaient exploré la dimension humaine du judaïsme ». Sacha Steiner reviendra presque chaque jour à la librairie et peu à peu, l’homme, qui est photographe, s’installe dans la vie d’Anna et dans ses pensées. Elle finit par accepter de prendre un café avec lui et se présente, divorcée, mère d’une fille de huit ans. Lui est le fils de rescapés de la Shoah, « il n’avait jamais été proche de la religion. »

    Ce dont n’ose lui parler Anna, « née dans une famille de stricte observance », c’est des lois religieuses qui régissent son mariage, même après un divorce civil. Sur sa relation de plus en plus forte avec Sacha, beau, amoureux, attentionné, pèse le refus de Simon, le père de sa fille Naomi : malgré le prononcé du divorce depuis presque trois ans, il ne lui a pas encore donné le guet (ou « guett », acte de divorce religieux juif, dont le titre du roman est une formule rituelle) que seul un mari peut donner à sa femme : « Eh bien, sache que tu ne l’auras jamais. »

    Munie de la « kétoubbah » calligraphiée avec soin par son père, ce parchemin décoré où figurent toutes les circonstances et obligations du mariage, Anna espère trouver compréhension et soutien chez un rabbin du Consistoire, mais celui-ci confirme la règle – « c’est le mari qui décide ». Il ne peut y être contraint, cela ôte toute valeur au guet. Et sans ce dernier, une femme ne peut se remarier ni avoir de contact avec un autre homme. Un enfant d’une autre union serait un « mamzer », un bâtard, « qui ne pourrait jamais se marier religieusement, sinon avec un autre enfant adultérin, et ceci pour dix générations. » Peut-être pourrait-elle négocier le partage de leur patrimoine ?

    Sacha ne comprend pas qu’Anna, divorcée, ne se comporte pas en femme libre, mais en femme mariée. Simon, pour sa part, réclame une nouvelle chance, des vacances ensemble avec leur fille à la montagne, en échange de quoi, si cela n’aboutit pas à une réconciliation, il lui donnera le guet. Anna s’y résigne. Sacha la surprend en se rendant au même hôtel qu’eux, pour être avec elle avant l’arrivée de Simon. Malgré tout, elle se refuse à lui, qui accepte de passer la nuit avec elle sans aller plus loin.

    Cette semaine à la montagne est « terrible » : Simon se plaint de tout, ne parle que d’argent, « joue à l’époux et au père parfaits » en public, reprend son vrai visage dans la chambre. De retour à Paris, Anna revoit Sacha en secret, ils se découvrent plein de points communs, des lieux, amis, fêtes, qui auraient pu les faire se rencontrer des années avant. Mais rien n’est résolu. Une fois de plus, Anna comprend que son ex-mari l’a manipulée, qu’il ne tiendra pas sa parole, qu’il n’a jamais eu l’intention de lui rendre sa liberté.

    Des bruits commencent à courir dans son entourage sur le fait qu’elle fréquente un autre homme. Simon réclame à présent la part d’Anna dans leur appartement. L’avocate consultée la met en garde quand elle lui fait part de son souhait de lui laisser tout son patrimoine. Les lois civiles la protègent, sauf si elle renonce d’elle-même, elle lui conseille donc de prendre encore le temps d’y réfléchir. Mais Anna veut sa liberté, même au prix fort, et dans le respect des lois religieuses. L’obtiendra-t-elle ?

    Eliette Abécassis montre à travers les tourments d’Anna le conservatisme des juifs orthodoxes, pour la plupart attachés aux traditions, même si celles-ci maltraitent les femmes. Le grand écart entre le point de vue de Sacha, laïc, et celui d’Anna, soucieuse de ne pas rompre avec sa communauté, met leur amour à l’épreuve. Une spécialiste du droit rabbinique, prête à l’aider par désir de faire évoluer les règles, sera son seul appui.

    Dans un entretien, la romancière attire l’attention sur le versant positif de cette histoire, Et te voici permise à tout homme est aussi une histoire d’amour et une quête de soi : « Oui, je voulais écrire un livre entre l’ombre et la lumière, pour montrer qu’il faut de l’ombre pour créer de la lumière. Ce n’est pas un principe théologique, mais plutôt en effet un message d’espoir. Après un divorce, il est possible de se reconstruire, et même de se trouver, et d’aimer comme jamais. »

  • Présence

    « On reste un long moment silencieux et puis le prince se penche, me touche doucement la main.
    – J’aime votre compagnie. Par votre présence, vous me gardez dans l’attente. Dans l’envie.
    Dans la chambre, il fait presque nuit.
    – Vous devriez bénir votre silence. Cette capacité que vous avez à ne rien dire.
    – Mais quand je suis avec lui…
    – Vous attendez trop de lui.
    Il sort la pipe de sa poche, avec une allumette, il enflamme le tabac.  
    – Il ne faut pas attendre. Laissez-vous traverser. »
     

    Claudie Gallay, Seule Venise 

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    Emile Claus, Venise 


  • Venise en hiver

    Seule Venise de Claudie Gallay a été publié quatre ans avant Les déferlantes, son grand succès. Pourquoi ce titre, cette épithète ? On ne l’apprendra qu’aux deux tiers du roman, de la bouche d’un vieux prince russe, son personnage le plus attachant. La narratrice, la quarantaine, s’adresse tout au long du récit à l’homme qu’elle rencontre dans cette ville en décembre 2002 : « vous ». 

