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amour - Page 18

  • La vie mensongère

    La vie mensongère des adultes, le dernier roman d’Elena Ferrante (traduit de l’italien par Elsa Damien), confirme son talent pour accrocher d’un bout à l’autre. Je l’ai dévoré avec appétit, c’est un roman facile à lire et il en faut pour nous distraire en cet été pas comme les autres.

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    Giovanna, douze - treize ans, fille unique, un âge où l’on est souvent mal dans sa peau, y raconte un tremblement de terre intérieur, annoncé dès la première phrase : « Deux ans avant qu’il ne quitte la maison, mon père déclara à ma mère que j’étais très laide. » Ce père professeur à l’université de Naples, qu’elle trouve intelligent et élégant, la couvre depuis toujours de compliments. Elle s’est habituée à sa voix douce et affectueuse, même si elle connaît son autre voix, tranchante et précise, lorsqu’il discute avec les autres.

    Pour la première fois, elle est rentrée avec de mauvaises notes qui inquiètent sa mère, une enseignante. Celle-ci met son père au courant de ce qu’on lui a dit à l’école et celui-ci laisse échapper, sans se douter que sa fille l’entend de sa chambre à la porte entrouverte : « Ça n’a rien à voir avec l’adolescence : elle est en train de prendre les traits de Vittoria ».

    Giovanna a ses règles depuis un an, les changements de son corps la préoccupent, la rendent même apathique. Elle n’en revient pas d’être comparée à cette tante : son père a toujours associé sa sœur à la laideur et à la « propension au mal ». Contrairement à ce qu’elle espérait, sa mère réagit mollement. Elle en est si troublée qu’elle n’envisage qu’une solution : « aller voir à quoi ressemblait vraiment Zia Vittoria. »

    Elle a connu ses grands-parents maternels et le frère de sa mère avant qu’il ne s’éloigne, mais elle ne sait pas grand-chose de la famille de son père qui vit « au bout du bout de Naples », dans un quartier très différent du haut de la ville où ils habitent, pas loin du parc de la Floridiana. Un jour où ses parents sont absents, elle fouille dans leurs albums de photos pour voir à quoi ressemble Vittoria et découvre que, là où elle figurait, on a gratté méthodiquement un petit rectangle à la place de son visage !

    Tout cela ne fait que la perturber davantage, à la maison où elle s’examine sans fin dans la glace et au collège où elle est trop distraite pour redevenir bonne élève. Ses meilleures amies, Angela, du même âge qu’elle, et sa petite sœur Ida, sont les filles d’un couple ami de ses parents, Mariano et Costanza. En leur présence aussi, Giovanna devient « grincheuse ». Quand ses amies la rassurent – elles aussi deviennent laides quand elles ont des soucis –, elle se demande si elles mentent, bien qu’on leur ait appris comme à elle de ne jamais dire de mensonges.

    Sa mère a vu qu’elle avait touché aux albums dans leur chambre, ses parents devinent qu’elle a entendu leur conversation et il leur faut bien répondre à ses questions au sujet de cette tante « terrible » qui travaille comme domestique et qu’ils disent envieuse, rancunière, destructrice. Vu son obstination, ils lui permettent de lui rendre visite, tout en la mettant en garde. Son père va la déposer devant sa porte un dimanche, dans les bas quartiers de Naples où il est né et où il a grandi.

    « J’appris de plus en plus à mentir à mes parents. » La tante Vittoria, bien habillée, bien coiffée, ne ressemble pas du tout à « l’épouvantail » de son enfance, même si façon de parler, brutale et grossière, dans un « dialecte âpre », surprend Giovanna. Très vite, elle lui parle du bracelet qu’elle lui avait offert à sa naissance, qu’elle ne porte pas, et dont sa nièce n’a jamais entendu parler. Et d’Enzo, son grand amour, un homme marié, à qui elle va régulièrement parler au cimetière – Vittoria accuse son frère d’avoir fait son malheur.

    Sous son influence, Giovanna commence à regarder ses parents autrement. Ce qu’elle découvre derrière les apparences d’un couple uni et cultivé est inattendu, choquant même. Eux aussi mentent et l’adolescente va voir ce qui l’entoure d’une manière tout à fait nouvelle en oscillant désormais entre le monde dans lequel elle a été éduquée et celui de Vittoria, si différent, qu’elle va fréquenter davantage.