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    Venise baigne dans le brouillard quand elle descend du train sur le quai où « personne n’attend personne ». Elle a vidé son compte bancaire avant de partir, « de quoi tenir un mois, peut-être deux ». La rupture avec Trevor l’a laissée exsangue, elle a eu envie d’en finir, a passé des journées au lavoir automatique avant de prendre le train.

    « Trevor, il m’a plaquée. » « Venise, je n’ai pas choisi. » «  Des ponts, il y en a, mais pas tant que ça. » Tournures de phrase à la Duras, fréquents retours à la ligne, phrases courtes, nominales, le style de Claudie Gallay peut gêner ou au contraire envoûter. Je m’y suis habituée parce que la tension du récit, les détails vus comme en gros plan, l’intensité des émotions aident à mettre ses pas dans ceux de cette femme qui cherche son hôtel dans Venise, une adresse trouvée dans le Routard, et à y pénétrer avec elle.

    Luigi, le propriétaire, l’accueille et lui parle de ses chats (dix-huit, mais ils restent dehors) avant de lui faire lire et signer les « principaux usages pour le bien de tous ». Un jeune couple, une danseuse et son ami, loge dans la chambre de Casanova. La chambre bleue est occupée par un Russe en fauteuil roulant, depuis cinq ans. Elle dormira dans la chambre aux anges. 

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    La ville est décorée pour Noël, elle y marche en suivant quelqu’un, une vieille habitude de « pister » des chaussures, talons ou sandales… C’est comme ça qu’elle avait rencontré Trevor. Fatiguée d’avoir traîné dehors l’après-midi, elle s’endort dans sa chambre et arrive en retard au repas du soir, Luigi lui en rappelle l’heure précise, dix-neuf heures – le Russe ne supporte pas les retards.

    Le matin, elle fait connaissance avec Carla, la danseuse, et son amant, « collés » l’un à l’autre. Le jour, elle marche, prend le vaporetto, entre dans les églises, explore les ruelles. Le soir, bien à l’heure, elle serre la main de Vladimir Pofkovitchine, « prince de Russie ». Il la questionne en français sur sa région, sur la raison de sa présence à Venise – « Trouver l’amour, je réponds. » Peu douée pour la conversation, elle lui parle de son poisson rouge qu’elle a laissé crever après avoir été plaquée : elle l’a sorti du bocal et posé sur la table, pour voir si elle pouvait supporter davantage. « Le ton est donné. C’est dit, le soir, on dîne à la même table et il va falloir s’habituer. »

    « Luigi m’a dit, les premiers jours c’est toujours comme ça, on marche, on se perd. Après, on apprend. » Venise est un labyrinthe, elle s’y déplace à l’instinct. Un jour, un vent violent se lève, « la bora ». Vers quatre heures, au Campiello Bruno Crovato, elle remarque un chat roux qui miaule devant une porte qui s’entrouvre. Par la fenêtre de la boutique, elle regarde à l’intérieur : une lampe allumée, des livres, un pantin rouge suspendu, un bureau. « Et derrière le bureau, il y a vous. C’est comme ça que je vous vois la première fois. En homme assis. En train de lire alors que dehors la bora souffle et menace de tout arracher. » 

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    Le décor est planté. Venise en hiver. Les conversations du soir avec le prince qui s’intéresse à tout ce qu’elle a vu, lui qui ne peut plus sortir, et lui conseille des livres à lire, l’initie à la dégustation du vin, lui fait écouter la Callas, lui transfuse sa curiosité à l’égard du monde. Et les rencontres avec Manzoni, le libraire au chat roux dont la voix, tout de suite, lui a plu. Il lui parle de Zoran Music, un peintre qui habite « ici, à Venise », ce Slovène sorti de Dachau en 1945 et qui est allé « au plus loin dans la peinture. » – « Je n’ai rien à dire. Je vous écoute. »

    Seule Venise est hanté par l’amour : l’amour perdu de Trevor, une « histoire » avec le libraire, peut-être, les amours anciennes d’un exilé dont une nouvelle page pourrait encore s’écrire, l’amour de Carla pour la danse et celui de Valentino pour Carla… La narratrice observe, raconte, vibre, reste « en creux » dans le récit. La couverture Babel correspond davantage au roman que celle de Jai lu. On a l’impression, à la fin du voyage, d’en savoir plus sur ceux qu’elle a rencontrés que sur elle-même. Mais on s’est vraiment senti à Venise, en hiver, le temps d’un livre.