    La vie mensongère des adultes développe les thèmes abordés dans L’amie prodigieuse : la recherche chaotique de sa propre personnalité, les troubles du corps, les confidences et les rivalités entre amies, les rapports ambivalents avec les garçons, les débuts sexuels et amoureux, les études, les différences sociales. Ici aussi, l’héroïne est attirée par un jeune homme plus instruit, qui aime discuter avec elle bien qu’il soit fiancé.

    Comme résumé dans Le Monde, « Portraits de femmes ciselés et Naples en toile de fond : c’est le nouveau roman de la mystérieuse écrivaine italienne. Le talent est là, guère la surprise. » C’est très bien vu, très bien rendu, j’ai lu La vie mensongère des adultes avec grand plaisir, tout en me demandant parfois si Elena Ferrante ne nous donne pas là une version disons plus intellectuelle des mélos sentimentaux d’autrefois.

  • Du pouvoir

    meg wolitzer,les intéressants,roman,littérature américaine,roman d'apprentissage,new york,études,art,créativité,amour,amitié,culture« Ethan ? Il se moquait du pouvoir. Il portait des T-shirts Félix le chat et Gepetto et il continuait à dessiner dans des carnets à spirale. Posséder du pouvoir, c’était différent. Aucun d’eux n’était censé avoir du pouvoir, ce n’était pas une chose à laquelle ils avaient aspiré. Ils n’avaient pas aspiré à gagner de l’argent non plus, mais dans ce domaine, Jules et Dennis appartenaient désormais à une minorité. Lentement, le mouvement qui s’éloignait de la créativité et se rapprochait de la création d’argent devenait de plus en plus visible. »

    Meg Wolitzer, Les Intéressants

  • Les Intéressants

    Meg Wolitzer offre avec Les Intéressants (2013, traduit de l’anglais (américain) par Jean Esch, 2015) un gros roman sur six protagonistes qui se surnomment ainsi, « les Intéressants », lors d’un camp d’été à Spirit-in-the-Woods quand ils ont quinze, seize ans. Rien ne prédestinait Julie Jacobson à ce genre d’endroit où l’on mise sur la créativité – elle y est grâce à une bourse et à sa prof d’anglais qui la voyait se morfondre depuis la mort de son père au début de l’année. Elle n’en revient pas quand Ash Wolf, un soir, dans leur tipi de filles, l’invite à l’accompagner pour rejoindre « les autres ». C’est Julie qui raconte leur histoire.

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    En cet été 1974 où la publication des Hommes du Président va bientôt amener Nixon à démissionner, les autres se connaissaient déjà. Julie se sent d’abord extérieure au petit groupe quand Ash l’emmène dans le tipi de garçons où se trouvent Goodman Wolf, son grand frère, Ethan Figman, Cathy Kiplinger, et Jonah Bay, le fils de la chanteuse folk Susannah Bay, des adolescents « tous originaires de New York », le « noyau chaud » du camp qui rassemble des jeunes aux dons artistiques.

    Goodman, plus d’un mètre quatre-vingts, veut devenir architecte mais paraît assez indolent. Si Julie le trouve moins spectaculairement beau que sa sœur, moins soigné, il n’en est pas moins séduisant. Ash et lui fréquentent ce camp depuis leurs douze ans et y jouent un rôle essentiel. Goodman adore Günther Grass, Ash préfère Anaïs Nin. Julie, une fille dégingandée à la peau claire, est mortifiée de la « tête de caniche et de fleur de pissenlit » que lui font ses cheveux permanentés, une idée de sa mère. Ethan n’a pas non plus de physique avenant ; trapu, de l’eczéma sur les bras, il garde toujours sa chemise et, à la piscine, passe son temps à interroger Old Mo Templeton qui a travaillé avec Walt Disney.

    Ethan propose un joint à Julie et s’intéresse à elle. Les parents Figman se sont séparés, rien à voir avec les brillants parents Wolf, un banquier d’affaires et son épouse qui s’intéresse à l’art. Les premières fois que Julie prend la parole ce soir-là, ses remarques décalées plaisent à la petite bande : la banlieusarde insignifiante récolte des hurlements approbateurs. C’est Ash, qui deviendra sa meilleure amie pour la vie, qui la rebaptise alors : « Bravo, Jules ! »

    Une animatrice va bientôt les surprendre, les filles doivent retourner dans leur tipi. Ethan Figman les suit et propose à Jules de lui montrer « le contenu de son cerveau » : dans l’atelier d’animation, ses dessins punaisés partout révèlent un garçon « anormalement doué ». Quand ses parents se disputaient, il imaginait son personnage Wally Figman entrer en rapetissant dans une boîte à chaussures sous son lit, un monde parallèle, la planète Figland ; il en a même fait un dessin animé aux dialogues « à la fois brillants et idiots ». Jules est stupéfaite de tant d’originalité. Ethan, ravi de sa réaction, cherche à l’embrasser, mais elle le repousse. Déçu, le garçon ne se décourage pas : « Passe plus de temps avec moi et on verra ce que ça donne. »

    C’est le premier de ces « moments d’étrangeté », comme dit Ash, quand un grand moment survient qui ne ressemble pas du tout à ce qu’on croyait. Jules est heureuse de parler avec cette fille qui la comprend – pas comme sa sœur – et Ash apprécie que cette fille drôle et gauche, qui voudrait devenir une actrice comique, soit si enthousiaste. « On devrait toutes essayer de faire ce qu’on a envie de faire dans la vie » dit Jules, qui se sent « quelque part sur un axe entre Ethan et Ash, un peu écœurante, un peu désirable, pas encore réclamée par un côté ou l’autre. »

    Nous voici à la page 38 de ce roman de 594 pages qui plaira certainement aux étudiants des années 1970 comme aux autres : roman d’apprentissage, amitiés pour la vie, amours compliquées, jeunes qui cherchent leur voie dans un monde qui ne ressemble pas forcément à ce camp d’été où tout s’offrait à eux librement. Vont-ils réussir à vivre à la hauteur de leurs rêves ? Ethan le surdoué, probablement ; pour les autres, ce sera moins facile.

    Meg Wolitzer s’attache à tous ses personnages, qu’elle suit sur une quarantaine d’années. Née en 1959, elle a leur âge. Raphaëlle Leyris a écrit dans Le Monde que « le fait qu’elle soit une écrivaine décortiquant la vie intérieure de ses personnages, et les liens entre eux – le mariage, l’amitié, la famille –, ne lui permet pas d’obtenir un statut littéraire à la hauteur de son talent, en dépit du succès des Intéressants, qu’une couverture éclatante de couleurs contribua à faire passer pour une sympathique saga à lire à la plage, quand il était bien plus que cela. »

    Comment rester fidèle à soi-même, intéressant ou pas ? La romancière américaine analyse finement ce qui se passe en soi et avec les autres quand on cherche à devenir la personne qu’on voudrait être. Bien des choses diffèrent entre ceux qui vivent dans les beaux quartiers de New York et ceux qui habitent un petit appartement sans ascenseur, mais chacun a ses problèmes et doit se débrouiller pour aller de l’avant, dans le domaine de l’art ou dans un autre. 

  • Douceur

    marie susini,je m'appelle anna livia,roman,littérature française,amour,inceste,solitude,culture« Personne dans les champs. Du haut de la colline, du plus loin qu’on pouvait voir. Pas une maison. Rien. Une branche de magnolia remuait doucement contre la vitre un peu verdie. Cette douceur s’insinuait partout, elle montait de la terre, sans raison, et sans raison elle retombait, avec le hurlement d’un chien venu du fond de la vallée, avec le son grêle d’une cloche lointaine apportée par le vent très léger. Soudain le printemps était là, venu sans bruit, comme ça, en une nuit. Il avait fait fleurir les champs autour de la maison. Sur toutes les choses, il avait fait planer dans sa douceur même une menace imprécise. »

    Marie Susini, Je m’appelle Anna Livia

    Constant Montald, Magnolia

  • Elle, Anna Livia

    Jeu de la mémoire ? Coïncidence ? Je m’appelle Anna Livia de Marie Susini, repris dans la bibliothèque, est une histoire d’amour « fou » entre une fille et son père. On ne le comprend pas tout de suite, qu’elle est son « Absolute Darling ». Après l’avoir relu, je reviens sur l’épigraphe d’Hofmannsthal et je la comprends mieux : « Le noyau mystérieux, le cœur des expériences, des actes obscurs, des douleurs obscures, n’est-ce point lorsque tu as commis ce que tu n’aurais pas dû, mais devais commettre […] ».

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    Noire est la couleur de ce roman de Marie Susini née en Corse, de la nuit qui tombe, des cyprès à l’horizon – « Autant qu’elle se souvienne, ils sont là depuis toujours. Quatorze. Jamais personne n’a pu dire si ce nombre a un secret ou même un sens, jamais personne n’a connu Castelvecchio sans la longue rangée de cyprès en bordure du ciel. » Pourquoi quatorze ? Qui les a plantés là et pourquoi ? C’étaient les sempiternelles questions d’Anna Livia et de son ami Francesco à Madalena, la servante, la mère du garçon, trop tôt disparu.

    Dans La Renfermée, La Corse, un essai publié en 1981, Marie Susini écrit : « Là où est le danger, là croît aussi ce qui sauve [Hölderlin]. Jamais enfance ne fut plus recluse et sévère, plus austère que la mienne. Pourtant je ne voudrais pas d’autres souvenirs que ceux que j’ai, ceux qu’elle m’a laissés. Parce que mon enfance a été avant tout poétique, si l’on entend par là une manière de percevoir le monde et le temps. » (Cité sur Terres de femmes)

    Madalena, toujours habillée de noir, n’a jamais connu les dimanches où l’on va à l’église, endimanché. Ainsi font les gens ailleurs, pas ici où tous les jours sont pareils. « Chaque fin d’après-midi jusqu’à ce que le soleil disparaisse derrière la montagne, nous restions là dans la certitude d’un lendemain en tout point semblable à ce jour-là. » Mais une nuit, un cri qui n’avait rien d’humain a fait courir Madalena et son mari Josefino dans l’allée, « pris par la peur ensemble sans même savoir pourquoi ». Ils ont trouvé Anna Livia recroquevillée dans la chambre du père.

    Noire, la couleur de la mort, omniprésente. Après le suicide de son père, Anna Livia, renfoncée dans un fauteuil, perçoit une « clarté mouvante et fluide dans les rayons du soleil dansant » : une femme se tient dans l’encadrement de la porte, elle sourit. Anna Livia devine que c’est sa mère, « la reconnaissant aussitôt sans l’avoir jamais connue, jamais vue ». Celle-ci, « incrédule », la regarde, étonnée de la ressemblance entre la jeune fille et son père, murmure quelques mots sur le fait d’être partie, sans achever ses phrases, se raconte. Sa fille se tait, sans répondre au prénom que lui donne sa mère, Elisabeta.

    C’est Madalena qui avait rassuré Anna Livia le jour où elle a vu pour la première fois le sang tiède couler entre ses jambes : « C’est dans la nature », « Ça veut dire simplement que tu n’es plus une enfant. » Interrogé par la mère, Josefino lui raconte la nuit terrible du cri, Madalena épouvantée comme si elle avait compris avant même de savoir, en voyant la petite qui se balançait les yeux fermés. Ils n’avaient appelé personne, ni un prêtre, ni les autorités, « les choses étaient déjà assez compliquées comme ça. » – « Il l’aimait tant, Anna Livia », ajoute-t-il, celle qui est restée pour eux « la petite », même à seize ans.

    « Un rêve peut-être, le rêve de ce qui jamais n’avait pu être, un amour si souvent rêvé qu’il devient plus réel que s’il avait été vécu.
    Mais le corps garde fidèlement la mémoire de cette première blessure, et aussi de cette première plénitude où l’on a touché et le monde et le temps.
    C’était l’heure où, là-bas, les martinets commencent leurs rondes folles, ils tournent sans fin avec frénésie autour de la maison dans un tumulte de piaillements affolés et heureux, tout le ciel est plein de battements d’ailes. »

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    A l’opposé du style explicite, de la précision parfois clinique de Gabriel Tallent dans My Absolute Darling, Marie Susini, dans ce récit court et fragmenté, « son diamant noir » selon l’éditeur, opte pour la retenue, l’implicite, la poésie, le mystère. Je m’appelle Anna Livia raconte un amour interdit – « Tu es toute ma certitude », lui dit son père. Le couple de domestiques témoigne, joue le rôle du chœur dans une tragédie antique. Dans ce huis clos où la solitude est prégnante, Anna Livia n’est pas présentée comme une victime, c’est elle qui a pris l’initiative en se déshabillant devant son père. Il n’y survivra pas. Et elle ?